CHAPITRE VIII
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Quand je rémonte dans le train, à Yerkhnë-Oadinsk, je trouve naturellement, il est 7 heures du matin^ tout le monde endormi. Les Russes dorment en wagon jusqu'à 10 ou 11 heures, moment à partir duquel ils commencent un déjeuner, suivi d'un dtner, puis d'un sommeil, puis d'un samovar, ce qui les porte à 6 heures du soir. Alors ils se mettent à jouer aux cartes, puis ils recommencent leurs exercices culinaires et digestifs. Chacun transporte ses bagages avec lui dans son compartiment, de sorte que ceux-ci sont encombrés; le contenu des bagages aide àconipléter le menu des stations-buffets.
Pour moi, je m'amuse du spectacle toujours plus varié que présente le paysage. C'est la vallée de Jobé, avec son herbe grasse et ses collines boisées de pins, puis Zagraief^ à 900 mètres d'attitude^ où se trouvent des fabriques de ciment produisant 20,000 tonnes par an.
Kigy, à près de 1,000 mètres, est le point culminant de cette riche région; en ce moment, ce n'est guère qu'un pays de pâturages, plus tard peut-être ce sera un district très peuplé; l'hiver est ici beaucoup moins terrible que sur la Lena. Les prairies émaillées de fleurs se déroulent devant nous, puis les collines
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deviennent plus accidentées; ce sont de vraies montagnes, et toujours leur teinte verte est presque digne de la Suisse.
Les usines de Petrovsk, où le train s'arrête, ont été fondées en 1790, pour fournir le fer nécessaire aux mines de Nertchinsk et aux placers de l'État, en même temps qu'à toute la région. L'usine a près de 100,000 hectares de forêts. Les mines de fer exploitées sont dans les monts Tsagan, à 26 kilomètres de distance, sur la rivière Balaga. C'est du fer magnétique que l'usine translornie en fer et fonte au moyen d'un haut fourneau, de divers fours de puddlage et de fusion, et de forges et marteaux à vapeur. La force motrice est fournie par la rivière, qui donne 200 chevaux en été. En hiver il y a trois moteurs de 130 chevaux, l'usine occupe 250 ouvriers et fournit 12,000 à 13,000 tonnes de fer et de fonte par an. Un gisement de houille se trouve à 30 verstes plus loin, à Tarbagataï, mais les essais ont été défavorables; elle est impropre à produire du coke.
En face de moi, dans le wagon, un Russe porte sa casquette d'une façon qui doit devenir presque inévitable à cause de la forme presque verticale de la visière. Cette casquette part littéralement de la nuque, et la visière arrive exactement au sommet du front. La chevelure est entièrement couverte; l'homme serait scalpé qu'on ne s'en douterait pas.
Voici de pittoresques tranchées au rocher, à côté de la rivière que nous remontons. Tantôt on la surplombe, tantôt on passe dans le rocher. Nous sommes à Khilok; la vallée s'élargit, ouvrant de belles perspectives sur un fond de montagnes qui paraissent élevées.
Plus loin, e'est un immense plateau où soufSe un air vif. La journée se passe sans ennui, et le wagon est bientôt plongé dans le sommeil; l'on s'arrange comme on peut pour dormir sur les banquettes en se couvrant des couvertures; les pelisses servent d'oreih- 1ers.
Le matin suivant, nous grimpons un col en pleine forêt; tantôt la voie domine un remblai élevé, tantôt elle passe entre des tranchées tapissées de gazon qu'on a étendu en bandes diagonales, c'est un moyen rapide et économique de consolider les pentes de terre. Nous approchons du sommet des monts lablonovoï, ou montagnes des Pommiers; je ne distingue pourtant aucun de ces arbres.
Le passage est extrêmement pittoresque, c'est un labyrinthe de ravins qui se croisent en tous sens, et que la voie coupe en ligne droite, par des remblais, des entailles au rocher, enûn des tunnels. Cette immense chaîne des monts lablonovoï s'étend jusqu'au Kamtchatka; elle est comparable en étendue à la Cordillère des Andes ou aux montagnes Rocheuses, et comme elles, elle est formée de roches primitives cristallisées, granité, gneiss... C'est une leçon de géologie que ce passage, comme beaucoup d'autres en Sibérie.
Depuis ce matin, le plaisir du paysage est doublé de celui de la conversation que j'ai entreprise en français avec des voyageurs d'un compartiment voisin. J'ai fait leur connaissance hier soir : pendant que j'étais dans le couloir, à explorer le paysage sans me douter que j'étais observé, avec ma chemise de flanelle, mes bottes et ma casquette russe, j'^étais abordé en français par un homme &gé, mais très droit, l'air
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respectable et très poli. Naturellement je ne résiste pas au plaisir de parler ma langue et je me trouve causer sans cérémonie avec un général russe, le général d'artillerie Y..., qui se rend en Sibérie orientale ; il me fait faire la connaissance de son fils, un jeune marin de vingt ans; de son neveu, cadet à l'École militaire de Saint-Pétersbourg, et de sa nièce; ils vont ensemble à Khabarovsk et Vladivostok.
Durant les défilés des monts lablonovoî, je puis constater les connaissances du général Y... A propos du Kamtchatka, qu'il a parcouru, il me cite les qua* rante volcans de ce pays extraordinaire. Le plus gros émet toutes les huit ou dix minutes un panache de fumée qui s'élève en couronne, absolument comme celles que savent exhaler certains fumeurs, une couronne circulaire. Lorsque le volcan a projeté ainsi neuf couronnes de fumée, partent des gerbes d'étincelles. Ce sont d'énormes roches portées au rouge qui s'élèvent à une grande hauteur, tandis que la lave coule sur les pentes de la m^Dntagne. Celle-ci a i 8,000 pieds de haut, 5,500 mètres; c'est, dit-on, le plus haut volcan en activité de l'ancien monde. On le distingue parfaitement de la côte ; il n'est jamais en repos et s'appelle le Kloutcherskaia Sepka.
Les côtes du Kamtchatka ne sont pas moins curieuses : la pèche du poisson a donné à une compagnie russe un profit de 5^,000 roubles en deux mois; les poissons sont la sole et surtout le saumon, puis le hareng, en bancs tellement puissants que la masse tout entière succombe sous son poids le long de la côte, et qu'on les récolte pour les exporter comme engrais.' Le général Y... est allé jusqu'au cap extrême de l'Asie; il a vu les bouches de l'Anadyr, où l'on a
récemment découvert du minerai de mercure; de
nombreux points, baies, détroits, portent des noms français dans cette région : détroit de La Pérouse, détroit de Castries, cap Grillon, i\e du Commandeur.
Nous décidons de nous réunir dans le même Compartiment pour cetle journée; ce soir nous nous séparerons : le général va en Mandchourie et je vais sur la Chilka. Cette circonstance me donne l'accasion de causer avec une Russe. C'est la première fois que j'apprends à connaître le charme des Russes de la société éLevée. Mlle R..., la nièce du général^ est d'une beauté absolument originale, d'une vivacité d'esprit parfois déconcertante, d'une réelle intelligence et passionnée pour la musique. Dételles femmes vous laissent l'impression que vous leur causez un réel plaisir, et en temps peut-être le principal plaisir est pour vous. Nous causons musique, les jeunes gens plaisantent Mlle R... éur ses préférences artistiques, sur ses passions, toutes platoniques, pour les ténors : elle a conservé la photographie de celui qui chantait Sadko (1), un des meilleurs drames lyriques de Rimsky-KorsakofT; elle se fâche de leurs imitations grotesques des gestes du ténor. Et nous causons de Wagner; j'acquiers toutes ses sympathies en décrivant le plaisir que j'ai eu à entendre Siegfried à Paris, et surtout en disant que la musique de Siegfried est au-dessus de celle de Lohengrin; elle dénote la maîtrise absolue de son art à laquelle est parvenu le compositeur : il joue de l'orchestre, dans certains passages, comme Liszt jouait du piano; c'est féerique, cela donne le vertige d'entendre par exemple trois fois l'incantation du feu, et chaque fois avec un
'(1) Yerchof» qui a chanté à Paris.
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caractère, des timbres entièrement différents, d^abord joyeux et clairs, puis légendaires; enfin fantastiques comme dans la scène du ravin de Freyschûtz, mais avec un déchaînement de tout l'orchestre en arabesques fulgurantes que ne connaissait pas Weber. Alors Mlle R..., avec une passion bien féminine, me dit qu'elle n'aime que deux choses : Wagner eiSadkot
Avec des Russes on ne peut oublier Tolstoï.
Mlle R... déplore qu'il ait parlé en termes si méprisants de l'art de Wagner; mais je prends sa défense; dans l'état actuel de nos connaissances si étendues et si variées, un homme ne peut tout savoir, comme cela était possible à l'époque de la Renaissance ou à celle de Descartes et de Leibniz. Tolstoï n'a pas davantage compris Napoléon, dans Guerre et PaiXy et le général est d'accord avec moi. Toutefois, pour Napoléon, Tolstoï l'a vu de parti pris, car avec un peu d'étude, il pouvait parfaitement comprendre ce qu'il y avait de supérieur dans son génie, et comme artiste il aurait admiré l'art suprême de ses combinaisons militaires.
Comme Français, je suis curieux de savoir ce que les Russes pensent de notre littérature : Maupassant et Zola sont les plus estimés de nos écrivains, et je trouve là un goût de réalisme assez caractéristique : les Russes préfèrent la force et la masse, à la finesse et à la grâce. Pourtant ils sont convaincus de la supériorité de Tolstoï, et même de celle de Tourguénief. Tout en causant nous dégustons des verres de thé d'un samovar portatif et des gâteaux secs provenant des stations. Il m'arrive d'oublier totalement que je suis en Sibérie, car le paysage qui se déroule au dehors est aussi gai, aussi ensoleillé, aussi vert qu'une belle
campagne du Jura^ de l'Auvergne ou même des coteaux alpestres .
Il y a un sujet dont s'occupent beaucoup les Russes des grandes villes : c'est le spiritisme. Déjà le baron B..., que j'avais rencontré en route etàTomsk, m'avait raconté des expériences de spiritisme absolument stupéfiantes, et je lui avais maniTesté un peu de scepticisme, en lui disant que je ne pouvais concevoir de pareils phénomènes que comme le résultat d'une véritable auto-suggestion; celui qui les raconte peut être de bonne foi, mais la réalité des faits demeure inadmissible. Il était question du transport à travers une salle éclairée, d'objets matériels. Je lui objectais en outre que je ne voyais pas pourquoi il était nécessaire de s'entourer de tant de précautions pour observer les phénomènes spirites, opérer la nuit, avec des rites spéciaux, la volonté de croire, avec des voiles sombres couvrant certaines choses, en présence de médiums. À cela, le baron B... ne savait que répondre, il se bornait à me dire qu'il en était ainsi, et que pour lui, il avait môme trouvé dans ces phénomènes la démonstration de la survie de l'âme, de son immortalité, de l'expiation des fautes et de la communion des saints. Voilà bien des choses que je n'aurais pas imaginées dans le spiritisme.
Mais chez ces Russes je trouve des gens convaincus; ils me disent :
— Ces démonstrations ne vous sont pas nécessaires, à vous, parce que vous avez des raisons de croire que vous nous avez exposées; vous avez une explication du sens de la vie, vous savez pourquoi vous avez des enfants; mais nous n'avions pas ces raisons, elles ne nous avaient pas été données; peut-être
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n'a-t-OB pas su nous les formuler avec précision, et nous n'y avions pas cru.
Mes raisons étaient simplement la prédestination des àmes^ mais j'avoue que je ne pensais pas avoir exposé avec tant de précision tant de choses, surtout le peuplement du ciel.
M. B... m'avait ajouté :
-^ Le spiritisme m'a apporté la même explication, mais avec des preuves matérielles, et cela m'a convaincu.
Je ne pouvais que le féliciter de ce résultat, en me réservant de penser que pour moi, une preuve mate* rielle ne prouverait rien, puisqu'il s'agit de quelque chose de surnaturel, et je restais convaincu que le spiritisme renferme une part de charlatanisme, une part d'action du médium sur le système nerveux de ses adeptes, enfin une part d'aulo-suggestion.
Cette fois pourtant le général résolut en partit mes objections fondamentales au spiritisme :
— Vous demandez, disait-il, pourquoi l'obscurité et certaines conditions sont nécessaires. Vous avez cependant observé quelque chose d'analogue dans beaucoup d'expériences scientifiques. La photographie * exige l'obscurité ou une certaine lumière pour le développement des images. L'électricité ne peut se transmettre^ sauf les ondes, qu'au moyen d'isolateurs. Il est fort possible que les phénomènes du spiritisme ne puissent apparaître que dans des conditions physiques particulières, comme le silence^ l'obscurité relative, un état d'esprit volontairement soumis à une certaine transmission d'impressions. Quant à la production de faits qui paraissent impossibles à expliquer dans l'état de nos connaissances^ peut-être les expliquerons-nous un jour.
— Je ne comprends pas, lui dis-je, comment on pourra jamais expliquer qu'un être immatériel produise un effet matériel, ou même que des êtres, des objets soumis aux lois physiques que nous connaissons, telles que l'attraction, puissent s'y soustraire.
— Pourtant, dit-il, vous savez qu'en mathématiques il n'existe pas qu'un monde à trois dimensions ; on opère même avec les surfaces à quatre dimensions.
— Oui, lui dis-je, et même Riemann a démontré qu'une surface à trois dimensions peut s'appliquer sur une variété donnée à n dimensions sans subir de déformations. Gauss et Riemann sont, je crois, les seuls savants qui aient encore essayé de réaliser ce concept de n dimensions.
— Eh bien I dit le général, vous pouvez par exemple réaliser sur un plan à deux dimensions des phénomènes qui paraîtraient surnaturels dans ce plan : vous pouvez fermer une partie du plan en traçant un cercle et transporter un contour plan de l'extérieur à Tin» térieur du cercle sans toucher le plan. N'est-il pas possible de trouver ainsi une explication de ce qui vous étonne dans le spiritisme?
Ici nous touchons aux mathématiques transcendantes et en France du moins, on s'abstient de considérer comme réel ce qui dépasse trois dimensions : on a même traité d'imaginaires des quantités pleinement explicables dans la réalité. Aussi je n'entrai pas dans ce mode d'argument. Mais j'en profitai pour entreprendre le général sur ses anciennes études, et je pus constater que le corps de l'artillerie russe ne le cède en rien à l'artillerie française comme études théoriques.
Ces conversations sont si intéressantes que c'est à peine si nous avons donné un coup d'œii à la ville de
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Tchita. Cette ville a été célèbre en Sibérie parce qu'elle fut le lieu de déportation des décabristes ou des exilés du 14 décembre 1825^ à la suite d'intrigues politiques. Une des rues s'appelle la rue des Dames, en souvenir des épouses des décabristes qui les suivirent volontairement et contribuèrent à l'amélioration de la ville : Mmes Narichkine, Troubetzkoï, Volkonsky, Mouravief, Davidof et Annenkof. D y a maintenant près de 12,000 habitants, c'est un centre commercial important.
Mais la soirée arrive, ^et voici Karuimskaia, la station d'où part la ligne de Mandchourie, et où nous devons nous séparer. Nous avons deux heures d'arrêt; nous dînons ensemble au buffet de la gare, et en attendant le départ du train, nous finissons la soirée avec du thé dans le train de Mandchourie dont je ne descends qu'au moment où mon train, qui part le pre* mier, va partir. Les Russes sont prodigues d'avertissements; la cloche sonne trois fois, dix minutes avant le départ, puis deux minutes, puis au départ, et après le dernier coup, il y a encore je ne sais combien de coups de sifflets. L'on vient m'accompagner et je ne pars que sur la promesse que je fais de renouveler connaissance plus tard.
Mon train arrive de grand matin le lendemain à la station de Chilka^ où je dois descendre, car j'ai une excursion à faire aux environs.
Sur la porte de la petite gare j'aborde un groupe de paysans^ et je demande à l'un d'eux, qui a un fouet^ s'il connaît Dilmatchik et s'il veut m'y conduire. Il accepte volontiers et me dit de l'attendre, il va chercher sa télègue et ses chevaux. En attendant, je parcours la gare, et je fais une découverte; c'est le wagon-
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église, l'unique wagon de ce genre en Sibérie, et je pense, dans le monde. Le sacristain qui, avec le pope et sa famille, habite un wagon de seconde classe lié invariablement à l'église, comme un tender à sa locomotive, m'en fait visiter l'intérieur. Il est conforme au rite orthodoxe, avec le sanctuaire isolé par une paroi et des icônes : le sacristain me montre l'évangile en lettres slaves et les objets précieux. L'église et le wagon du pope voyagent d'une station à l'autre, pour les besoins des localités privées des secours religieux. Bientôt sans doute^ grâce aux libéralités du tsar^ les nouvelles stations seront toutes pourvues de ces jolies églises en bois sculpté dont j'ai vu déjà de nombreux spécimens; alors le wagon-église sera peut-être transformé en wagon-restaurant.
Aux alentours de la gare de Ghilka, de jolis chalets tout neufs servent de logement aux employés du chemin de fer. Bientôt mon cocher arrive avec sa télègue, je charge mes bagages et nous voilà partis. Il n'y a que trente et quelques verstes, nous reviendrons demain soir. Mais je vois venir l'heure de midi, et du train si lent dont nous marchons, nous ne pourrons arriver avant 3 ou 4 heures du soir; en outre, il se met à pleuvoir. Nous faisons halte à un petit village, et j'entre dans une auberge fort propre demander si Ton a quelque chose à manger. On m'offre du pain, des œufs, une kalb^ss^ c'est-à-dire une saucisse, le tout pour peu de chosa. Mais il pleut toujours. La télègue est beaucoup moins confortable que la tarantasse. Ce n'est qu'une plate-forme en bois légèrement creuse vers le milieu, où l'on se tient comme on peut; il n'y a pas la corbeille de foin de la tarantasse.
L'attelage est à deux chevaux, mais l'un n'est qu'un
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petit poulain de deux ans que son maître, je suppose, n'a pris que pour le promener; l'autre est une vieille jument blanche. Je n'y avais pas pris garde en partant, et maintenant il était trop tard pour y remédier. Tant bien que mal nous remontons une longue vallée marécageuse, entre des collines basses, sous des averses intermittentes, sans rencontrer personne.
Cependant nous faisons halte pour manger la kalbass et pour laisser reposer nos haridelles, l'une trop jeune, l'autre trop vieille; je soupçonne mon guide de leur avoir mesuré l'avoine ce matin, comptant bien les nourrir en route. Nous repartons, nous traversons à gué la petite rivière sous une pluie battante, mais qui cesse bientôt^ et nous passons un col à travers des bois serrés de bouleaux. La montée est si raide que je la fais à pied, dans la boue du sentier, sous un soleil devenu ardent tout à coup. Nous descendons la pente opposée, et enfin voici la mine et la maison de Dilmatchik, propriété d'un cosaque nommé Kazanof. J'entre dans la maison, une grande baraque en bois déjà gris, avec une véranda vitrée. Mme K... me reçoit d'un air que je ne saurais qualifier autrement que de cosaque, sans rien entendre de bien désobligeant par ce mot. C'est un mélange d'affabilité et de rudesse. En attendant le retour de son mari qui est absent, elle me fait entrer dans une chambre où se trouvent réunis des sacs de cailloux provenant de la mine, et m'y laisse seul.
Au bout d'un instant d'examen, en me retournant, je vois se dresser sur un lit de camp dans le fond de la chambre une des plus jolies figures que j'aie jamais vues. Est-ce un enfant, plutôt un adolescent, ou une jeune fille? De longs cheveux noirs encadrent un visage rose d'une fraîcheur admirable, où brillent deux
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yeux noirs souriants. Le corps est vêtu d'une chemise rose flottante, et des larges pantalons sibériens. Il enfile ses bottes. C'est vraiment la radieuse apparition de Volodia, dans un récit de jeunesse de Tolstoï, le siège de Sébastopol, un très jeune homme, si beau de visage^ que le regard s'en détache avec regret : un trait léger lui donne un caractère un peu spécial, la largeur des pommettes qui évoquerait le type tartare, mais le reste est si parfait que c'est presque un charme de plus.
Il vient me montrer les cailloux, puis un grammophone abtmé, dont les sons font accourir son jeune frère, un enfant de neuf ans, déjà solide, un vrai fils de cosaque^ qui contraste avec son aîné, à ne juger que d'après les apparences; il a, en tout cas, moins l'apparence d'un chérubin.
Nous sortons, Volodia m'offre d'aller à la rencontre de son père dans sa voiture. On attelle, et je pars avec les deux frères. Le cheval énorme fait des soubresauts violents, un homme le maintient jusqu'à ce qu'il soit parti, et alors Volodia, qui a revêtu un dolman cosaque, fait preuve d'une vigueur qui contraste avec son apparence langoureuse. Nous montons à travers bois; il me demande quel âge je lui donne. J'ai peine à bien comprendre ces cosaques^ on dirait qu'ils ont un dialecte spécial, ou bien ceux-ci sont des Petits-Russiens. Je lui dis qu'il doit avoir treize ou quatorze ans. Il rit beaucoup et m'avoue seize ans et demi, bientôt dix-sept, et je dois lui expliquer que son visage para; bien plus jeune. Tous deux s'amusent de mon accent. ils n'ont jamais vu de Français.
Mais quelqu'un accourt à cheval derrière nous, et nous appelle. Kazanof est rentré par un autre chemin.
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Nous rentrons et il est trop tard pour visiter les mines. Le dîner est abondant^ et la conversation languissante, car ces gens parlent vite sans se soucier d'être clairs; ils écoutent mal ce que je leur dis, peut-être le comprennent-ils mal; on dirait qu'ils écoutent plutôt la manière donf je parle, sans pourtant songer à s'en moquer. Ainsi certaines gens écoutent la musique en ne prêtant leur attention qu'à la manière dont on l'exécute: c'est une chose que je ne comprends pas. Je dois avoir l'air de m'endormir, ou du moins l'on suppose que je suis fatigué^ et l'on m'offre d'aller dormir. Je dors profondément jusqu'au matin sur un lit dur, comme je les aime, et je rêve de Tolstoï et du siège de SébastopoL
U est 5 ou 6 heures du soir, lorsque je repars le lendemain, mais la soirée est magnifique; il n'y a pas un nuage au ciel. A 9 heures seulement, lorsque nous approchons de la voie ferrée, le crépuscule est encore très clair. Nous longeons des collines peu élevées projetant leurs ombres sur nous.
La gare est fermée; je comptais dormir dans la salle du buffet. Mon cocher m'offre d'aller chez lui, d'un air engageant, et j'accepte, songeant que les paysans ont souvent une bonne chambre. Celui-ci, hélas 1 n'a qu'une masure à demi creusée sous terre et si vermoulue qu'elle ne tient que par miracle. Là dedans, il n'y a que des bancs et des tables de bois, et un four; on couche sur la terre nue. U y a tant de parasites que je ne pourrai dormir. Un enfant de trois ans, qui a le pied malade, pousse des gémissements. C'est misérable, le mari sans doute est fainéant et buveur, et les enfants sont malheureux. Au dehors la nuit est si belle, bien que froide, que je vais dormir dans la télègue.
Une telle masure n'est bonne qu'à brAler, et d'autres s'alignent à côté, tout aussi sales ; je n'ai rien vu de pareil en Californie.
Ainsi^ je goûtai un sommeil profond, mais court, sous la brise rafraîchissante : avant 2 hgures, il faisait jour^ et à 3 heures je faisais un tour sur l'herbe humide de rosée. Mais ce n'est qu'à 5 heures que je pus entrer dans la gare et déjeuner au buffet en attendant l'arrivée du train. J'ai payé largement mon moujik, en lui faisant une leçon sur la malpropreté de sa maison et sur les soins qu'il devait donner à son enfant. M'a-t-il bien compris? et n'est-il pas plutôt aller boire du vodka?
Je m'arrêtai à Nertchinsk, à cause des anciennes mines d'argent et de plomb, où travaillaient et travaillent encore des forçats, et j'obtins tous les renseignements nécessaires. La course à plusieurs mines aurait été longue et le résultat insuffisant. Il me suffisait d'en voir une; avec des rapports précis et détaillés, la vue des roches dans un musée de géologie^ je pouvais me rendre un compte assez parfait des gisements. Je parlerai ailleurs de ces mines; je dirai seulement ici que^ malgré le bas prix de la main-d'œuvre^ elle est si mauvaise que depuis longtemps il est impossible de réaliser des bénéfices. D'ailleurs toutes les parties riches des filons et amas plombifères et argentifères semblent épuisées. La petite ville de Nertchinsk, qui compte à peine 7,000 habitants, n'a qu'un commerce restreint. Les usines de Nertchinsk sont assez loin, à 300 kilomètres environ; elles font même partie d'un autre district : Nertchinsk-Zavod.
Entre Nertchinsk et Striétensk, la voie longe la €hilka, l'énorme rivière qui doit bientôt devenir
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l'Amour. Cette partie du transsibérien est celle qui a coûté le plus cher; il a fallu fréquemment attaquer le rocher à la dynamite ou soutenir la voie par des travaux en maçonnerie. Elle serait encore plus coûteuse en aval de Striétensk; on y a renoncé pour construire le chemin de fer de Mandchourie, plus facile et plus court.
Il se produit de fréquents accidents sur cette voie : il y en eut un la veille de mon passage. Le mécanicien n'avait pas remarqué un signal indiquant que la voie était en réparation; il avait passé outre à une vitesse modérée^ mais déjà trop forte pour le peu de solidité du passage. La machine se coucha sur la pente heureusement assez douce, suivie de deux wagons. Le machiniste fut retrouvé enfoui sous le tas de bois du tender (il n'y a pas de charbon dans cette région)^ tandis que le chauffeur était allé se rafraîchir dans l'eau de la Chilka, d'où il fut repêché. Un peu plus, tout le train y filait.
Nous passons à côté de l'éboulement sur une voie provisoire. Mais la réparation du passage a pris tant de temps que nous arrivons à Striétensk avec douze heures de retard; il est 7 heures du soir. La gare est «ur la rive gauche, la ville sur la rive droite. Il faut chercher des télègues pour ses bagages; je m'arrange pour les miens avec un étudiant en médecine, en uniforme, qui ne parle que russe, mais se montre très obligeant. Les télègues nous mènent à un bac, muni de roues à palettes, qui nous transporte avec lenteur. Sur l'autre rive, nous grimpons dans la télègue, et nous filons vers l'hôtel de la Gare ou Yoxhall, en face du quai d'embarquement des bateaux à vapeur de i'Amour. On m'avait dit d'aller à l'hôtel Dalny Vostok
ftt SIBÉRIE
(Far West, Extrôibe-Orient") comme étant le meilleur, mais notre izvoslchik semble ignorer l'existence d'un hôtel de ce nom. Et Ihôtcl de la Gare nous paraît suffisant; il faut profiler dris dernières chambres disponibles.