‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 17 sur 31 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE FLBUVB AMOUR. — KHABAROV&C

Nos chambres sont au ras du sol, Thôtel n'a qu'un rez-de-chaussée. Il est tard, nous dînons, nous faisons le tour de la rue^ et je m'enquiers des bateaux pour Blagoviestchenk. Le premier ne part que dans deux jours; aussi je dors consciencieusement. Des Russes m'avaient dit que sur l'Amour il y a des bateaux tous les jourjs, môme plusieurs par jour. Je n'y comptais guère, connaissant déjà le penchant à l'exagération du caractère russe. En fait, il n'y a de bateau-poste que tous les cinq jours; il y a des bateaux de marchandises irréguliers, assez fréquents^ mais ils n'ont de cabines que pour leur personnel, et il faut emporter sa nourriture^ à moins que l'on ne connaisse personnellement le capitaine ou le propriétaire du bateau.

Ce nom de Striétensk signifie Chandeleur, du nom de l'église construite en 1739. La ville est à 420 mètres d'altitude, bien qu'à plus de 3,000 kilomètres de l'embouchure de l'Amour. C'est le centre le plus animé de la Transbaïkalie jusqu'à l'Amour, les opérations annuelles dépassent 7 millions de roubles; de 1^710 habitants en 1897^ la population a dépassé 8,000 par suite de la construction du transsibérien : c'est la tête de ligne de la navigation sur l'Amour.

Je passai un dimanche tranquille à Striétensk à

rédiger des notes et à étudier des cartes. Ces repos^ en voyage, vous ouvrent Tesprit et vous permettent de considérer les impressions reçues avec une netteté et une précision qui deviendraient impossibles une fois les impressions oubliées. Je finis par découvrir l'bôtel Dalny Vostok, bien plus beau en apparence que le Voxhall, mais plus loin du fleuve; je soupçonne une coalition des vieux hôtels contre le nouveau^ avec la complicité des izvostchiks.

En compagnie de mon étudiant^ qui m'a offert ce matin du thé dans sa chambre, nous longeons les rives de la Ghilka. La ville est toute en longueur, la poste est très loin. Je cherche en vain une librairie; seul un magasin de nouveautés vend quelques livres. On ne doit pas lire beaucoup ici. Le long des quais sont alignés plusieurs vapeurs et de nombreux chalands.

Un Polonais qui parle français me fournit d'intéressantes informations sur la région. Il me cite un hôtel français à Blagoviestchenk, fondé par MM. GayetMangini, de Lyon. Ce dernier^ malheureusement^ encore tout jeune, vient d'être tué d'un accident d'automobile en France, et son hôtel doit avoir été vendu, ce que je regretterais. Peu avant moi> deux ingénieurs de Saint- Pétersbourg ont passé ici, se rendant aux placers de l'Amgoune, l'un d'eux accompagnéde sa femme. Comme c'est un voyage que je me propose de faire, je suis heureux de savoir que des dames s'y aventurent. J'appris plus tard que certaines dames y vont en plein hiver.

Le jour du départ arrive, je m'embarque sur le vapeur Ivan Vichnegradsky qui va jusqu'à Blagoviestchenk où je trouverai un autre bateau pour Khabarovsk et Nikolaievsk. J'ai une couchette dans une cabine à deux

places très confortable. Dans certains bateaux comme celui-ci, il y a peu de différence entre les cabines de première et de deuxième classe, et il y a une grande différence de prix. Naturellement, le départ est précédé des nombreuses libations des passagers et de ceux ^ui les accompagnent au bar du bateau; pour ma part, je suis presque en pays de connaissance, grâce à mon étudiant qui^ au moment où nous levons l'ancre, agite comme les autres son mouchoir et son chapeau, mais en mon honneur. C'est touchant, cette amitié russe si spontanée. On peut être bien reçu ailleurs, on ne l'est peut-être nulle part de cette manière qui vous montre sans fard le plaisir de se trouver avec vous. Il n'y a pas d'arrière-pensée, l'on est heureux, voilà tout. Sans doute on vous oubliera ensuite non moins rapidement^ mais on a reçu et procuré un moment de plaisir, c'est tout ce qu'on voulait.

Les rives de la Chilka sont merveilleusement agréables à voir^ mais on les a trop bien décrites pour que je recommence. Je remarque d'anciennes fonderies d'argent de Nertchinsk, ainsi que les mines de plomb d'Ékatérinsk. L'Argoune vint se jeter dans la Chilka, et tous deux forment l'Amour^ qui prend alors un développement immense. Voici sur la rive droite le bourg de Saint-Ignace^ où se trouve une église consacrée au prophète Élie, le fondateur des Carmes, dit-on.

Ce qui m'intéresse davantage, c'est qu'à 35 kilomètres dans l'intérieur de la Mandchourie, sur la rivière Jeltouga, se trouvaient les mines d'or de Jeltouguinsk^ découvertes en 1883, où se trouvaient en 1883- 1884 une population de plus de 10,000 âmes, constituée en république de Jeltouga. Le territoire était entouré et protégé par un cercle de montagnes assez

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hautes et bien boisées; en deçà et au delà les montagnes sont moins élevées. Les républicains de Jeltouga se croyaient en sûreté et refusaient de payer aucun droit sur l'or, soit à la Russie, soit à la Chine. Ces deux puissances s'émurent de l'audace de la pauvre république. Le résultat fut le massacre des chercheurs d'or^ avec la barbarie chinoise, et l'incendie de leurs maisons. Le Guide officiel les traite de gens rapaces, et c'est ainsi dans toute la Sibérie dont les champs d'or, découverts souvent par des forçats évadés^ sont exploités par d'autres. Il paratt que l'or est fatal aux républiques. Lorsque je passai à Jeltouga^ le Transvaal venait de céder à l'Angleterre, mais il était plus fort que la république russo-chinoise.

A Tsagaïan, le rivage s'élève en muraille abrupte de 80 mètres de hauteur^ le sommet moussu est taillé par la nature en forme de tète rasée, d'où le nom de Rocher du Lama, donné à la localité. Les roches sont un grès jaunâtre en couches horizontales intercalées de houille brune en combustion perpétuelle; aussi ces falaises présentent-elles la nuit un spectacle curieux, une sorte d'illumination le long de la courbe que décrit l'Amour. Nous y passons vers neuf heures du soir^ mais l'obscurité n'est pas assez profonde pour faire apprécier la beauté du spectacle.

La salle à manger possède un piano^ et tour à tour les passagers vont y exercer leur doigté. Voici une jeune dame qui s'installe délibérément et nous sert, avec une grande habileté du reste, toute la gamme ruisselante des traits les plus banals, lancés d'une façon mirobolante. C'est quelque chose comme la Prière dune vierge, de Mme Badarzewska, avec plus de points d'orgue, de la pure virtuosité, sans la moindre

pensée musicale. Maison ne peut qu'écouter avec politesse. Les passages de virtuosité de Wagner sont au moins au service d'une haute pensée.

Le bruit appelle le bruit, et les conversations s'engagent. Entre deux bruits, je choisis le moindre et nous causons, mon voisin et moi, de la musique plastique et de la musique expressive. Wagner a connu ces deux faces. Il est impressionniste : qu'y a-t-il de plus émouvant que cette phrase, comme secouée d'émotion de tout l'orchestre, qui salue le réveil de Brûnnhilde dsius Siegfried f C'est d'une intensité presque effrayante. Et ensuite, quel épanouissement, quelle floraison d'harmonies et de timbres dans tout le réveil et l'entrevue des deux héros, jusqu'à ces trilles chantés qui produisent une sensation si étrange! Je me rappelle ma conversation avec Mlle R..., et je ne lui aurais pas dit tout ce que je trouve en môme temps d'agaçant chez Wagner, ces répétitions impitoyables de certains motifs^ comme dans les Maîtres chanteurs qui en abusent; cette partition est une gageure : à force de vous redire la même chose, elle semble un parti pris et Tolstoï aurait mieux fait de la maltraiter plutôt que Siegfried. Les arpèges du piano sont cause que je m'irrite de certaines pages ennuyeuses de Wagner et de la gaieté un peu lourde des Maîtres chanteurs.

Il y a pourtant maintes pages de la plus grande beauté plastique, même dans les Maîtres chanteurs et cet hymne à la nuit de Tristan et Yseulty dans des harmonies inouïes avant Wagner^ et surtout tant de pages de Lohengrin et les hymnes de Pqfsifai.

— Les Russes, me dit mon interlocuteur, ont beaucoup goûté à Paris> en 1889, Esclarmonde, de Massenet, N'est-ce pas impressionniste?

— Non, dis-je, cette musique est plutôt sensualiste ; je retrouve bien là le goût des Russes pour nos auteurs réalistes, Maupassant et Zola. Et vos musiciens aussi sont réalistes : Borodine évoque la steppe ; Moussorgsky vous fait frissonner d'une terreur réaliste semblable à celle que donne Maeterlinck. Quelle différence entre cet art et celui de Fidelio par exemple, où Ton éprouve non plus la frayeur pbysique^ mais une angoisse morale!

— Nous préférons votre Berlioz, dit-il, il nous procure des jouissances plus complètes.

— Ëhbien, dis-je, un classique lui préférera Gounod; je ne vous chanterai pas les louanges de Faust et de Roméo que vous connaissez aussi bien que moi. Mais je pense que c'est lui peut-être le grand maître français de ce siècle, le plus original et le plus parfait; il faut le connaître tout entier.

— Vous avez une belle école musicale et où Saint- Saêns semble tenir la tête avec son équilibre entre le sens classique et l'impressionnisme. Nous connaissons bien sa musique de chambre; nos maîtres russes n'ont rien fait d'aussi parfait.

— Cette fois, je suis de votre avis. Il est d'un autre côté très regrettable que l'Opéra de Paris n'ait encore rien donné de Rimsky-Korsakoff, qui a fait des œuvres si originales. Je serais heureux de connaître Sadko, dont on fait tant d'éloges.

Ceci en souvenir de Mlle R...

Le piano ne désarme pas. Pourtant il a des moments agréables. Une douce mélodie, un chant grave, soutenu par le battement des roues du bateau, vous berce et vous fait passer sans hâte de longues heures.

Nous apercevons enfin les toits et les maisons blan-

cbes de Blagoviestcbenk. Ce sont d'abord les casernes des cosaques au sommet de la berge, puis toute une escadre de barques amarrées. Il est 6 beures du soir et il fait chaud. Les cosaques se baignent, eux et leurs chevaux, dans l'Amour. Les uns et les autres sont sculpturaux; voici une desplus fortes impressions que j'éprouve de la simplicité de nature des Sibériens. Les rives de l'Amour à cette heure sont peuplées de baigneurs de tout âge et de tout sexe, sans le moindre voile ni la moindre gêne. L'habitude en a fait une seconde nature à moins que ce soit nous qui, des voiles, ayons fait une seconde nature. Ces gens sont très beaux, l'endurcissement au froid, la vie au grand air, des vêtements toujours légers, ont sans doute contribué à la vigueur de cette race. Ces beaux chevaux et leurs cosaques, puis tous les radeaux où l'on se baigne, et cette grève couverte de baigneurs, tout cela jette une couleur fauve sur le fleuve embrasé des reflets du soleil. Il y a une petite salle flottant sur l'eau pour ceux qui craignent de laisser leurs vêtements sur le rivage, où il serait trop facile de les voler. Et plus on va, plus on trouve de chaloupes, de barques, de radeaux, où l'on prend part au plaisir du bain. Cette flotte fluviale s'étend à perte de vue vers l'aval de l'Amour, et à plusieurs verstes de distance on distingue la même couleur fauve, où se mélange l'éclat du soleil sur l'eau et la vie humaine heureuse de se plonger dans l'élément liquide.

Je suis descendu à terre pour quarante-huit heures : le bateau est en avance. L'hôtel Mangini est vendu et en réparation. Les prix sont élevés : je suis allé à l'hôtel de Russie, qui expose sa façade de briques rouges sur le quai, ou plutôt sur la large terrasse qui

borde la rivière. Notre avance de quarante-huit heures est due aux hautes eaux; elle me permet de repartir, sans perdre cinq jours, tout en visitant les personnes que je doisvoir àBlagoviestchenk. C'est une ville champignon, bien plus jeune qu'Irkoutsk. Elle date de i860 et doit sa prospérité aux mines d'or de la Selemdja et de l'Amgoune, dont elle est le centre d'approvisionnement par la rivière Zéya.

Cependant toutes ces mines commencent à s'épuiser, les teneurs en or et les profits ont diminué. Mais la ville est encore à son apogée, les belles maisons sont nombreuses et leur intérieur est vaste et luxueux. La ville que Blagoviestchenk évoque le plus dans mon esprit, est Johannesburg, au Transvaal, avec l'avantage ici du magnifique fleuve Amour. Il n'y a pas que l'industrie des mines; il y a ici toute une région agricole, surtout en face^ en Mandchourie, et enfin il y a le commerce avec la Chine par la ville de Tsitsikar, reliée par une route à Aïgoun, tout près de Blagoviestchenk. Tout cela durera davantage que les mines d'or.

Ces deux jours, le temps a été superbe : le soleil était chaud, mais il y avait de belles avenues ombreuses. Les plus beaux monuments sont des magasins; l'un d'eux occupe tout un côté de la grande place; on le prendrait pour un hôtel de ville avec ses pavillons et ses colonnes. Devant les quais se dresse un arc de triomphe en briques, élevé à la place où le tsar actuel, alors césarévitch, débarqua en 1891, lorsqu'il accomplissait son voyage à travers l'empire russe, pour cimenter l'union de sa famille avec les populations de son empire.

La Sibérie est un très beau pays l'été : forêts, montagnesi rivières^ tout f est immense et à profusieni

Mais elle est encore à peine explorée : il y a de gigantes* ques étendues où personne ne va, et qui^ plus tard peutêtre, seront habitées. Il faudra cent ans pour découvrir ce pays et tout ce qu'il renferme : son développement est long à cause de l'hiver, et par suite de la difficulté des communications. Mais il va devenir non seulement un lieu de peuplement sain et fertile, et avec l'initiative qu'il développe, il est un réservoir où le peuple russe retrempe son énergie.

Je pars de Blagoviestchenk à 4 heures du soir sur le Césarévitch, un des plus confortables bateaux del'Amour. La ville se déroule lentement avec ses 3,500 maisons où logent 33,000 habitants, puis nous passons le confluent de l'énorme Zéia, sur laquelle se trouvent^ dans son cours supérieur et celui de ses affluents, tant de placers aurifères dont beaucoup ont été très riches

En outre, le minerai de fer se trouve en si grande quantité qu'il semble former le sous-sol de tout le bassin de l'Amour. On sait qu'un des pôles magnétiques de la terre se trouve de ce côté de la Sibérie, et quelques ingénieurs ont voulu l'expliquer par ces énormes gisements de fer. Le minerai est en général en grandes masses et en couches puissantes dans les calcaires, et au contact des diorites et des mélaphyres. Ces mines ne sont pas du tout exploitées : elles n'ont pas de débouchés suffisants, et en outre les gisements de houille du bassin de l'Amour que l'on connaît jusqu'à présent, sont de qualité très inférieure.

L'on connaît aussi quelques filons de quartz aurifère, de cuivre, de plomb argentifère et d'antimoine, mais Huile part ils ne sont exploités.

Sur la rive sibérienne ou septentrionale de l'Amour, lia quantité de terres propres à la colonisation et en

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môme temps propres à l'économie rurale est très faible. Une très grande surface du pays est couverte de forêts et de buissons croissant sur des marais. On ne compte pas qu'il reste plus de 6 millions d'hectares pouvant être divisés en lots, et pouvant entretenir une population de 300,000 habitants; jusqu'à présent on n'a même indiqué qu'un million d'hectares situés le long des lignes de chemins de fer projetées, devant passer près des endroits les plus avantageux. Disons cependant que ces données sont encore indécises et demandent une étude plus approfouvVe.

La forme de l'agriculture qui prédomine est celle de la communauté. Les pâturages sont la propriété indivisible de la commune ; pour les terres de labourage, chacun prend ce qu'il lui platt^ et en dimensions aussi grandes qu'il peut labourer; les parcelles couvertes de constructions sont considérées comme héréditaires, et payent l'impôt. La culture se fait sans engrais, en épuisant le sol par six ou huit récoltes successives^ puis passant à de nouveaux terrains, et revenant aux anciens après dix ans et plus. Certaines sectes, dont les Doukhobors, possèdent des instruments aratoires perfectionnés et des machines, sans pour cela améliorer le mode de culture qui épuise le sol. Le seigle d'automne a été essayé sans succès à cause des hivers presque sans neige et des fortes gelées qui pénètrent le sol profondément; les semences de printemps, froment, orge^ seigle, avoine, chanvre, même maïs, réussissent bien. Il y a peu d'insectes nuisibles.

L'Amour fournit plusieurs espèces de poissons, surtout la kéta, que l'on fait sécher au soleil et dont on prépare des filets fumés; le balik^ bien connu des menus sibériens. La kéta est comparable au saumon de la

mer Blanche. Les autres poissons sont les esturgeons^ dont on obtient un caviar pressé excellent, disent les Russes.

Il y a sur l'Amour plus de cent bateaux à vapeur, dont plus de la moitié en fer, construits avec leurs machines soit en Belgique (Cockerill et C*)^ soit en Angleterre (Armstrong, Mac Clellan).

Ce matin, nous passons devant la ville chinoise d'Aïgoun. Elle a été détruite en 1900, pendant la guerre de Chine. Il ne reste que des alignements de piquets brûlés^ et d'autres alignements d'objets semblables à des tours pointues surmontées d'une lanterne. C'étaient les fours de briques des maisons chinoises, et c'est tout ce qui reste de ces phanzas en bois et en terre battue. Il y avait quatre mille maisons ou phanzas; il n'y en a plus une seule. De loin je prenais ces piquets et ces fours pour les tombes et les mausolées d'un immense cimetière. Il y a bien quelque apparence de cimetière dans cette ville détruite. Quelques cosaques forment un poste au voisinage^ et notre bateau débarque pour eux un archipope gras, barbu, aux cheveux longs^ portant un grand manteau marron, et un chapeau melon également marron. Je ne puis me faire à leurs manières. Les cheveux longs sont, paraîtil, un symbole et un souvenir de Samson, mais je pense que pour faire plaisir à Dalila, Samson les avait moins crasseux, et il était bel homme^ colossal même. Les popes ont l'air faibles; le symbole n'est pas heureux.

Certaines stations nous offrent de très jolis spectacles. Il y a sur le rivage une foule de paysans, femmes et petites ûlles surtout, avec des provisions, du lait, des œufs et des bouquets de fleurs. Ce sont les passagers des troisièmes qui achètent les provisions, et

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nous les fleurs^ car nous avons un restaurant à bord. Le dimanche^ toutes ces femmes et ces filles ont des jupes de toile de couleurs voyantes, un corsage d'une autre couleur également claire, et sur la tête un fichu encore différent. Tout ce monde s'agite sur la grève, devant un fond de verdure exubérante. Puis ce sont des groupes d'hommes avec des chemises rouges, violettes, blanches, vertes, et des pantalons larges dans des bottes. Tout auprès, d'autres se baignent que vont rejoindre des passagers du bateau, tandis que celui-ci charge du bois pour ses chaudières* C'est une orgie de couleurs qui tenterait un peintre.

Cette traversée, ou plutôt ce cabotage, dure douze jours de Strétensk à Nikolaievsk. C'est long, et pourtant, en cette saison, c'est un plaisir. Nul ne songe à la trouver trop longue.

L'Amour coupe à travers la chafne des monts Khingane; des deux rives, les montagnes s'avancent pour la première fois jusqu'aux eaux de l'Amour, et le font dévier de sa direction. C'est ce que les Russes appellent les joues (stchokys) de l'Amour, comme nous avons vu les joues de la Lena. Ceci me rappelle une plaisanterie du cousin de Mlle R... Le mot Amour ne signifie rien en russe, mais les Russes savent le français, et ce jeune homme, voulant entrer dans les cosaques de l'Amour, s'était déjà fait faire des cartes portant cette qualité : cosaque d'Amour. Était-ce pour faire des conquêtes? Alors, amour de cosaque, comme était le jeune Volodia, cela serait un plus sûr moyen.

Mlle R... n'aimait pas ces plaisanteries. Pourtant elle en fit une à propos de Khabarovsk où nous allons arriver. Cette ville est au confluent de l'Oussouri; aussi, disait-elle, c'est la ville où sourit l'Amour, et elle

Le pleuve amour — Khabarovsk las

avait l'intention d'y passer quelques semaines avec sa mère.

Avant Khabarovsk nous recevons, ou plutôt l'Amour reçoit le Soungari, l'énorme fleuve chinois; le confluent a douze kilomètres de largeur, avec de nombreuses îles formées par les alluvions des deux fleuves. Ces îles sont tantôt nues, tantôt couvertes de végétation. Les eaux du Soungari sont plus abondantes et plus sales; on peut suivre longtemps la diversité de couleur des deux fleuves, avant que leurs eaux se môlent complètement.

En aval, ce sont quelques villages coréens composés de phanzas séparées par des jardins potagers. Chaque phanza, construite et couverte en branches tressées enduites d'argile, a une cour avec de petites constructions en miniature très proprement entretenues. Cela respire le soin,, l'ordre et une certaine aisance. Ces gens sont d'excellents maraîchers.

Khabarovsk n'est pas moins attrayant que Blagoviestchenk, et la situation est plus pittoresque. Mais en ce moment, il y fait chaud. La ville est bâtie en partie sur un immense rocher qui se dresse à pic au-dessus du fleuve. Le sommet du rocher porte un monunient au conquérant, russe de l'Amour, le comte Mouravîef-Amoursky. Il est en bronze, debout, plus grand que nature, sur un très haut piédestal «n pierre. Quand je vais le voir, un grand corbeau noir picore sur son crâne chauve et nuit un peu à son expression hautaine.

Naturellement, Khabarovsky s'adonne aux plaisirs du bain avec la même exubérance que Blagoviestchenk. Il y a des cabines au pied du rocher, où l'on arrive en s'accrochant aux aspérités. L'endroit favori est le tour-

billon produit par le barrage naturel que forme le rocher, au delà duquel l'eau est immobile. On plonge dans le tourbillon et on remonte dans le calme.

J'ai trente-six heures à passer à Khabarovsk; comme je ne change pas de bateau^ le capitaine me laisse la jouissance de ma cabine; j'ai tout le temps de terminer mes affaires en ville et de la visiter. Sur le rivage se trouve une véritable ville chinoise. Depuis que nous sommes à la frontière mandchourienne, les Chinois, Coréens, etc., pullulent môme sur la rive sibérienne. Leur industrie principale est la pêche ; ils sont aussi commerçants, et ils font toute espèce de métier.

J'accompagne à la gare des passagers qui vont à Vladivostok. La gare est fort loin de la ville, mais elle est reliée au quai par une voie pour les marchandises. Le pays est ondulé, et la chaleur est tropicale, ce qui produit une riche poussée des buissons et des plantes, grâce aussi à l'humidité que donne le voisinage de rOcéan, mais l'hiver est très froid.

En aval de Khabarovsk, les forêts sont formées d'arbustes très serrés qui rappellent les bambous, puis ce sont de grandes touffes de tout petits bois entrelacées d'une manière inextricable; il n'y a pas de grands arbres, du moins dans cette région. Nous filons au nord, vers Nikolaievsk.

Le jour, je suis à chaque instant dérangé par des mouches de toutes dimensions. Il en est d'énormes, en même temps fort jolies; elles ont la tête et l'avant du corps irisé de bleu etde vert avec des antennes rouges; elles ne piquent pas, mais il y a des moustiques dévorants. Le soir, le pont est jonché de petits papillons blancs; le mât en est enveloppé comme d'une gaine compacte, les parois des cabines en sont tapis-

sées, puis ils tombent et on les balaie dans le fleuve. Le matin suivant apparaissent à Test des montagnes boisées. Nous causons de la fin des hostilités au Transvaal; la paix semble due au roi Edouard, à son envoyé particulier Wolseley, et aussi à la modération de Kitchener. Mais le roi semble plus généreux que la vieille reine Victoria; on dirait que les gens qui ont à se faire beaucoup pardonner sont meilleurs, ou du moins sont moins rigides que les gens irréprochables. Il faut en toute chose des accommodements; les lois mêmes sont imparfaites et il y a bien des manières de les comprendre.

— Tolstoï, par son roman de Résurrectiouj me dit un Russe, a obtenu des résultats matériels dans le traitement des prisonniers et des déportés. Quel beau livre !

Et ce mot amène un silence plein de réflexions sérieuses.

— J'estime beaucoup, moi aussi, l'œuvre de Tolstoï, j'avoue môme que je ne pense pas qu'aucun écrivain ait mieux connu le cœur humain depuis Shakespeare. Ce n'est pas, vous le voyez, un mince éloge. Pourtant il exagère évidemment au point de vue social; ses forçats sont trop vertueux et ses gens du monde par trop méprisables.

— Mais c'est à dessein, dans un but voulu; il a réuni par exemple dans Résurrection en un môme temps et au même endroit une série de faits qui sont vrais, mais qui se sont passés en une vingtaine d'années et en vingt endroit difi*érents.

— Je ne sais s'il avait le droit d'exagérer à ce point; pourtant on peut l'excuser en faveur du résultat. Mais ses théories sociales, la vie végétarienne, le refus de

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Fimpôt^ d'être soldat^ le communisme, les Doukhobors, ce sont des utopies, même dangereuses.

— En Russie, le communisme existe dans plusieurs gouvernements, et le refus de l'impôt personnel en est la conséquence. J'accorde pourtant que le résultat en est mauvais; mais vous avez pu voir par le prince Nekhlioudof que Tolstoï en est désabusé.

— Soit, quant à Neklioudof, il n'est pas gai, et voici ce qui manque à Tolstoï; il est sombre et il voit la société sous un faux jour; il manque de bon sens, d'équilibre au point de vue social. Voyez notre Balzac, comme il a mieux su reconnaître les vraies tares de la société. Ses types sont moins vrais peut-être qué~ceux de Tolstoï, mais ses idées sociales sont d'une vérité inattaquable et saisissante; elles n'ont rien perdu depuis soixante ans; on ne peut que regretter de ne pas les avoir appliquées, et les travaux des historiens, de Taine à Vandal, ne font que les confirmer

Le village de Maé paraît au bord d'une crique entourée de collines vertes et gaies, puis les rives deviennent abruptes, des collines les prolongent. A l'ouest, on voit des chaînes de montagnes. Au sud, très loin, ce sont des étages successifs de montagnes parallèles; les dernières ont de la neige sur leurs sommets. Plus nous allons au nord, plus le paysage devient joli; les villages dans leurs vallées gracieuses me rappellent la Californie.

Et le soir, après le crépuscule, vers l'occident encore clair, quels bleus et quels verts splendides à travers les petites fenêtres du salon. Est-ce le constraste de ces douces teintes avec l'or éclatant des lampes électriques, qui produit cet effet si merveilleux?

Le lendemain, levé à 4 heures, je contemple des

LE FLEUVE AMOUR. — îtHABAtlOVSlt i39

montagnes i l'est. Plus tard^ le temps se couvre^ des collines avec des sapins clairsemés sur des buissons d'un vert plus clair descendent au bord de l'eau, tandis que leur sommet se perd dans les nuages- Puis il pleut à torrents, la chaleur a disparu, il fait presque froid; on fait de la musique; Beethoven, inconnu ici, produit l'effet d'une révélation.

Le fleuve s'élargit comme un lac à Mariinsk, puis un village avec des moulins à vent et des jardins potagers, tous parallèles, s'alloage et me rappelle tant d'autres villages semblables, en Bosnie, en Transylvanie, sous des ondées comme celles-ci. Ne revoir jamais certains lietix de la terre qu'on a aimés ^ disait Loti, que cela est triste ! Pourtant, à quoi bon les revoir, si ce n'est pour y demeurer , et peut-être alors, leur charme s'en irait-il I II ne faut pas s'attacher à ce qui passjB, mais à la beauté immuable. Rêver, par exemple, aux grandes œuvres musicales, dans le silence, cela est indépendant des lieux de la terre, audessus même de l'espace et du temps; et dans ce rêve, les imperfections de l'exécution disparaissent, l'idéal est atteint.

— Allons, vient-on me dire, un peu d'exécution, même imparfaite, ne nous gênera pas, et le piano est ouvert.

Ces Russes sont irrésistibles, et leur imagination supplée aux imperfections.

Le thé de 5 heures est excellent; c'est le bon moment de la journée sur l'Amour. Il sort tout bouillant du samovar; on le parfume d'une tranche de citron, et on y revient sans se lasser.

A Mikhaïl, deux dames russes doivent descendre à la nuit tombante. L'une d'elles a souvent été en

Suisse; toutes deux vont prendre des bains d'eaux sulfureuses à six kilomètres du rivage, dans un petit hôtel. Il fait un vent affreux : il pleut, la nuit devient noire. Et à cause du vent, le bateau ne peut approcher assez près du bord pour jeter sa passerelle; on détache le canot du bord et les dames' s'y plongent. Et à cette heure, avec ce temps, ces dames ne pourront faire leurs six kilomètres en tar an tasse; elles vont coucher chez des paysans. Elles ne doivent pas être bien malades; pourtant cette ville d'eaux n'a pas l'air d'une station de plaisir comme nos villes d'eaux en France.

Voici ma dernière matinée sur le Césarévitch. Le temps est couvert, le vent est violent. Il y a des vagues sur l'Amour, large comme un lac, des moutons, comme on nomme leur crête d'écume blanche. C'est le vent de la mer. Nous voyons filer une barque chinoise avec une grande voile tendue par un filet comme un parachute; elle remonte le courant à vive allure. En voici d'autres encore, puis des barques russes, des vapeurs, toute une flottille à l'ancre ; nous pénétrons lentement dans un chenal indiqué par des pilotis; nous sommes devant Nikolaievsk avec ses églises et ses bâtiments dominant le fleuve d'une haute terrasse. L'embouchure de PAmour est encore à une trentaine de verstes, mais l'air et la vague de l'Occfan se font sentir jusqu'ici.

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