‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 19 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'iLB DR SAKIIALINE — VLADIVOSTOK

Pourrentrer à Nikolaievsk, je trouvai un nouveau bateau, le VosU^ (l'Orient), qui me fit descendre en trente heures le courant de 450 kilomètres que j'avais mis cinq jours à remonter. Les rives défilaient avec une rapidité de décors surprenante. Nous avons croisé le plus gros bateau de cette région, le Tarass-Boulba^ à deux ponts qui regorgent de monde, et deux grandes roues d'arrière qui soulèvent d'énormes masses d'eau.

Le voyage de Sakhaline en bateau n'offre rien de bien intéressant : les nuages et le brouillard nous gênèrent constamment. Au point de vue de l'or, la côte d'Okhotsk est beaucoup plus intéressante. Une expédition datant de 1849 a reconnu la présence de l'or dans le pays d'Oudsk^ depuis la rivière Togour, jusqu'au port d'Aïan, ainsi que dans les tles de Chantarsk. Cette région est celle qui se trouve immédiatement voisine au nord de Nikolaievsk. Récemment la compagnie d'Okhostk a installé des excavateurs {steam shûvels) et des trains de wagons remorqués par des locomotives à vapeur, et a obtenu d'excellents résultats. Lors de mon passage, après six semaines de lavage, cette compagnie obtenait 30 pouds d'or^ environ 1,400,000 francs.

En 1895, on a envoyé une nouvelle expédition d'in-

génîeurs des mines dans l'Okhotsk et le Kamtschatka pour faire des recherches qui ont duré trois ans. On a trouvé de l'or, et aussi du charbon au fond du golfe de Ghiguinsk et la contrée fut déclarée ouverte aux entreprises minières. A la suite décela, en 1901, un ingénieur, nommé Balinsky, obtint le droit exclusif d'exploitation des minéraux en deux endroits, au nord de la côte d'Okhotsk.

La côte d'Okhotsk fut divisée en six districts aurifères entre Aïane et Tchoumoukome, et une partie fut concédée à un Anglais, lord Percy Scholto Douglas^ marquis Queensberry.

Mais ce ne sont pas encore les minerais qui font la richesse de ces côtes. Le général Y... m'avait parlé des énormes bénéfices qu'on réalisait avec la pêche. En effet, des bandes de kétas (sorte de saumons) et de harengs pullulent sur tout le littoral et spécialement à Sakhaline. Ces poissons y attirent toute espèce de mammifères marins, auxquels ils servent de pâture, des phoques, des dauphins et des baleines. La chasse à la baleine est pratiquée depuis longtemps par des Américains, et le gouvernement russe essaie d'y mettre un terme, car la baleine risque de disparaître. On prétend qu'en quatorze ans, de 1847 à 1861, les armateurs américains auraient exporté pour 130 millions de dollars d'huile et de fanons de baleine. Leurs entreprises avaient cessé, mais ont repris en 1888, et font encore plus de 1,500,000 dollars par an de produits, qui échappent entièrement à la douane russe.

Le succès de la pêche à la baleine est fondé sur la connaissance des passages des baleines d'un endroit à un autre, et sur la date de ces migrations. Ainsi^ en avril et en mai, la meilleure pêche se fait au sud de

Sakhaline; en juin et en juillet, au nord de Nikolaievsk. Les Russes ont essayé récemment d'imiter les Américains, mais ils ne paraissent pas réussir aussi bien.

Une autre chasse de ces parages est l'otarie, l'ours marin. Une compagnie russo-américaine, datant de 1798, organisa régulièrement cette chasse jusqu'en 1868; elle tua dans cette période plus de 2,500^000 otaries. Une nouvelle compagnie, fondée en 1871, en tuait près de 40,000 par an. Aussi le gouvernement russe, craignant en outre le vandalisme des schooners américains et canadiens qui venaient chasser dans les eaux russes^ a interdit de chasser l'otarie autrement que sur la terre ferme. Le violateur de cette règle est puni de deux à dix-huit mois de prison et de la confiscation de son matériel, produit et bâtiment. En outre^ des croiseurs militaires surveillent la zone des chasses et de la pèche. L'on ne se lasserait pas de raconter les exploits des chasseurs et des pécheurs, les grands industriels de la côte du Pacifique ; pourtant, ce n'est point le but de mon voyage, et je n'insisterai pas sur ce sujet.

Il faut huit jours de Nikolaievsk à Vladivostok par rtle de Sakhaline ; il en faut sept par Khabarovsk et le chemin de fer oussourien, mais la mer est plus mauvaise que l'Amour. Le bateau dessert d'abord Post Alexandrovsk, dans l'île de Sakhaline^ en traversant le détroit de Castries. La population de l'île comprend 28,000 habitants, dont une partie d'indigènes, Toungouzes, Ghiliaks^ etc., des mêmes races que les indigènes du continent. Les Russes comprennent 5,000 paysans libres, 3,000 paysans exilés, 7,500 colons déportés, 7,000 forçats et 2,500 employés. Les prisonniers s'occupent de diverses industries pour les

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besoins de radministration des prisons : fonderie^ serrurerie, menuiserie, tuilerie. Us font aussi quelques barges ou chalands pour les compagnies de navigation de l'Amour.

Les paysans réussissent bien diverses cultures à Sakhaline : le froment, l'orge et l'avoine, mais surtout la pomme de terre, qui donne 500 pour cent et même davantage ; ce qui manque surtout dans cette colonisation forcée, ce sont des familles : il y à une moyenne de 60 pour 100 des colons sans ménage. Aussi chaque convoi d'émigrantes ou de déportées est immédiatement partagé par les colons déportés^ sans égard à l'âge ou aux conditions physiques.

Le bateau passe au poste de Doué^ où Ton emploie les forçats à extraire la houille d'un gisement voisin de la côte; ce gisement est formé de charbon excellent que les vapeurs préfèrent à celui du Japon. On extrait 30,000 à 40,000 tonnes par an. Les couches ont en moyenne plus d'un mètre de puissance, et donnent jusqu'à 60 pour 100 de coke, et très peu de cendres. Il y a plusieurs exploitations reliées par un chemin de fer de quarante kilomètres au port de Doué.

On a découvert du pétrole dans le nord de l'île du voisinage de plusieurs lacs de bitume, ayant chacun plus de deux kilomètres de longueur; mais il n'est pas exploité.

Une longue chatne de montagnes parcourt l'île du nord au sud; les sommets s'élèvent à 1,000 et 1,500 mètres d'altitude. Cette chaîne s'étend jusqu'au cap Grillon, à l'extrême sud. Le poste de Korsakof, au fond du golfe d'Aniba, n'est visité qu'une fois par mois par les bateaux à vapeur. En hiver, les côtes sont gelées, de sorte que le service des bateaux est

pu, maiB deux fois par mois, la poète vient dt 'gk, an moyendenarfaf, ou tratoeauxàchieus.

d'aborder & Vladivostok, te bateau ae passe . Olga, dans la baie de ce nom, que les Ruaees t le futur BrightoD de Vladivostok, quelque nme Trouvilie ou Dieppe ; je ne sais si cela se . La cdte, comme je le dirai ailleurs, renferme ireux gisements de cuivre, de plomb argen- I fer et de houille.

bateau, il 7 a un pope; je demande s'il est Hais naturellement, répond quelqu'un d'un é, c'est une garantie de moralité. Un pope ne me avancer en grade s'il n'est marié. > On iBB s'il lui faut des enfants. Je n'aurais pas été ue les grades fussent conférés proportionnelu nombre des enfants. De là, la conversation I tour religieux. On discute les dogmes, et le I, celui del'existence de Dieu. C'est le point de dès que l'on admet l'existence de Dieu, le t en découler. Plutât que d'errer ensuite dans lëce de divagations philosophiques, je comn'on dise nettement, comme mon jeune ingé- Rrasnoïarsk, que l'on n'y croit pas. Un mathé- , cependant, en trouverait une preuve dans :e de l'infini, où il opère aussi facilement que ui. L'espace est tnûni, ou du moins illimité, *me sphérique sous laquelle il se présenterait 3 courbure, si petite qu'elle fût, serait finie, de dimensions illimitées. Rien ne dit d'ailleurs iforme soit sphérique; ellepeut avoir une cournative, ou être au-dessus de nos conceptions. Dc, vous croyez en Dieu. Soit, mais quels rapyez-vous entre Dieu et l'homme?

— Un rapport de degrés, nécessitant une dépendance, donc déterminé par des lois.

— Les lois morales? Mais elles me semblent une règle naturelle de la vie^ dont le but est la santé et la durée de l'espèce, la défense personnelle; les animaux Ont les mêmes règles.

— Les animaux en ont même d'autres, auxquelles l'homme les soumet parce qu'il est le plus fort. Et l'homme en a de différentes : la charité, la mortification, la justice.

— C'est peut-être l'instinct social qui produit ces principes.

— Je ne le pense pas; l'instinct social produirait peut-être tout l'opposé. Celui qui possède est au contraire plus jaloux de posséder; la loi sociale naturelle est la loi du plus fort. Les pauvres et les faibles sont beaucoup plus attirés vers la justice, et vers la charité.

— Vous croyez donc que ces lois sont divines? Comment l'expliquez-vous?

— Ceci est du domaine de la religion.

Ici, nous entrâmes avec le pope dans une longue conversation sur l'Ancien Testament et le Nouveau, le Christ et les prophètes, et je fus étonné de la science de cet homme sur les livres saints, sur l'authenticité de Daniel, récemment prouvée par les découvertes faites en Egypte et en Perse, sur la valeur historique et la précision d'Isaïe, enfin sur les preuves historiques de la divinité du Christ.

Mon interlocuteur dut se rendre :

— Avec un ingénieur et un pope contre moi, dit-il, je ne suis pas de force à lutter

Comme il allait entrer dans des récits de spiritisme, je l'arrêtai bientôt :

.vez-rVOuB connu le baron B..,t

Ion.

!h bien, c'est un médium.- Il est en ce moment

e de nous, à Sakhaline; le spiritisme l'a con-

et lui a donné la foi religieuse. Je pense que e verrons à Vladivostok; il vous donnera des 3 plus convaincantes peut-être que les nâtres. Certainement, le spiritisme aussi prouve l'exisle Dieu, mais pas de votre manière.

!h bien! nous verrons le baron.

lessus, nous arrivions à Vladivostok; des canots s viennent chercher les passagers pressés de dé- T. C'est dans un de ces canotsque j'oubliai le matreux parapluie qui avait tant effrayé les chevaux route de Tchebaki. Il avait fini son temps; je ne amai pas.

ote, avant de débarquer, la recette de l'oukka, la au poisson, qu'une dame m'a donnée. On peut ! avec du poisson coupé en morceaux- dans du n de viande, ou bien dans de l'eau avec du , si le poisson n'est pas très gras. On a enlevé tes du poisson. On ajoute des concombres, des noires, des tomates, des carottes, quelques ignons, un peu de riz, des pommes de terre — le que je n'oublie rien — et on fait bouillir, irrivant à Vladivostok, on est immédiatement de l'activité des rues et des quais de cette ville e. En vérité, on dirait une cité chamnignon du est, quelque cnose comme Seattle qui, depais idyke, a décuplé sa population. Ici, ce ne sont

mines d'or, mais le commerce avec la Chine et m, l'ouverture de la Corée etde la Mandchourie, le du chemin de fer, l'exploitation du charbon

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sur la côte, et diverses affaires, la pêche et le charbon de Sakhaline. L'établissement de la douane a favorisé davantage encore l'industrie russe, et loin de faire monter le prix de la vie et des denrées, comme on le craignait, ces prix ont baissé.

L'on m'avait prévenu du prix exorbitant des hôtels, plus élevé, disait-on, qu'à Irkoutsk et sur l'Amour. Je trouvai une grande différence en moins. Pour 5 roubles par jour, on a au Moskovskoé Podvorié, le meilleur hôtel de famille de Vladivostok, la chambre et les trois repas, alors qu'à Irkoutsk et sur l'Amour, cela me coûtait près du double.

Au-dessus de la gare s'étale un immense hôtel tout neuf^ l'hôtel Chouine. Il était entièrement occupé; je n'y trouvai pas une chambrQ libre. L'ancien hôtel de la Corne d'or avait été transformé en café-concert avec restaurant. Faute de connaître le Moskovskoé, j'allai au Sibirskoé Podvorié. C'était également bon marché, quoique moins bien. Mais à peine arrivé, je passais mes moments libres sur le bord de la mer. C'est bien autre chose encore qu'au Baïkal, tous ces navires en partance pour le Japon, la Chine, l'Amérique, l'Europe t On se grise de rêves et l'on en vit un peu; le rêve est toujours plus beau que la réalité : c'est donc beau d'en vivre.

La ville s'étage sur des pentes gazonnées plutôt raides^ et me frappe par un air de ressemblance avec la ville de Capetown en Afrique australe. Il n'y a pas la montagne de la Table, mais il y a des sommets qui dépassent deux cents mètres, et d'où l'on embrasse un immense panorama sur le port et sur le golfe d'Amour, qui s'étend à perte de vue vers le nord, isolant Vladi- Yostok au bout d'une longue presqu'île* Cette situa''

tion nuit un peu au développement de Vladivostok.

Sur la rive^ ce sont des centaines de canots chinois et coréens^ le long desquels on ne peut passer sans être interpellé de tous côtés. Il faut céder et prendre un de ces jolis canots que le rameur vous désigne en y étalant pour vous asseoir un grand tapis rouge. Pour quelques kopecks, on fait le tour de la rade et des sept croiseurs et cuirassés russes qui y sont ancrés, Ce port, étroit, mais très long (la Corne d'or), est assez profond pour les plus puissants navires de guerre. Des montagnes y plongent et l'entourent d'un dédale de promontoires et d'îles que l'on a eu soin de couronner de forts, de telle sorte que ce port est un des mieux défendus du monde entier.

L'hiver, la glace envahit tout pendant deux à trois mois, mais on a installé un brise-glace, VEspérance, grâce auquel l'accès de Vladivostok est ouvert toute l'année ininterrompue. Le résultat a été bien meilleur qu'au Baïkal, parce que la glace d'eau de mer est beaucoup plus friable que celle d'eau douce; son agitation en outre empêche la glace d'atteindre de grandes épaisseurs, du moins le long des côtes, car l'intérieur du port est tout à fait calme.

A une dizaine de mètres au-dessus du port, s'allonge la rue principale de Vladivostok, celle des commerçants et des monuments publics. Plusieurs maisons de commerce ont élevé de magnifiques façades qui regardent la mer, encadrant l'hôtel des postes, l'amirauté, etc. Au sud, ce sont les banques, le Grand Hôtel, la forteresse et les appartements des généraux. C'est là que j'eus la bonne fortune de retrouver le général V..., Mlle R...) son frère et son cousin, et je retrouvai le même accueil charmant que j'avais reçu

LE POHT DE

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