‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 20 sur 31 · VLADIVOSTOK · texte numérisé non relu

VLADIVOSTOK

L'ILE SAKHALINE. — VLADIVOSTOK I6i

en voyage. Le général V... me fit faire la connaissance d'un compatriote. Les Savoyards^ comme les Suisses, sont partout.

Celui-ci me met au courant du développement de Vladivostok. Après avoir passé sept ans à Sanghalf et autant au Japon, il s'est fixé ici avec sa famille. Sa connaissance des langues chinoise et japonaise lui a servi beaucoup auprès des Russes. Il parle en outre le russe, l'allemand et l'anglais.

Et l'on viendra dire que le Français est rebelle aux langues I

On me propose de visiter des mines d'or dans une tle, l'île d'Askold, à 60 kilomètres de Vladivostok. Ce sera une partie agréable, si le temps est beau. Cette tle offre en outre un autre genre d'intérêt : le vieux: chasseur qui est au fond du cœur de nombreux Français sera tout aise d'entendre parler des fameux marab, ou chevreuils sibériens.

Je m'embarque à 10 heures du soir; mon canot double les cuirassés russes, éclatants de feux électriques; ils font des signaux de télégraphie optique qui partent mystérieux dans la nuit noire. Les plus modernes portent des noms de vieux contes slaves : Peresviet, Ch^omovoi, guerriers et géants légendaires, comme si le peuple russe y portait plus d'intérêt. Mon bateau s'appelle le NingotUa; c'est le nom d'une ville chinoise en Mandchourie. Mon Coréen prononce ce nom en accentuant la dernière syllabe et avalant les deux autres^ c'est bizarre. Le mouvement de sa godille est très ingénieux; j'essaie sans succès de l'imiter; cela participe du mouvement de l'hélice, et le godilleur, qui est debout, fait face à sa direction, qu'il peut modifier à volonté sans gouvernail : il me semble

qu'il file aussi vite qu'avec deux rames, surtout avec son canot à fond plat.

Le lendemain, nous partons à 5 heures; il y a des nuages et il pleut. Mais le temps s'élève quand nous sommes en vue d'Askold. Le bateau jette l'ancre dans une large baie, à 500 mètres du rivage^ et des canots viennent chercher les passagers. Dans un de ces canots, il y a un Japonais qui parle anglais, mais il me prévient trop tard qu'il conduit des ouvriers vers une carrière en exploitation. Lorsqu'il les a débarqués^ il me ramène du côté de la mine d'or d'Askold, après avoir perdu une heure.

La mine d'or a été ouverte il y a quinze ans environ, et a produit près de 800,000 francs, mais on ne dit pas au prix de quelles dépenses. C'est une veine de quartz si mince qu'il sufGt d'un tout petit moulin pour broyer tout ce qu'on extrait. Nous sommes loin des immenses batteries de pilons du Transvaal.

Je laisserai l'or pour un autre chapitre, et je ne parlerai que des marais. Après avoir visité la mine, je montai au sommet de l'île à travers des bois touffus, et là-haut, dans une maison assez confortable, munie de quinze à vingt lits, je trouvai un chasseur. Déjà en montant, j'avais vu, au fond d'un enclos fermé, deux chevreuils avec leurs faons. L'espèce est^ paraît-il, limitée à l'île d'Askold. Avant d'entrer dans la maison, j'étais resté quelques instants à considérer un Chinois qui, le plus sérieusement du monde, faisait rôtir une corne dans de l'eau bouillante, en la plongeant, puis la retirant avec plus de précaution que s'il eût opéré quelque combinaison chimique. Je n'y comprenais rien. Mais le chasseur, qui, par surcroît de surprise, parlait froinçaië, me mit au courant.

La race de ces marais s'esta parait-il, conservée pure uniquement dans Ftle d'Askold, parce qu'ils n'ont pu en sortir pour se mêler à d'autres chevreuils, tandis que les marais de Sibérie sont tous plus ou moins croisés. Or l'espèce qui se trouve parquée à Askold, jouitd'une renommée considérable dans toute la Chine (les tles voisines n'en ont pas), parce que c'est celle dont les cornes sont, à un degré extraordinairement supérieur à toutes les autres, susceptibles de restaurer la santé des malades, surtout des gens usés par l'âge et les fatigues. C'est quelque chose comme la liqueur de Brown-Séquard. Mais je ne prétends pas leur faire la moindre réclame.

On ne doit tuer que les mâles, parce que seuls ils ont des cornes. Ces cornes ne forment jamais plus de quatre branches^ mais elles possèdent leur plus grande valeur quand elles sont encore jeunes, n'ayant qu'une ou deux branches. Elles sont tendres, recouvertes d'une peau à poils ras très serrés, pleines de sang à l'intérieur. On les coupe à la racine, qui est plus dure, de façon que le sang ne s'écoule pas, et alors le Chi* nois que j'ai vu, préposé à cet office, les plonge au bout d'une longue pince dans une cuve d'eau bouillante pour les faire durcir sans qu'elles éclatent. C'est une opération très délicate.

Pour augmenter le revenu de l'tle, qui a, dit-on, quatre mille de ces marais, bien qu'on puisse n'en pas voir un seul pendant un séjour de plusieurs semaines^ on élève des faons dans des parcs^ et l'âge arrivé, on leur coupe les cornes chaque année, mais elles ne sont pas toujours très belles. Cette opération n'est pas très douloureuse, croit-on, pourtant c'est pitié de voir ces jolies bêtes tachetées, parquées en d'étroits espaces,

dans l'unique but de fournir leurs cornes pour des remèdes plus que probablement illusoires. Les Russes n'en donneraient pas 10 kopecks, mais ils croient les Chinois.

11 s'est formé une société de chasseurs pour exploiter rîle d'Askold. Il est interdit à ses membres de tuer une femelle ou un jeune; le délinquant est puni d'une amende de 20 à 50 roubles (50 à 125 francs). Le produit des chasses appartient à la société. Les plus belles cornes valent 250 à 300 roubles, les autres valent 80 à 200 roubles. Le revenu des chasses, en moyenne, est de 15,000 roubles par an. Le Chinois préposé au rôtissage des cornes touche 7 pour cent sur les ventes; il se fait donc un assez joli revenu, car il est entretenu par la société. Il faut voir avec quel dignité il fait cuire ses cornes; on dirait un sacerdoce. C'est devenu comme une institution et personne n'en rit. Il faut se garder d'en parler d'un air railleur; il est pourtant dur de croire à l'utilité des cornes de cerfs pour guérir la moelle épinière des Chinois impotents.

A Vladivostok, où le climat est encore variable, on profite des beaux jours pour jouir des bains de mer, qui sont installés de façon assez primitive sur le golfe d'Amour. On y côtoie des Coréens, des Golds, des Chinois, des Japonais, toutes les races de cette côte de l'Asie. Au grand soleil qui brûle, ils sont gais, gais comme des Méridionaux, ou comme des Californiens qui sont au loin, sur la côte opposée, à des milliers de milles, d'où bientôt sans doute les steamers américains viendront directement. Vladivostok, terminus du chemin de fer de l'Asie, devient un des grands points de transit des voyageurs et des marchandises.

Pour le moment, il n'y a moyen d'aller aux États-

Unis qu'en faisant escale au Japon : si je me décide à rentrer en Europe par cette voie, je tiens auparavant à parcourir la Mandchourie. Les communications avec le Japon sont des plus faciles; il y a quatre compagnies de navigation, et presque chaque jour un bateau va, soit à Nagasaki, soit à Tsourouga. Ces bateaux font escale sur la côte du Japon, la côte sibérienne et la côte coréenne, jusqu'à Port- Arthur.

Du Japon aux États-Unis, il y a deux compagnies américaines, et deux compagnies japonaises. La Northern Pacific Company, de Yokohama à Takoma, a un bateau tous les quioze jours et fait le trajet en seize jours. L'Empress Line (Canada), de Yokohama à Vancouver, a un bateau toutes les trois semaines, qui met quatorze jours. La compagnie japonaise Nippon Mail, de Yokohama à Seattle, a un bateau tous le» quinze jours qui met vingt jours. Enfin la Toyo Kisen Kaisha (Occidental and Oriental Company), de Yokohama à San Francisco par Honolulu, a un bateau tou» les huit jours, qui met au moins dix-sept jours. Les prix sont à peu pi'ès les mêmes, environ 1,000 franc» en première classe.

Les Messageries maritimes ne viennent pas à Vladivostok; d'ailleurs leur trajet est trop long, il dure quarante jours de Shang-Haï à Marseille. De même la flotte russe met quarante jours de Vladivostok à Odessa.

En allant inspecter la liste des bateaux de commerce qui ont visité le port de Vladivostok depuis trois ans, et dont le nombre dépasse trois cents, j'en trouve de toutes les nationalités, sauf de la France. Pas un bateau français n'était encore venu, en 1902, dans ces eaux russes. Avant mon départ arrive un croiseur ita«^

lien, puis on croîBear allemand. Je trouve occasion de rendre visite au commandaiit italien, tandis que ses marins fraternisaient dans les rues de Vladivostok avec les marins ruBses. Quel accueil ne ferait-on pas aux marins français I

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