LA MANDCHOURIE
rares; une mince ligne d'arbustes marque la place da cours d'eau qui arrose cette plaine. Nous sommes encore à huit cents mètres; l'air est frais, des montagnes paraissent au nord.
Cependant ici encore les Chinois vivent demi-nus, comme les nègres en Afrique; il en est de toutes les teintes, du jaune d'or au brun chocolat. Ils habitent des huttes de terre ou de véritables cavités souterraines, comme de Tautre côté des monts Khingane;' sans doute leur hiver est rude.
A Khaïiar, où nous sommes à deux heures du matin, le pays est plat, avec des blocs de granité; il pleut et le vent souffle par rafales. A sept heures, ne sachant que faire, je lis du russe, la Sonate de Kreutzer, Le capitaine P... m'avait prêté un roman anglais, The BenefactresSy qui m'a amusé; il y avait de l'humour assez mordant, mais je l'avais lu trop vite.
J'avais fait la connaissance du capitaine P... d'une manière assez curieuse. Comme je portais une casquette d'ingénieur russe, il me prenait pour un fonctionnaire, et en descendant à un buffet il réunit avec peine les deux ou trois mots de russe qu'il savait pour me les dire gracieusement. Cela était dit d'un accent si drôle que je ris en lui répondant en allemand, l'ayant entendu causer allemand avec un officier russe à Soungari. Il rit aussi en me parlant français, car il a saisi mon accent, et cette fois, à mon tour, je lui réponds en anglais, bien qu'il parlât fort couramment le français. Depuis ce moment, nous sommes les meilleurs amis du monde. Je n'ai jamais vu un Anglais aussi modeste, et un militaire d'un air aussi doux. H est un officier distingué, car il a quatre décorations : à partir de l'École miUta^ire, sa vie s'est écoulée entre
l'Afrique du Sud, les Indes et la Chine; il n'a pas passé six mois en Angleterre. Sa mine n'est pas excellente ;
;'v;i, pourtant il ne semble pas usé par les climats tropi- H ' eaux.
Comme j'ai passé trois ans en Afrique australe, nos conversations roulent longtemps sur ce sujet. A pro-
^'i pos des Boers, il a des idées justes, presque impartiales; on voit que depuis longtemps il n'a pas vécu en Angleterre : il est exempt de jingoïsme et de chamberlanisme, si j'ose dire. Il a beaucoup lu, et connaît cette Sonate de Kreutzer^ que je lis. Avec quelle vérité Tolstor fait-il ressortir que le mariage est trop souvent gâté par la dépravation de l'homme, avant et même pendant le mariage. L'on en revient toujours au fameux passage de Phèdre où Platon a si bien parlé de Tamour, du coursier éclatant de lumière et du coursier noir qui tour à tour tirent à droite et à gauche. L'amour, c'est quelque chose d'effrayant et de sublime, c'est une transfiguration de l'être : mais il se transforme lui-même, ou bien se défigure, si le coursier noir entraîne l'autre. La peinture de Tolstoï est poussée au noir, et il tourne au puritanisme. Les Anglais ne semblent pas connaître de pareilles passions; mais les Russes, en apparence si froids, ont gardé le sang des climats plus chauds d'où ils sont sortis. V^^ Nous arrivons à la station de Mandchouria; sur le quai, en nous promenant, le capitaine P... est accosté par un soldat russe qui lui fait subir un véritable interrogatoire pour lequel je sers d'interprète. Ce simple soldat s'est mis au port d'armes devant le capitaine, qui porte l'uniforme blanc, toutes ses décorations, et le casque colonial. Il s'excuse d'abord; puis, la main à la visière, il lui demande son grade, ses services, les