‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 25 sur 31 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les premières mines exploitées en Sibérie ont été celles de l'Altaï; nous commencerons donc par cette région, dont nous ferons un rapide historique d'après l'écrivain russe P.-A. Goloubief.

Le fondateur des mines de l'Altaï a été Akinfi Nikitich Demidoff, fils d'un marchand de Toula, au sud de Moscou. Propriétaire de mines dans l'Oural, il s'intéressa à certains minéraux qu'on lui apporta, provenant de plus loin que l'Oural, des monts Altaï (Altaï- Aloun). Le mot Altaï en langue mongole signifie or^ et aloun en toungouze signifie montagne.

Les minéraux apportés étaient du cuivre et, en 1723^ on construisit le premier four d'essai. Le cuivre noir fondu fut envoyé à l'usine de Neviansk, appartenant à Demidoff. Il était en proportion suffisante, les forêts étaient abondantes; en février 4725, Demidoff demanda l'autorisation de construire une usine, et envoya de Neviansk à Kolivan trois employés pour construire une fonderie de cuivre à trois fours et soufflerie à bras. L'usine reçut le nom de Voskressensk (Résurrection), du jour de sa fondation.

DemidoiT eut tout de suite besoin de paysans comme ouvriers et les demanda au gouvernement. Le gouverneur de Biisk reçut ordre de donner les prisonniers

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des forteresses de Biisk et de la région, et les travaux commencèrent en 1727 sous la direction de l'ingénieur métallurgiste Kléopine qui, en 1729, construisit une seconde usine, avec des fours, à 3 kilomètres de la première.

En 1732 et 1734, le gouvernement fit inspecter ies mines et les usines par les fonctionnaires des mines, du collège de Berg. Le résultat de ces visites fut le transfert des usines à la Couronne en 1735. On suppose que les raisons de ce transfert furent le travail des forçats, et l'espérance de découvrir des minerais d'argent réservés au cabinet de Sa Majesté; en effet, dès l'année suivante 1736, on en découvrit au mont Zmiéinovoi (appelé alors Karbolikh)^ et on essaya de les fondre. La maladresse du fondeur fit croire à une fourberie de l'essayeur; ce ne fut que deux mois plus tard qu'on réussit à obtenir l'argent par fusion. Tel fut le commencement des célèbres mines d'argent de Zmiéinogorsk, découvertes tandis qu'on avait installé des usines de fusion pour le cuivre.

En 1737, les usines furent rendues à Demidoff, qui agrandit ses opérations. Il installa une usine à Barnaoul^ où il eut deux cents ouvriers en 1742. Pour l'argent, l'ingénieur Hans Young installa à Zmiéinogorsk des appareils de concentration et des fours de fusion et de coupellation ; il put expédier en 1745, 43 kilogrammes d'argent et construisit une troisième usine à Choulbinsk. L'un des fondeurs était un exilé politique que Demidoff fit rentrer en grâce auprès du tsar en lui présentent des minerais d'or et d'argent qu'il avait découverts. En deux ans, l'on fondit 724 kilogrammes d'argent, qu'on envoya à Saint-Pétersbourg; et d'où la Monnaie retira près de 6 kilogrammes d'or.

En 1747, les mines et les usines de l'AItar furent saisis par oukaze de Sa Majesté, et placés sous la surveillance militaire. Cet oukaze posa les fondements du gouvernement minier militaire de l'Altaï, qui, à part une courte période, de 1779 à 1785^ dura jusqu'en 1871 . Le directeur devait être aussi versé dans les connaissances mathématiques et militaires que dans celles de la métallurgie. Le climat de cette région était excellent, les forêts abondantes^ l'agriculture florissante, la direction des mines ne subissait pas de changements brusques» ce qui aurait nui à leur développement. Le gouvernement prodiguait les faveurs, les décorations, les grades, aux employés, de façon à compenser leur éloignement de la Russie et de la société. En 1779 fut installé à Kolivan un gouverneur qui eut le pas sur Tautorité militaire. Mais ce gouverneur, directeur des mines, était le général Miller et le changement de direction fut peu sensible.

L'élément allemand, surtout les Saxons, eut une large part dans la direction des mines^ non seulement en technique des mines et en métallurgie, mais aussi dans la conduite des ouvriers. Le knout et les verges furent bien moins employés que dans l'Oural ; cependant le travail obligatoire fut bien une des raisons de la prospérité des mines. Ce travail était à peu près assimilé à celui du service militaire. Il y avait en 1808, 65,000 habitants dans le district des mines .

Des trois usines Demidoff, la dernière, celle de Choulbinsk, n'a jamais tien produit. Pour leur entretien, elles recevaient chaque année 60,000 roubles du gouvernement de Sibérie (25,000 des revenus de la douane). Les dépenses étaient les suivantes : 7,122 roubles d'appointements au directeur et au caissier, et

52,879 pour les ouvriers. Les bénéfices furent assez élevés les premières années. De 1747 à 1751, on fit 12,395 kilogrammes d'argent mêlé d'or et 3 kilogrammes d'or; on en retira 10,698 kilogrammes d'argent^ valant 515,953 roubles (à 125 francs le kilogr. environ) et 257 kilogrammes d'or valant 162,280 roubles, soit en tout 678,234 roubles, soit 169^500 roubles par an, ou 244 pour 100 du capital.

[« Puis la production monta à 260,000 roubles par an.

A cette époque^ le comte Chouvalof proposa de louer les mines et usines^ mais le gouvernement s'y refusa. Il s'occupait aussi de la région de Minoussinsk située à Test, et avait fondé en 1738 l'usine de cuivre de Lougansk, fermée en 1745, puis l'usine de fer de rirba pour fournir à l'Altaï le fer et le cuivre qui arrivaient de Russie à des prix trop élevés : le fer de rirba revint à moitié prix.

Les richesses de Zmiéinogorsk croissaient; plus de 30,000 personnes vivaient des mines; aussi en 1762 on construisit deux usines nouvelles, l'une pour plomb à Pavlovsk, l'autre pour cuivre et argent à Souzounsk. L'usine de Kolivan, épuisant ses forêts, cessa de fonctionner en 1766.

L'argent et le cuivre monnayés à Souzounsk devinrent la monnaie sibérienne : elle portait les armoiries de Sibérie^ deux zibelines, et n'avait cours qu'en Sibérie.

De chaque poud de cuivre (16 kilogr. 38) on retirait 25 roubles de pièces de 10, 6, 2, 1^ 1/2 et 1/4 de kopeck; cela faisait une grande différence avec la fonderie d'Ëkatérinimburg, d'où l'on ne tirait par poud de cuivre que 16 roubles de monnaie, mais le cuivre de Souzounsk contenait une petite proportion

d'argent et d'or qu'on n'avait pas réussi à séparer. A i la fin de 4781, les expériences réussirent assez bien ; pour qu'on pût fondre des monnaies de la même \ valeur que celles d'Ekatérinimburg, et qui eurent cours dans toute la Russie.

Le total des monnaies sibériennes fondues de 1766 à 1781 se monta à 3,800,000 roubles, dont 26 millions de pièces de 10 kopecks, 20 millions de 5 kopecks, 10 millions de 3 et autant de 1 kopeck, 8 millions de 1/2 et autant de 1/4 de kopeck.

Pendant les dix années de direction de Porochine, le bénéfice moyen annuel avait été de 575,000 roubles sur l'or et l'argent et de 630,000 roubles sur le cuivre monnayé.

En 1779, la production de fer de l'irba fut en déficit et l'on mit en exploitation les minerais de fer de Kouznetzk, plus rapprochés de l'Altaï, et de meilleure qualité : une fonderie de fer fut construite en 1771 à Tomsk, près des mines, et une autre à Aléisk, en 1775, fut installée pour le plomb; on y fondait les minerais pauvres en argent de Zmiéinogorsk et de Séménovsk pour pouvoir fournir du plomb à certaines mines de Nertcbinsk qui en manquaient. En même temps, on installait aux mines des pompes plus puissantes, car on avait atteint une assez grande profondeur.

En 1774^ la production annuelle était de 1 million 162,851 roubles, dont 251,256 provenant des monnaies : il y avait 119,000 kilogrammes d'argent. Mais en 1778, la production d'argent tomba à 13,250 kilogrammes. Le gouvernement fit des reproches à la direction et menaça d'une enquête. Il y avait eu un certain abus d'autorité sur les ouvriers pendant la production intensive, car les dépenses étaient restées

les mêmes, autour de 420,000 roubles. Mais aussi le minerai était irrégulièrement riche.

La production baissa encore de 1779 à 1784, malgré la découverte de nouveaux gisements à Salaîrsk en 1781 ; ils étaient pauvres en argent. On voulut voir une explication de cette baisse des rendements dans la conduite trop administrative de la direction des mines et usines, et dans l'abréviation de la durée obligatoire du travail. On avait construit une nouvelle fonderie d'argent à Loktievsk en 1782. Pourtant en 1784, on n'obtenait plus que 6,560 kilogrammes d'argent.

Avec la direction plus ferme de Katchkj, la production remonta en 1786 à 12,776 kilogrammes d'argent, mais le budget des travaux fut fixé à 350^000 roubles, au lieu de 150,000; en outre, le cabinet promit un concours de 500 roubles par poud d'argent^ au-dessus de 800 pouds.

Les mines, souvent en forme d'amas, s'épuisaient successivement, et pour les nouvelles découvertes on créait de nouvelles fonderies. En 1795, on créa ainsi une usine à Ekatérininsk, nommée plus tard Gavrilovsk, du nom du directeur Gavril Katchky. A cette époque, on créait aussi dans l'Altaï, diverses fabriques de taille et polissage des pierres, granité, marbre, porphyre, agate, etc. Les carrières se trouvaient à Biélovada, Riddersk, etc. Leur exploitation augmenta vers 1808 quand la production d'argent subit ifne nouvelle baisse. On fermait l'usine d'Aléisk, les forêts d'alentour se trouvant épuisées, mais on en construisit une nouvelle en 1804 à Zmiéiévsk pour les mines de Zmiéinogorsk qui envoyaient auparavant leur minerai aux diverses fonderies. Les mines de

Riddersk étaient découvertes depuis 1786, et celles de Zyrianovsk depuis 1791, toutes deux sous la direction de Katchky. Ces dernières remplacèrent bientôt celles de Zmiéinogorsk, épuisées ; quant à celles de Riddersk, elles étaient beaucoup moins riches en argent.

On découvrit heureusement, pour remplacer les forêts, du charbon minéral près des fonderies de fer de Kouznetzk, à 25 kilomètres de la rivière Tomi ; il fut d'abord essayé pour la fusion du fer : la première fusion produisit en six heures environ une tonne de fonte pour 2 1/2 tonnes de charbon, et dans les trois heures suivantes^ 650 kilogrammes de fonte pour 4,200 kilogrammes de charbon.

La production d'argent avait remonté à 17,200 kilogrammes en 1789, et à 18,892 kilogrammes en 1800. C'est à ce moment que la production baissa de nouveau. On essaya de divers modes de payement des ouvriers, en leur fournissant la farine. Puis le cabinet consacra en 1807 de fortes sommes à l'agrandissement des usines, plusieurs fois 300,000 roubles. Une nouvelle fonderie fut mise en marche à Gourievsk ; elle fut agrandie d'une fonderie de fer et reliée par une route aux usines de Zmiéinogorsk. On faisait 350^000 roubles de monnaies en 1829, puis le cabinet commençait à aider les mines d'une somme déterminée, au-dessus de 1,000 pouds de production. C'est à cette époque (1830), qu'on découvrait l'or d'alluvion dans l'Altaï et que l'on y installait les premières laveries d'or. Depuis longtemps, on exploitait déjà les alluvions aurifères en Sibérie, car les premières exploitations datent de 1745 dans TYénisséi.

En 1836 furent fondée les premières écoles des mines de l'Altaï, et la condition des ouvriers et de

leurs familles fut améliorée peu à peu par la fourniture de blé et de diverses provisions, variables suivant les revenus des usines. La production en 1836 était de 827,000 roubles.

£n 4851^ à 34 kilomètres de l'usine de Gavrilovsk, fut découvert le gîte de charbon de terre de Batcbatski qui remplaça alors le bois; d'autres gîtes s'ouvraient au voisinage et les revenus augmentaient, grâce à la production qui, en 1855, atteignit 916,000 roubles.

£n 1861, eut lieu raffrancbissement des serfs sous le tsar Alexandre. La libération définitive des ouvriers et paysans dans l'Altaï avait de graves conséquences. Cette réforme fut accomplie en trois ans; la première année furent libérés tous les artisans et ouvriers ayant vingt ans de services; la seconde année, tous ceux qui avaient quinze ans de services; enfin, en 1863, tous les autres. Dès qu'ils recevaient leur libération, les paysans ne voulaient pas rester un mois de plus aux mines et usines ; ils allaient chez eux, cessaient tout travail, et afin de vivre, vendaient à vil prix leurs maisons et leurs champs. Alors ils se trouvaient bientôt forcés de rentrer aux mines, avec cette différence qu'au lieu d'être propriétaires terriens, ils n'avaient plus rien. Il y eut bien quelques troubles, comme en Russie, qui nécessitèrent l'envoi des troupes, soit à cause des paysans, soit à cause de l'un ou l'autre directeur des travaux, qui ne sut pas agir de façon convenable, et fut mis en congé.

Un Français d'origine (peut-être un Savoyard), Frézier, fut directeur des mines de l'Altaï de 1864 à 1870, il recourut à des moyens nouveaux dans ces conditions nouvelles. Au lieu d'ouvriers serfs inexpérimentés, il chercha des ouvriers habiles, et les paya plus

LES MINES DE LA SIBÉRIE OCCIDENTALE 49i

cher, mais il y eut tout avantage^ car le prix de la main-d'œuvre, quelle qu'elle fût, avait beaucoup augmenté comme le montrent les statistiques. Les ouvriers les plus chers, les fondeurs, avaient passé du chiffre de 32 à 48 roubles par mois en 1795, à 80 et 100 roubles en d864, et à 125 et 200 roubles en 1889. Les machinistes passaient de 10 roubles à 100 roubles. En résumé^ le prix de la journée, comme on le calcule en Russie, c'est-à-dire le total des dépenses, divisé par le nombre d'ouvriers, passait de 7,200 roubles par an en 1795, à 21,867 roubles en 1860; il était déjà de 17,514 roubles en 1826 : le nombre total d'ouvriers, qui était de 1,260 en 1795, était de 4,311 en 1860.

Frézier établit aussi le travail à la tâche, par exemple, à raison de 25 à 45 roubles, suivant les difficultés, par sagène cube de minerai et de quartz extrait; sur ce prix, les ouvriers devaient payer les bougies, la dynamite, la poudre, etc. Mais en somme la condition des ouvriers était considérablement améliorée, ils recevaient par mois presque autant que leurs prédécesseurs avaient eu par an. L'analyse des frais, faite en 1860, montra que l'on brûlait 100,000 tonnes de bois et de charbon pour 70,000 tonnes de minerai; et que ^ur une production de 1,050,000 roubles, les frais n'arrivaient pas à la moitié, 500,000 roubles. Le gouvernement décida de limiter ses revenus à 363,000 roubles; il y avait heureusement une forte provision de minerai déjà abattu, ce qui facilita le moyen de maintenir la production pendant les années difficiles, mais en 1869, elle eut un fléchissement brusque, car en même temps la teneur des minerais s'abaissa, et les provisions s'étaient épuisées. Le tableau suivant montre la situation :

tM SIBÉRIE

Aumiêi Or Argent Plomb Cuivrt Fmtt

1859 696 kilejr. 17.775 kil«fr. 880 toues 500 tNMs 1.500 tmci

Il fallait en même temps remonter les usines,^ hors d'usage, et auxquelles on ne touchait pas^ par économie ; aussi les mines de l'Altaï tombèrent-elles rapidement. Le fer seul se vendit davantage, par suite de la libération des serfs. Une autre cause de chute fut la baisse de l'argent; en 4881, on arriva à un déficit de 170,000 roubles, et en 1883 on projeta un changement radical. Le conseil des mines de l'Altaï décida d'affermer les mines à des entrepreneurs. Il s'en présenta dès 1883 : Astacheff et C** recommencèrent en 1886 la fonte de l'argent à l'usine de Souzounsk, qui était fermée depuis trente ans. En 1889, on produisit 10^683 kilogrammes d'argent et 262 kilogrammes d'or.

Cependant plusieurs mines cessaient successivement d'être exploitées : celles de Talovsk et de Griékhovsk en 1887, celle de Tchoudak en 1788^ celle dé Biéloousovsk en 1890. L'on proposa de fermer les usines de Paulovsk^ Zmiéievsk, et même celle de Barnaoul. Les entrepreneurs ne réussissaient pas et le déficit était de 122,668 roubles en 1889 pour une production de 1,858,132 roubles. Les seuls revenus étaient ceux des terres, des forêts, des distilleries, du sel et des placers aurifères.

Nous ne donnerons pas la statistique détaillée de la

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