‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 29 sur 31 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

A M. J.'J, Bryner.

Le nom de cette rivière est d'une incroyable difficulté de prononciation, à l'entendre dire par des Russes : il varie de Tiutikha à Tutiukhé et à Tutiuho, avec ou sans le ch allemand; il y a Vu français, et le u russe; le kh équivaudrait au ch allemand très doux. Les Chinois m'ont paru prononcer plus uniformément Tintikha, et dans leur langue cela signifie la rivière des cochons, nom qui n'a rien de bien poétique.

Mais, par contre, les paysages de cette vallée,-en cette fin de printemps florissante, sont réellement magnifiques. Dès que nous quittons la grève, nous foulons des champs de fleurs. D'abord nous arrivons à une hutte ou phanza chinoise où deux Coréens noua prêtent leur barque, pour traverser le petit lac formé par l'embouchure de la Tiutikha. Au delà de ce petit lac, qui formerait un port excellent s'il n'était séparé de la mer par une barre assez élevée, nous abordons près d'une autre phanza où nous attendent des chevaux et près de laquelle une tente a été dressée pour nous depuis huit jours. Une jonque chinoise est amarrée près du bord : ces petits voiliers viennent de Vladivostok et même de la Chine et du Kamtchatka. La tente sera inutile, nous la faisons plier^ et tandis que

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Ton va quérir les chevaux de bAt pour les provisions de la mine et pour nos bagages, nous nous occupons i déjeuner sur l'herbe, occupation digne d'un roman anglais.

Le temps passe si rapidement qu'il est deux heures quand nous montons à cheval : avec des Russes, on ne sait jamais comment le temps s'(f coule. Us ont toujours le temps, c'est un attribut divin. Nous avons 35 kilomètres à faire, jusqu'au camp établi à proximité des mines. La région est à poinc habitée par quelques Coréens; il a fallu toute la patience et Ténergie de notre compatriote pour commencer une entreprise dans ce pays inconnu. Mais il parle chinois^ ses autres entreprises lui ont réussi, il a une nombreuse famille, et il a le goût de la nature; ce sont des raisons suffisantes pour réussir ici. Il sent qu'il sera soutenu; son beaufrère L me parle des nombreuses sympathies qu'il s'est créées, et pourtant le Russe a bien de la peine à se livrer.

La vallée de Tiutikha est d'abord large et fertile, mais un peu marécageuse. Les alluvions forment parfois de véritables terrasses très larges, élevées de huit a dix mètres au-dessus de la rivière, qui a dû fréquemment changer de lit. C'est une riche vallée, où les Coréens cultivent avec succès le blé et diverses céréales. L'herbe, très haute en été. est un excellent fourrage pour les chevaux et le bétail. Peu à peu, à mesure que nous remontons la vallée, nous entrons dans des forêts de chênes encore jeunes, mais déjà très beaux, de hêtres et de frênes, puis de magniQques ormeaux. L'herbe fleurit partout; en certains endroits, ce sont de véritables champs de lis rouges et jaunes, et de roses sauvages. A dix kilomètres de l'embouchure, nous fai-

sons une courte halte à la dernière phanza que nous devons rencontrer. C'est une longue hutte comprenant écuries et étables, de chaque côté de la grande salie qui sert de cuisine, dortoir et réfectoire à une dizaine de Coréens. Cette salle est très propre; on couche sur des nattes recouvrant un plan incliné en bois^ élevé d'un demi-mètre au-dessus du sol de terre battue. La cuisine consiste en une chaudière reposant sur un trépied. Autour de la phanza^ ce sont des champs de pommes de terre, d'orge et de légumes^ et même un champ de pavots. Ces Coréens fabriquent eux-mêmes l'opium qu'ils fument.

Nous avions songé à passer ici la nuit, s'il était trop tard ; mais le temps peut changer, et ce serait doublement dommage de perdre encore cette belle fin de journée.

Les forêts continuent; dans quelques vingt ans^ on pourra en tirer parti, mais dès maintenant, à quarante verstes plus haut, il y a de splendides forêts de pins, comme j'aurai l'occasion de le voir. A cause des pluies récentes, la rivière est si forte que les chevaux ne peuvent la passer à gué. Nous quittons donc le sentier habituel pour passer au-dessus d'une haute falaise rocheuse contre laquelle vient couler la rivière. Mais d'abord nous traversons des éboulis de pierres plates et anguleuses, en forte pente. Au delà^ ce sont des prairies; puis les rochers viennent nous barrer le passage. Le sentier se détourne pour gravir une pente si escarpée que nous descendons de cheval. Du sommet on domine de cent mètres la Tiutikha, mais la vue est bornée par des contreforts montagneux entre des ravins escarpés. La descente n'est pas moins raide que la montée; les Chinois ont pris le plus court dans les deux

n'est point mal raisonner; je me rappelle qu'en : les sentiers des nègres ne suivaient jamais la "oite.

allée que nous avons reprise devient moins levant nous s'avance une montagne assez élevée ise la vallée. Nous remontons un peu l'affluent Lutikha, la Tantza, comme l'a baptisée M. B. à 'un gîte de cuivre qui s'y trouve (Tane en chi* ;niâe cuivre). Près du gué, il 7 a un joli pay-

bois toufTus aux troncs minces, rappelant des is espacés. Nous ne sommes plus qu'à trois du camp; mais ce dernier passage, que depuis i si souvent parcouru, est un monde de souvc- <ur moi. Sur les montagnes des deux rives et 1 longue distance, j'ai fait connaissance de près nature sauvage. Un séjour de dix semaines n'a isé la somme de ce que je voulais voir : l'homme

si volontiers à la nature, et a tant de plaisir à vec ses dilïicuUés.

)ir est déjà rempli de sensations imprévues : il nbre, presque nuit, et les lucioles, les mouches oses tracent leurs arabesques à éclipses à tra-

feuillage des arbres et tout autour de nous, eille GQ moi un souvenir bien vif, quoique loini revois la Bosnie et la vallée de Privor; je ne uelle est la plus belle, Privor ou Tiutikha, mais ation que J'cprouve est la même qu'alors, il y : ans. La nature est toujours jeune, elle renaît le printemps, et le cœur à sa vue peut rajeunir 1 n'a pas même ce retour sur le cours des ans nciblement rappelle la vue des autres hommes.

poussons des cris d'appel parce que la nuit est t le sentier invisible, mais personne ne répond.

Enfin voici des lumières : il est dix heures, on ne nous attendait plus. 11 faut pourtant que nous mangions quelque chose et que nous ayons un abri pour dormir. Grâce au sens pratique de M. B., tout est vite préparé. Nous dévorons ce qu'on nous offre, comme si déjà nous redevenions sauvages^ et nous disposons nos bagages dans la tente que nous avons ramenée de la baie, et qui a été dressée sur quelques planches de pin grossièrement taillées. Malgré l'essaim de petites mouches que nous avons réveillées et qui nous assaillent de leurs piqûres, nous tombons de sommeil sur notre dur plancher, serrés l'un contre l'autre.

Hélas! à notre réveil, il pleut, et déjà des gouttes d'eau suintent à travers la mince toile de la tente. Pourtant il faut nous hâter de visiter les mines; notre compagnon, M. K., ne dispose que d'un congé très limité et nous avons déjà perdu beaucoup de temps pour venir de Vladivostok. Aussi nous partons, guidés par le maître mineur de M. B. Nous visitons une ancienne mine chinoise et divers travaux neufs par lune pluie battante, et ce n'est pas très gai de passer ;à travers des buissons ruisselants d'eau. Rentrés vers •quatre heures, il faut nous changer des pieds à la tète, «et disposer nos vêtements autour du four à pain pour «qu'ils puissent sécher pendant la nuit.

En quatre jours^ nous avons visité un assez grand mombre de gîtes minéraux pour que M. K. déclare son «inspection suffisante, et il part avec MM. B. et I. me baissant seul, pour diriger les travaux de développejouent avec le maître mineur M. et l'arpenteur K., tous ^ieux russes. J'ai quelques ouvriers russes et chinois. ^Comme logements au camp, il y a la tente, quand il iait beau; s'il pleut, le seul refuge est la grande

phanza où logent les Russes, et dont l'intérieur renferme un petit réduit séparé pour le maître mineur et l'arpenteur. Cette phanza est i la fois cuisine, magasin, salle i manger, dortoir; on y fait le pain, on y sèche les vêtements, et elle est très sombre avec son plafond bas et ses deux petites fenêtres : le sol est la terre battue; enfin les parasites n'y font pas défaut. Il y a bien une autre baraque en construction, mais sans toiture ni plancher; le vent la balaie par-dessous. Heureusement le temps s'est mis au beau, et la tente me suffit. Cependant^ en vue de l'avenir^ je charge l'arpenteur de faire terminer cette baraque, en lui laissant quelques hommes; ils vont la couvrir suivant une coutume russe, avec des troncs de bouleaux fendus suivant la longueur, un peu évidés et posés alternativement de face et de dos comme des tuiles, pour faire écouler l'eau. Les Chinois, mineurs et jardiniers, occupent une autre phanza et une tente près de la rivière. Enfin il y a des bains chauds dont les Russes ne peuvent se passer.

La seule langue possible ici est le russe, et c'est une excellente école pour moi. Le maître mineur parle trop vite et mange les mots ; mais l'arpenteur mesure ses paroles avec précision et divise ses phrases, les répète : vraiment voilà un homme fait pour apprendre une langue. Dieu sait si je parle mal, et avec quel accent, mais rien ne le rebute, car il aime à bavarder, et cela nous sert merveilleusement. Il me raconte des histoires de mines, rectifie celles que j'ai apprises ailleurs, car il aime à contredire; voici sa version des placers de l'Orlofka, au moyen Yitim, où il a passé plusieurs années. Ce placer si riche avait été découvert par des jeunes gens du pays; après en avoir tiré

quelques livres d'or, ils vendirent leur secret à un juif, nommé Fr., pour mille roubles chacun. Dès l'année suivante, Fr. en tirait dix-huit pouds d'or, environ 85,000 francs, et davantage encore pendant quelques années.

Au bout de quelques jours, trouvant avantage à surveiller de près les travaux et pour éviter une course de près de deux heures matin et soir, je décidai de loger à la mine principale, laissant en bas mes deux aides à d'autres occupations. Il y a là-haut une baraque en terre et en bois, dont l'intérieur est d'une simplicité curieuse. C'est une longue salle ayant la terre pour plancher, une porte basse à l'entrée, une petite fenêtre à l'autre bout. D'un côté un long plan incliné formé de troncs de bouleaux sur lequel couchent les Chinois; de l'autre^ et bout à bout, cinq couchettes également en troncs de bouleaux, séparées par des beresto (écorces de bouleaux) ; elles sont pour les ouvriers russes et pour moi. La couchette du bout, près de la fenêtre, sera la mienne. Mes Russes sont des militaires en congé, qui m'appellent capitaine; ils travaillent très bien et dorment de même, je ferai comme eux. Au milieu de la chambre est un poêle; le plafond bas est en troncs de bouleaux et muni de cordes pour sécher les vêtements; il paraît que la pluie compte dans ce pays. A l'extérieur, sous un auvent, est un four avec une grande marmite. Le reste de la cuisine se fait en plein air; les bouilloires ou marmites sont suspendues à une perche maintenue en l'air par une pierre qui fait contrepoids, c'est la simplicité même. Mais la pluie ne pénètre pas dans le chalet, et comme tout l'hiver il est inhabité, il n'y a pas le moindre parasite. Avec des couvertures, on a un lit excellent, bien qu'un peu dur.

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Le samedi soir, je descends de mes montagnes dans la vallée; les Russes ici ne travaillent pas le dimanche, et au camp inférieur nous tâchons de varier un peu notre menu en péchant des truites dans la Tiutikha où elles abondent; nous parcourons la vallée, mais après les travaux de la.semaine nous trouvons plus agréable, l'arpenteur et moi^ de nous étendre sur l'herbe et sous Tombrage, et de causer.

Il y a deux moyens d'accès à la mine^ depuis le camp inférieur. Le plus facile est de suivre le sentier qui remonte d'abord la Tiutikha, puis son affluent de gauche, l'Indjza (ce mot, en chinois, signifie argent; à cause des mines de plomb argentifère). Dès l'entrée de ce vallon, on distingue au loin la cime rocheuse d'une montagne située exactement en face de la mine : après avoir suivi le bord même de la rivière sous les arbres, on remonte un long ravin, tantôt escarpé, tantôt presque horizontal où coule un petit torrent; la nature ici est sauvage tout à fait.

J'aimais à redescendre plutôt par les rochers qui surplombent la vallée de Tiutikha, les sopkas en russe; c'est un de mes Russes qui me guida la première fois. De là-haut, à travers les ouvertures en forme de créneaux gigantesques que forment les roches déchiquetées, il est curieux de voir le paysage naturel dans un encadrement de pierre. Mon guide est étonné de l'agilité avec laquelle je gravis les rochers, mais il apprend qu'en Savoie les montagnes sont bien autrement difficiles et dangereuses. La meilleure chaussure pour ce genre d'exercice est le soulier chinois tout en cuir, lacé autour des chiffons qui entourent la jambe et le pied : avec cela, on danserait sur des crêtes de rocs, pourvu qu'elles soient solides. Le mineur russe

voulait me montrer un minerai qu'il connaissait, disait-il, mais je ne trouvai rien. Il faut^ paraît-il, une expérience assez longue pour ne pas faire d'erreur en minéralogie, j'en sais quelque chose.

J'avais comme chef des ouvriers chinois un vieux nommé Chia-Ouen-Haï; il avait autrefois travaillé aux mines d'argent du pays et réellement il connaissait les minerais d'argent et d'or, mais les mines qu'il me citait étaient toujours à de grandes distances. Il n'aimait pas le plomb, mais seulement l'argent et l'or. Pourtant il me conduisit un jour à un gîte de plomb assez voisin; tout à coup^ je ne sais pourquoi, une terreur le prit : était-ce un esprit ou bien un tigre? Il me dit dans son jargon russe : < Loin, loin; rien, rien; en arrière : Dalîeko, malo, nazad », et il partit, me laissant. Comme il faisait chaud, que j'étais fatigué, je ne demandais qu'à rentrer^ et je songeais d'avance au plaisir de me rafraîchir en traversant la Tiutikha.

Cet homme était une sorte de fakir philosophe, toujours prêt à tout^ souriant à tout, faisant tout ce qu'on voulait, portant de lourdes charges, malgré son âge. Ses cheveux gris témoignaient de ses soixante ans, ainsi que ses moustaches, car les Chinois, s'ils ont de magnifiques tresses noires, n'ont de poils que lorsque la vieillesse arrive. Il était toujours d'accord avec vous, même sur le temps qu'il ferait, et cela était désagréable, on aime un peu la controverse. Il est vrai que pour ces Chinois, le soleil ou la pluie, cela leur est %al, le peu de vêtements qu'ils portent est vite séché, et la sueur au soleil les inonde autant que la pluie. Plus on porte de vêtements, plus on a besoin d'en changer.

Chia-Ouen-Haï n'aimait pas voir souffrir les bêtes;

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pour pécher, il commençait par étourdir les vers en frappant dans ses mains où il les tenait avant de les amorcer. Il ne se fâcha qu'un jour devant moi. En montant i la mine, malgré sa charge^ il cueillait des fraises précoces et me les offrait sur leur tige, ce qu'un paysan français n'eût peut-être pas songé a faire. Arrivé en haut, comme il était assis à terre pour se reposer, un ouvrier jeta à cdté de lui un pic dont le manche rebondit sur sa cuisse. Sa fureur alors ne connut plus de bornes, ni de mots. Les Chinois qui se disputent ont l'air de se dévorer. Il gesticulait et criait en chinois^ car son russe était incompréhensible. Je le calmai, mais réellement son muscle enflait et il souffrit plus de quinze jours. Je crois que la fatigue en fut cause plus que le malheureux pic. Ces gens habitués à endurer la fatigue et les privations toute leur vie ont en outre une dure vieillesse; mais cette colère m'empêcha de le comparer à un François d'Assise, comme j'étais tenté de le faire. Les privations forcées sont-elles plus dures que les privations volontaires? Ces Chinois me paraissent pleins de mérites, et vraiment quand on songe en outre à tous les mauvais instincts des hommes, on est encore étonné qu'ils ne se conduisent pas plus mal.

Les journées de pluie sont bien monotones à la mine. Les ouvriers travaillant à ciel ouvert; si les averses sont trop violentes, je les renvoie sécher leurs vêtements et l'on s'assied autour du poêle. Les soirées surtout seraient longues, si je ne les supprimais complètement. Après le diner, qui est à six heures, je fais un tour au dehors, mais sans pouvoir aller loin. Lors même qu'il fait beau, le sentier monte abrupt d'un cêté, descend de l'autre dans des taillis et se perd dans l'obscurité^

A sept heures, je m'étends sur ma couverture et mes troncs de bouleaux^ et, loin des bruits de la ville, le silence nous endort jusqu'au point du jour. La vie est simple et frugale; nous vivons de régime plutôt végétarien : le kacka ou riz à l'eau, le stchi ou soupe aux choux aigres^ le maïs en grains, les choux de mer réellement excellents, avec leur goût salin, voilà un mets qui devrait faire la fortune d'un restaurant. Ghia- Ouen-Haï m'apporte de temps à autre des œufs frais, une boîte de lait condensé et une boîte de sardines. Réellement je n'ai éprouvé le désir de la viande que les premiers jours; puis^ constatant son inutilité, je m'en suis fort bien passé. Comme au camp inférieur on maugréait davantage contre cette privation, j'envoyai un jour, au bout d'un mois, un de mes hommes à la chasse. Parti le soir, il revint au matin ayant abattu une biche de 120 kilogrammes que les Chinois allèrent chercher. Mais cette venaison dura huit jours à peine pour douze personnes, et le régime végétarien recommença. Au camp même, comme un fait exprès, le poisson ne mordait plus, l'eau était trop basse et trop limpide. Ceux qui mangent beaucoup ignorent le plaisir de manger avec la faim comme appétit.

Les ours sont craintifs, et les tigres vont fort loin en été; les montagnes renfermaient de nombreuses cavernes naturelles qui pouvaient servir d'abri aux ours; mais, malgré nos explorations, nous n'en vtmes point. Depuis trente ou quarante ans, la présence des Chinois exploitant des minerais d'argent de ce pays avait dû suCHre à les écarter.

Le brouillard nous envahissait parfois, mais ce D'était rien quand il ne se résolvait pas en pluie. Par les pluies incessantes qui durèrent une fois presque

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toute ane Bemaine, sans livres ni Journaux, sans travail ou presque, je ne découvris qu'une ressource pour passer le temps. Tandis que les ouvriers causaient ou s'amusaient avec un jeu de cartes, je passai des heures à rappeler mes anciens souvenirs de géométrie. Cette recherche absorbe l'esprit bien davantage encore que les réflexions et les souvenirs d'art ou de musique; s'il y a moins d'agrément^ s'il y a même de la peine et de l'effort durant la recherche^ le plaisir final est intense. La recherche en mathématiques diffère de la recherche dans l'art en ce qu'elle est enfermée en des limites et n'a qu'une solution ; l'esprit travaille donc d'une manière plus concentrée pour arriver à cette solution. L'art laisse place à la fantaisie. Le beau absolu n'a peut-être qu'une solution, mais qu'il est raret En musique, je ne connais que Mozart dont les belles pages ont quelque chose de la perfection mathématique; il n'y a rien à ajouter ni à retrancher. Les Russes ont fait d'importantes découvertes en géométrie, depuis Leibnitz, qui était d'origine slave, jusqu'à Lobattcheffsky, qui a été si heureusement complété par Riemann. Mais quel champ reste encore ouvert à l'imagination f il faudrait seulement voir de loin, de même qu'on voit mieux à distance un groupe de montagnes et les moyens d'arriver sur les cimes. Quoi qu'il en soit, je recommande les problèmes de géométrie et d'analyse, comme une distraction hors de pair, aux gens qui se trouveront dans mon cas, à ceux qui auront épuisé les autres distractions, et même à tous ceux qui le pourront.

Causant un dimanche avec M. K., je lui demandai des renseignements sur la colonisation russe en Sibérie et spécialement dans la province maritime où nous sommes. On trouvera intéressant que je rapporte les

principaux traits de cette causerie, exempte de parti pris officiel :

— La colonisation par force le long du transsibérien, disait-il, ne plaît pas beaucoup aux paysans; beaucoup rentrent en Russie. Ici ce genre de colonisation n'existe pas; on n'y veut pas plus des Russes que des étrangers; l'administration leur fait toute espèce de difficultés. Vous n'avez pas idée du formalisme de noire administration.

— C'est dommage, dis-je, dans un pays si favorable. Les Cbinois réussissent toute espèce de culture; les paysans russes auraient un déboucbé magnifique.

— Il est impossible de changer d'un coup la lenteur des Russes, leur esprit de routine et leurs habitudes de travail. Quant à ouvrir ce pays aux étrangers, évidemment on redoute des difficultés de leur part, une fois installés. Ce sont des idées étroites peut-être, mai^ la première chose est de se défendre; la question est capitale pour nous.

— L'opposition aux étrangers, comme en Chine alors. Mais donnez-moi cependant quelques chiffres sur les prix des denrées à Vladivostok, et sur les transports.

— A Vladivostok, la viande vaut i fr. 30 le kilogramme; la farine américaine, fr. 45 le kilogramme; le blé d'Odessa, fr. BO; le fourrage, fr. 48; le foin, fr. 16; les œufs, i franc la douzaine en moyenne, mais non frais. Les transports par chalands chinois ne sont pas chers. De la côte à Vladivostok, on payerait 10 à 20 francs par tonne.

— Eh bien, les chiffres sont assez élevés & Vladivostok, et les Russes, avec leur organisation commerciale, pourraient produire à très bas prix.

— Par l'organisation du fntr, vous voulez dire. Cela

ne peut se faire qu'à la longue et il faut plutôt ici l'initiative d'un homme. Vous semblez croire que le mir

•i est un effet du socialisme, il n'en est rien; c'est le résultat de l'indivision des héritages entre frères, puis entre parents, puis dans une commune entière; et ce résultat n'est pas si admirable! A cause de la responsabilité collective, les pauvres sont les plus frappés : on leur fait payer les arriérés, on vend leurs

l: meubles, tandis que les riches obtiennent des faveurs. Et tous les impôts retombent sur Tagricuiture, alors que le commerce et l'industrie, qui gagnent beaucoup, ne sont pas frappés proportionnellement.

— Je comprends cette fois le paysan russe* liais il n'est pas seul à plaindre. L'agriculture subit uoe crise partout, en France, en Australie, au Canada, même aux Etats-Unis.

— Le plus malheureux est le paysan russe. Ruiné, il travaille comme ouvrier de campagne; il est obligé de faire des centaines de verstes, en chemin de fer, en bateau, à pied, pour trouver du travail. Il dépense le peu qu'il gagne avec ces déplacements perpétuels. Savez-vous qu'il y a encore près de 80 pour 400 d'il lettrés en Russie?

» Pour le moment, je constate que les ouvriers russes que j'ai ici sont les gens les plus heureux du monde; ils travaillent ferme, j'en puis témoigner, vivent frugalement, et sont gais comme des enfants. C'est peutêtre bien la nourriture soignée et échauffante qui gâte nos ouvriers des villes; l'abus de la viande, des boissons; puis les distractions, le théâtre. Ils se gâtent l'estomac, et deviennent forcément aigris de caractère. La santé, c'est la joie. L'autre jour, Gavrouchka regardait une photographie que j'avais faite du chalet de la

mine, et il fit cette réflexion, digne de l'âge d'or : « Il y a même ma pelle f »

Mais K. ne partageait pas volontiers mes idées sur la simplicité de la vie, il lui fallait du confort, et il disait : — U faut toujours de l'argent pour vivre, et sans plaisir la vie ne vaut rien. Moi je ne voudrais pas rester ici» il n'y a même pas de viande f

Et pour le faire discuter, je disais :

— Moi, j'admire non seulement mes mineurs russes/ mais aussi mes Chinois. C'est touchant de les voir vivre ensemble sans jalousie. Et ils ont tout, de quoi seraient* ils jaloux? Des fraises en telle quantité q;u'on ne peut fouler le sol en certains points sans en écraser, des champignons, du poisson, des légumes; leur peu de vêtements dure des années. Le pessimisme est souvent un effet de l'estomac.

Mais comme il avait l'air blessé^ j'ajoutais :

— La race russe est la plus solide du monde, c'est l'avenir de l'humanité Mais pour retrouver cette solidité^ il faudrait revenir aux métiers qui exigent la force physique, et au lieu de cela, nous allons au fonctionnarisme; notre outil^ c'est la plume. En France, on a un mot pour désigner les travailleurs de la plume : les plumitifs.

J'eus de la peine à expliquer cela en russe : « Le fonctionnaire perd la faculté de l'initiative, de l'effort; heureux s'il garde celle de l'intégrité, et de l'idéal. »

Heureusement que K. aimait discuter; il se fût fâché sans cela plus d'une fois. Sur le mot intégrité, il trouva qu'il ne fallait pas en demander trop; après tout, il est impossible d'égaliser tout le monde, et il faut savoir se défendre.

C'était vrai que nos montagnes regorgeaient de

baies sauvages et de champignons; la plus haute cime

1 s'appelait même la sopka des fraises^ et j'y allais sou-

ft vent^ non pas tant pour en cueillir à l'aise que pour

étudier a la lorgnette l'immense étendue des montagnes

environnantes.

A une douzaine de verstes en amont de la Tiutikha, se trouvaient d'immenses forêts de pins presque comparables à ceux de Californie. Dans notre région, ces forêts avaient été détruites, il y a dix ans environ, par un immense incendie qui dura plusieurs années, et ne laissa que des troncs carbonisés. Pour nos constructions futures, sur l'ordre de BI.B., les Chinois descendirent le long de la Tiutikha un millier de troncs équarris qui firent mon admiration. Ils avaient été abattus au point où la vallée s'élargit et prend une ampleur magnifique, en amont d'une gorge longue et étroite. Ces pins paraissent former une réserve d'avenir immense pour la région.

Les Chinois profitèrent d'une crue énorme de la rivière pour faire flotter ces troncs; en temps ordinaire, le lit est encombré de gros blocs, mais la crue fut telle qu'une centaine de troncs fut entraînée par-dessus les barrages de câbles. En pareil cas, le passage à gué de la Tiutikha et des autres rivières, la Dadoucha, etc., peut devenir impossible à cheval pendant huit jours, et même à la nage le courant peut être infranchissable. Or pour aller à la baie d'Olga, notre point de ravitaillement le plus proche, à 110 verstes de distance, il y avait deux de ces rivières à traverser; il y a bien un bac chinois sur la Dadoucha, mais tout à fait près de la côte et non sur la route d'Olga.

Je doute que le lecteur s'intéresse à, des paysages. Il faut les voir; alors on finit par s'identifier avec eux.

Od s'identifie aussi avec les gens, on deviendrait Chinois à force de vivre en leur compagnie; déjà je constatais bien peu de différence de vêtements, de chaus- 4: sures, entre eux et mes Russes, même le maître mineur; surtout lui, pourrais-je dire. Cet homme était aussi un philosophe dans son genre : si K. aimait à bien manger, M. aimait à bien dormir, et il s'en acquittait aussi bien le jour que la nuit. Je dois dire que ce n'était pas sa seule philosophie; de caractère droit et d'idées larges, en même temps que ferme et sachant raisonner, il sut même se gêner plus d'une fois pour me rendre service.

Vers le 15 août, je dus envoyer les Russes faucher du fourrage pour l'hiver; il faut pour cela une autorisation administrative, comme il en faut une pour pêcher et saler le poisson en grandes quantités.

Le 16 août, je reçus une agréable visite. Un jeune ingénieur américain, nommé C, vint prospecter des mines de plomb argentifère que je connaissais, à quelques verstes plus haut, dans un ravin de gauche de la Tiutikha. Il avait mis cinq jours à cheval depuis Olga, accompagné de deux ouvriers russes, de deux Coréens et d'un Chinois parlant anglais. Il était heureux que je fusse là, car ce Chinois sur lequel il comptait comme interprète ne parlait pas russe, et la langue chinoise dont il se servait était inintelligible pour nos Chinois, spécialement pour notre boy, le seul qui parlât russe. C'est moi qui fus l'interprète anglorusse, et j'eus de la peine. Je dois dire un mot de ce boy, notre cuisinier au camp; il avait ceci de remarquable que, malgré sa jeunesse^ il travaillait conscienr^oM^ement toute la journée, tantôt à la cuisine, tantôt à la l'ivière pour laver : le mot de smart^ lui couve-

nait, et il savait fort bien mettre les gens à la porte

Donc les Russes et les Coréens de C. avaient lès pieds dans un tel état de fatigue que j'arrêtai tout ce monde à notre camp. Ils dressèrent leur tente, et C. vint partager ma baraque en troncs de bouleaux avec le chef mineur M. L'arpenteur K.^ de moins en moins satisfait de son séjour, nous avait quittés depuis quelque temps pour rentrer à Vladivostok.

Ce fut avec plaisir que j'acceptai de guider C. pour visiter sa mine, car il était Californien, et connaissait bien le Long Canyon, où j'avais passé si agréablement plusieurs années : nous avions même des relations communes.

Pour pouvoir traverser la rivière, encore assez forte à ce moment-là, il fallait couper un arbre, et je pris une hache; pour porter notre dîner, je pris Chia-Ouen- Ilaï. L'herbe encore humide tout le long du sentier nous trempait jusqu'aux genoux Arrivés à la rivière, nous abattîmes un jeune chêne, qui paraissait fort solide. Réunissant nos forces, à nous trois, nous le traînâmes jusqu'auprès des roches qui resserraient la rivière en un espace étroit de cinq à six mètres. Là elle tourbilionnaitviolemment, puis tombait en cascade un peu plus bas. Le succès couronna nos efforts, l'arbre se posa au point le plus favorable, et nous regardâmes. Sur cette masse d'eau écumante, il nous parut bien frêle pour supporter le poids d'un homme, et s'il cassait, la petite cascade risquait au moins de produire de sérieuses contusions contre les rochers.

t Non, dis-je, je ne passe pas là-dessus^ je vais chercher le gué où j'ai déjà passé. »

Et je descends la rivière, traversant à la file les différents bras formés par les gros blocs et les bancs de

sable. L'eau m'arrivait à mi-corps, t Le plus simple, pensais-je, eût été de prendre un bain et de passer à la nage. » Et comme pour démontrer cette yérité, juste au milieu du dernier passage^ le courant rapide et le fond glissant me font lâcher pied, je prends un bain forcé, accompagné de contusions et d'écorcbures. Mais j'avais passé. Les vêtements sèchent vite au soleil, surtout lorsqu'on ne porte que le strict nécessaire, et je vins sans triompher de l'autre côté de notre pont Le Chinois et l'Américain étaient toujours au même endroit. Ils avaient suivi avec un vif intérêt ma traversée, et ne paraissaient pas disposés à la renouveler. Tous deux fixaient le tronc de chêne. Le Chinois prit son air le plus engageant, montra le pont à l'Amérieain et dut dire en sa langue : < Passez le premier, je ne suis qu'un pauvre hère; à vous l'honneur. » Sa figure était si drôle que le jeune C. éclata de rire; il m'appelle et dit au Chinois, avec un accent comique et un geste de diplomate, ces quelques mots de français qu'il savait : « Après vous, monsieur » . Nous riions de si bon cœur que Chia-Ouen-Haï se décida à passer. Je crus qu'il n'arriverait pas au bout, là où le tronc était le plus mince. A son tour, C. quittant ses principaux effets passa, les pieds pendants dans l'eau. Arrivé, il me dit : < Après tout^ s'il s'était noyé, la perte n'était pas grande. > Mais Chia-Ouen-Haï pensait sans doute quelque chose de semblable.

Puis nous gravîmes le ravin où le soleil acheva de me sécher. Deux chevreuils passèrent à peu de distance de nous, mais C. avait laissé son winchester sur l'autre rive de la Tiutikha. 11 me plaisait beaucoup; il avait ce bel épanouissement de vie que donnent l'existence au grand air et les exercices physiques si en

fayeur aux États-Unis. Il m'avoua avoir préféré souvent le foot'bcUl et le base-iall aux études techniques. Je pensai qu'il faut pourtant apprendre quand on est jeune, il est impossible de remplacer plus tard les lacunes de rinstruction. Les Américains le savent, et c'est pour cela que leurs milliardaires donnent tant d'argent aux universités. La force physique, il faut la maintenir, elle contribue à la force de l'esprit; mais elle se développe à son tour et produit même une sorte de rajeunissement après les études.

Quand nous rentrâmes au camp, nous mîmes tout le monde en joie par le récit de notre passage, et Chia- Ouen-Haï fut le premier à sourire en fumant sa pipe, en vieux philosophe qui sait tout. C. revint au bout de quelques jours, puis repartit pour Olga, me laissant le souvenir d'une agréable diversion, et le désir de le retrouver ici quelque jour.

A la fm d'août seulement, suivant une promesse qu'il m'avait faite, M. B. m'envoya son fils aîné qui avait voyagé avec nous de Moscou à Vladivostok. Il devait être pour moi le messager du retour, et je devais lui faire visiter les mines pour l'initier un peu à sa future carrière. Nous passâmes cinq jours à parcourir les montagnes, malgré l'inconstance du temps qui passait sans transition de la pluie au soleil. Nous eûmes des soirées charmantes au bord de la rivière. Assis sur des rochers déserts, comme dit la romance, et élevés, entre lesquels l'eau s'étalait calme et profonde, nous chantions. Ou plutôt B. me chantait des mélodies russes, l'une surtout qui convenait si bien au site sauvage où nous étions : le chant des Yariagues dans Sadko. Les Variagues, ce sont les barbares, les héros légendaires, premiers possesseurs des steppes russes^ et dont les

LA YÀLLËË DE TIUTIKHA 2Si

Kourganes, ou tombeaux, 80Dt les seuls vestiges.

Gomme j'étais arrivé à entreprendre des causeries avec M. malgré son articulation défectueuse (le départ de K. avait eu ce résultat)^ nous pouvions causer en russe, bien que B. parlât très bien le français. Les mines sont le sujet indiqué; M. me citait les mines de plomb de la côte : Plassoun, Préobrajénié, etc., puis celles de Kami-Oka au Japon, près de Tsuruga, le port le plus voisin de Vladivostok. Puis, comme il avait servi en Russie, il me disait que les étrangers avaient risqué beaucoup d'argent dans son pays : < Les Belges surtout, disait-il, se sont fortement engagés ; ils ont plus de 250 millions de roubles dans des entreprises russes, et beaucoup ne sont pas fameuses. > Le jeune B., qui lit beaucoup, fit cette réflexion : c II y a une bien jolie nouvelle de Dorochewitch sur ce sujet; il l'intitule : Invasion étrangère. Il y a là un étonnant type d'aventurier, Katalagekine; mais ce mot est intraduisible, ce serait un peu M. des Prisons. »

Le jour du départ arriva. Ces dix semaines avaient passé comme un rêve; j'avais retrouvé ma vie de Californie, mais j'emportais d'ici un espoir plus certain de retour. Le seul inconvénient, et encore bien léger, que j'avais trouvé, était la présence de ces petites mouches, de la grosseur d'une tête d'épingle, dont la piqûre est presque aussi forte que celle des moustiques. Il paraît que c'est plutôt une brûlure. Mais ces mouches ne vous harcèlent que le matin et le soir. C'est pour la pèche surtout qu'elles sont agaçantes. Cependant je ne fis pas même usage de la siatka ou voile fm que m'avait donné M. B.9 et j'y avais si peu fait attention à côté du charme ie ce séjour, que j'allais terminer ces notes sans même 3n parler. Ces mouches existent dans toute la Sibérie.

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