‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 5 sur 31 · TOMSK SI · texte numérisé non relu

TOMSK SI

à son éeartement du transsibérien. D'antres rilles : Obi, Krasnoiarsk, gagneront tout ce dont Tomsk aurait profité, et il paraît que l'on s'en aperçoit déjà sensiblement.

Tomsk s'allonge le long de la rivière Tomi, qui a une largeur considérable, et sur laquelle est amarrée une flottille de barques : le commerce de la Tomi est limité en amont à la ville de Kouznetzk, riche en mines de bouille et de fer, dont nous parlerons plus loin. En aval, à peu de distance, la Tomi se jette dans l'Obi, et par là Tomsk se trouvait relié à Tobolsk et à Omsk avant la construction du transsibérien. Ainsi une partie du commerce de Tomsk se trouve annihilée d'un autre côté par Tobolsk et la rivière Tobol. Tomsk communiquait avec l'Oural et son chemin de fer jusqu'à Perm et au Volga; le transsibérien a remplacé cela. Enfin les marchandises des champs d'or de la Lena, si riches depuis 1850, venaient directement de Tomsk à Yénisseisk, pour remonter de là l'Angara, puis rejoindre la Lena; maintenant ces marchandises viennent par Irkoutsk et par Touloune.

On compte cependant encore à Tomsk deux cent onze fabriques et usines : distilleries, brasseries, huileries, tuileries, scieries^ fabriques de suif, savon, etc., fabriques d'allumettes, pelleteries, carrosseries; enfin, fonderies, forges et ateliers, produisant par an plus de deux millions de roubles. Il y a quatre banques et une bourse de commerce, fondée dans le but de faire de Tomsk le point central du commerce sibérien, pour fixer les conditions commerciales de la Sibérie. Mais ce qui a le plus d'importance à Tomsk, c^est la centralisation des services administratifs, et l'Université, qui est la principale en Sibérie, comprenant faculté des

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lettres^ faculté de droit, de médecine et faculté des sciences, avec une bibliothèque de cent mille volumes et divers musées. Il semble que peu à peu Tomsk cessera partiellement d'être une grande ville commerciale pour demeurer la capitale administrative delà Sibérie, et, dans ces prévisions, son écartement de la grande voie de chemin de fer pourrait devenir un avantage. Les couvents et les églises abondent; la cathédrale, toute neuve, qui dresse, seule sur une immense place, ses quatre coupoles et son dôme bleu de ciel, est un des plus beaux monuments de la Sibérie.

Cependant rien dans tout cela ne m'intéressait particulièrement; je ne cherchais à Tomsk que les moyens de parcourir sans difficultés les districts miniers d'Atchinsk et de Minoussinsk, c'est-à-dire d'avoir quelques lettres d'introduction pour les ingénieurs et directeurs des mines. Au bureau des mines, tout le monde se montra extrêmement aimable et bien disposé; presque tous les ingénieurs, depuis leur chef, M. Bogolioubski, parlaient très bien le français; mais on me dit qu'il était trop tôt pour entreprendre ce voyage, que j'aurais encore de la glace et de la neige, des chemins impraticables^ et on me regardait avec étonnement. Devant ces gens expérimentés, ayant l'habitude du pays, je ne savais quel parti prendre, mais la perspective de passer quinze jours ou trois semaines dans les boues de Tomsk me déplaisait énormément, et j'étais parti de bonne heure pour éviter les chaleurs et les moustiques de la fin de l'été : est-ce que j'allais perdre le fruit de cette avance?

Heureusement, les mines les plus intéressantes que je voulais voir appartenaient à un vieux mineur de Tomsk, nommé Ivanitzky, dont on me fit faire la coa-

naissance. Ce vieillard, possesseur actuellement d'une grande fortune due à son travail, était un type inoubliable, n me rappelait un vieux mineur de Californie, enrichi lui aussi par un travail de plus de quarante ans. De haute stature tous les deux, et le torse énorme, le vieux Californien avait un air plus fin. Celui-ci, le Sibérien, avec ses longs cheveux gris poivre, très droit, l'air fier, tempéré par des yeux bienveillants^ le visage grêlé et large, avait quelque chose d'encore mal dégrossi, d'un peu sauvage, l'apparence, si ce n'était trop dire^ d'un ours : cette comparaison n'est point faite pour le blesser^ tant d'hommes ont dans le visage une vague ressemblance avec un animal, et l'ours n'est pas le plus laid; d'ailleurs, j'aurais pu le comparer aussi à un lion. C'est un grand chasseur, et il me montra avec une joie évidente les dépouilles d'ours dues à sa force et à son adresse : cette année même, àsoixantedix ans passés, il venait d'en tuer un, qu'il avait achevé avec un couteau de chasse.

C'est chez lui que j'entrepris mes premières causeries en langue russe : je n'avais pour tout actif que quelques mois de grammaire, sans aucun exercice de prononciation, et de vagues souvenirs dp la langue slave que j'avais commencé d'apprendre il y a douze ans en Bosnie. Je m'en tirai cependant d'une manière très honorable. J'avais préparé ma conversation^ il est vrai, mais elle se prolongea plus de deux heures, donc bien au delà de ce que j'avais pu prévoir. On m'offrait du thé et toute espèce de choses; le père Ivanitzky me faisait passer d'une chambre à l'autre^ attaquer les zakouski avec une fourchette, des sardines, du caviar, boire de petits verres de vodka, revenir prendre du thé avec les dames, puis rentrer dans l'autre chambre

pour manger da fromage, toujours en buvant du vodka. Et pendant ce temps, il étudiait le moyen de me faciliter mes courses. Les dames s'étonnaient de ma facilité à parler russe, et j'étais étonné de la clarté de leur élocution, tandis que le vieillard était plus dur à comprendre. Cependant, j'étais comme sur la corde raide : à chaque instant je tremblais que la causerie ne déviât dans une direction où je me perdrais entièrement. Cette attention intense et continue est fatigante à la longue : je me levai plusieurs fois pour sortir, et de façon à laisser une impression définitivement bonne sur ma connaissance du russe; chaque fois il y avait quelque chose à dire ou à manger, un nouveau tour à faire dans une nouvelle chambre, dont les lampes électriques s'allumaient pour moi avec une certaine ostentation de la part du vieillard, fier de montrer ses trésors.

Je finis par réussir ma sortie^ mais il fallut promettre de revenir le surlendemain pour avoir mes lettres d'introduction. Ce fut aussi long, et je m'en tirai aussi^ quoiqu'il me semblât un peu moins bien.

L'hospitalité sibérienne est charmante. Sans que Ton vous connaisse, sur une simple présentation, on vous retient à dtner, à des heures bizarres malheureusement, entre quatre et cinq heures, et sous le prétexte qu'il y aura une dame connaissant le français. C'est dans de telles conditions que s'évanouit le peu que l'on sait de russe. N'étant pas obligé de le parler, ni même de l'écouter attentivement, puisqu'il y a un interprète, on n'ose plus entreprendre de conversation. C'est ce que je m'efforçai plusieurs fois d'expliquer ; je me sens beaucoup plus gêné de parler russe avec des personnes parlant allemand ou français qu'avec

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