‹ Sicle de Louis XIVChapitre 112 sur 447 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Louis lit examiner ses droits par son conseil et par des théologiens, qui les jugèrent incontestables; mais le conseil et le contessenr ^ de la veuve de Philippe IV les trouvaient bien mauvais. Elle avait pour elle une puissante raison, la loi expresse de Charles-Quint^ ; mais les lois de Charles-Quint n’étaient guère suivies par la cour de France.

Un des prétextes que prenait le conseil du roi était que les cinq cent mille écus donnés en dot à sa femme n’avaient point été payés ^ ; mais on oubliait que la dot de la fille de Henri IV ne l’avait pas été davantage. La France et l’Espagne combattirent d’abord par des écrits où l’on étala des calculs de banquier et des raisons d’avocat : mais la seule raison d’État était écoutée Cette raison d’État fut bien extraordinaire. Louis XIV allait attaquer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu’il avait épousé la sœur de cet enfant. Comment pouvait-il croire que l’empereur Léopold, regardé comme le chef de la maison d’Autriche, le laisserait opprimer cette maison et s’agrandir dans la Flandre? Qui croirait que l’Empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d’Autriche, roi d’Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torcy ® ; mais elles sont peu démêlées"^. Le temps a enfin dévoilé ce mystère.

Tous les frères de Charles II, roi d’Espagne, étaient morts.

1. Nitbard ou Neidharh, jésuite allemand, ancien précepteur de l’empereur Léopold, puis confesseur de la reine d’Espagne.

2. Charles-Quint avait déclaré, en lo49, les Pays-Bas réunis à la monarchie et soumis aux lois de l’Espagne; aussi les Espagnols ne songeaient plus à ce vieux droit de dévolution, qui n’avait pas été appliqué à la succession du Brabant depuis le xiii® siècle.

3. Le vieux secrétaire d’Etat, Goloma, écrivait en 1659 ; « Il faudra que tous les Espagnols, tant que nous sommes, nous engagions tout notre bien, et nous mettions tous en prison, s’il est nécessaire, pour ne pas manquer un seul instant à payer les 500,600 écus d’or, im jour avant l'échéance de chaque terme. » Le ministère espagnol ne parut pas y songer ; de Lionne réclama, puis cessa d’insister. Le roi écrivait à l’archevêque d’Embrun, le 13 novembre 1661 : a Quant au payement de la dot de la reine, si on n’y a

pas pourvu sur vos instances, vous n’avez qu’à en laisser présentement la poursuite. »

4. On publia, entre autres, le livre intitulé : Traité des droits de la Reine très-chrétienne sur divers Etats de la monarchie espagnole. Le baron de Lisola le réfuta dans le Bouclier d’Etat et de justice, dont on défendit l’introduction en France.

5. La raison d’Etat, l’intérêt national entraînaient le gouvernement à cette conquête, si souvent convoitée, presque indispensable à la France, qui avait atteint ses limites de l’est et du sud, et tournait ses vues vers le nord, pour y reculer ses frontières trop rapprochées de la capitale et trop imparfaites. C'était toujours la politique de Richelieu et de Mazarin.

6. Tome I, page 16, édition supposée de la Haye. (Note de Voltaire.)

7. Peu démêlées. — Peu expliquées, encore environnées de mystère et d’obscurité.

SIÈCLE DE LOUIS XlV. GOUU.

Charles était d’une complexion faible et malsaine. Louis XIV el Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu’ils entamèrent depuis à sa mort ^ . Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre Léopold devait laisser Louis XIV se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition qu’à la mort de Charles l’Espagne passerait sous la domination de l’Empereur. Il n’est pas dit s’il en coûta de l’argent pour cette étrange négociation. D’ordinaire ce principal article de tant de traités demeure secret^.

Léopold n’eut pas sitôt signé l’acte qu’il s’en repentit : il exigea au moins qu’aucune cour n’en eût connaissance, qu’on n’en fît point une double copie selon Fusage, et que le seul instrument qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l’Empereur aurait une clef et le roi de France l’autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grandduc de Florence. L’Empereur la remit pour cet effet entre le^ mains de l’ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes du corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l’Empereur ne changeât d’avis et ne fît enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles et non à Florence ; ce qui laisse soupçonner que Léopold avait reçu de l’argent, puisqu’il n’osa se plaindre.

Voilà comment l’Empereur laissa dépouiller le roi d’Espagne.

Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées^. (1167) Il était à la tête de trente-cinq mille hommes ; un autre corps de huit mille fut envoyé vers Dunkerque, un de quatre mille vers

1. Louis XIV et Léopold n'entamèrent pas un traité de partage à la mort de Charles II, comme Voltaire le montrera plus loin avec clarté.

2. Ce traité secret fut signé à Vienne par le chevalier de Grémonville, l’un des élèves les plus habiles de Lionne, le 19 janvier 1668. Le roi devait avoir la Belgique, la Franche-Comté, la Navarre, Rosas en Catalogne, les présides d’Afriques, les Deux-Siciles et les Philippines; l’Empereur aura l’Espagne, le Milanais, la Sardaigne, les Canaries et toutes les Indes occidentales.

3. Léopold ne reçut pas d’argent, mais ses principaux ministres étaient gagnés par les dons de Louis XIV.

D’ailleurs la France avait une foule d’alliés en Allemagne, et l’Empereur se sentait trop faible pour pouvoir résister seul à la puissance du roi.

4. Il faut se rappeler que l’Angleterre et la Hollande se livraient alors des combats furieux, ne pouvaient intervenir dans cette lutte, et avaient même besoin de Louis XIV ; le Portugal venait de renouveler son alliance avec la France; les négociations do M. de Lionne, conduites avec une habileté merveilleuse , avaient partout réussi, et avaient enlevé à l’Espagne tous ses alliés en Europe. Cette politique n’avait pas toujours été très-loyale : « Il y a de certaines choses qui sont bonnes à faire et mauvaises à mettre par écrit, » lisons-nous^ dans les négociations avec les Hollandais. Lionne écrit à l’ambassadeur de Grémonville :

O Le roi vous trouve le ministre de toute la terre le plus effronté (et en cela Sa Majesté vous donne la plus grande louange que vous pui'*<siez désirer). »

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