CHAPITRE VIII
Luxembourg. Turenne était sous lui le général de cette armée. Colbert avait multiplié les ressources de l’État pour fournir à ces dépenses ^ Louvois, nouveau ministre de la guerre avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. 11 introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu’alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins : quelque siège que le roi voulût faire, de quelque côté qu’il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l’austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d’un jeune roi, l’idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès lors à être un droit beaucoup au-dessus de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s’était guère vu encore : par là l’oflicier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre®. L’infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cavalerie était en possession. Les maximes nouvelles dans le gouvernement inspiraient un nouveau courage.
Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l’un de l’autre, et cependant ne l’en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l’Europe, enfin ligué de nouveau avec le Portugal ^ attaquait avec tous ses avantages une province mal défendue d’un royaume ruiné et déchiré. Il n’avait
1. Voir pour radministration de Colbert, les chapitres xxix et xxx.
2. Louvois, fils de Le Tellier, était ministre de la guerre depuis 1666, et apportait au service du roi toute l'ardeur de sa jeunesse et de son ambition, toute l’énergie de son esprit infatigable et brutal.
3. Voltaire, qui approuve ici Yordre du tableau, semble le condamner au chapitre xviii, lorsqu’il écrit : a 11 savait que, quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté, l’émulation périt, et qu’un officier, pour être plus ancien, n’est pas toujours meilleur. »
Il faut remarquer qu’un avancement plus rapide pouvait être la récompense d’un mérite supérieur ou d’une belle action; la critique n’est donc pas fon-
dée, et l’on conçoit mieux l’irritation aristocratique du^duc Saint-Simon, qui n’a pas de paroles assez amères pour attaquer cette mesure de Louvois ; « Elle rabaissait les gens nés pour commander aux autres; elle les forçait de persévérer dans le service et d’etre un vil peuple en toute égalité. » Non, cette réforme n’était pas favorable à l’aristocratie ; mais n’était- elle pas juste, n’était-elle pas utile ?
4. Le 31 mars 1667, un traité fut conclu contre l’Espagne avec le Portugal, qui s’engageait à ne pas faire la paix avec les Espagnols ; Louis XIV devait lui payer 1,800,000 livres par an, jusqu’à ce qu’il déclarât lui-même la guerre à l’Espagne.
affaire qu’à sa belle-mère^, femme faible, dont l’administration méprisée et malheureuse laissait la monarchie espagnole sans défense*. Le roi de France avait tout ce qui manquait à l’Espagne
L’art d’attaquer les places n’était pas encore perfectionné comme aujourd’hui, parce que celui de les bien fortifier et de les bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espagnole étaient presque sans fortifications et sans garnisons.
Louis n’eut qu’à se présenter devant elles ^ (Juin 1667) Il entra dans Charleroi comme dans Paris ; Ath, Tournai, furent prises en deux jours; Fumes, Armentières, Courtrai, ne tinrent pas davantage^. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain (6 juillet). Lille, la plus florissante ville de ces pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une gar-
1. Marie-Anne n’était pas la mère de Marie-Thérèse, née d’un premier mariage.
2. M. Mignet, dans son Introduction aux Négociations relatives à la succession d’Espagne^ après avoir montré la décadence de ce pays depuis Gharles- Quint, ajoute : « Son état fut plus déplorable encore sous Charles II. Elle manqua de marine, d’armée, d’argent.
Le pays qui avait envoyé plus de cent vaisseaux à Lépante contre les Turcs, et qui en avait réuni soixante-quinze en 1588 contre l’Angleterre, se vit réduit à en emprunter quelques-uns à des navigateurs génois pour son service du Nouveau Monde. Après avoir eu des armées formidables sur tout le continent, il ne pouvait plus entretenir un etfectif de vingt mille hommes.
Avec les mines du Nouveau Monde, il était obligé de recourir à des souscriptions pour se défendre ou pour subsister. 11 n’avait plus de commerce; ses manufactures de Séville et de Ségovie étaient en grande partie tombées. Cent soixante mille étrangers s’y étaient emparés de toutes les affaires... L’agriculture était anéantie par la mainmorte des terres du clergé, par les majorais des biens de la noblesse, par les dévastations des troupeaux {la mesta) et par l’indolence nationale. La population, qui paraissait s’ètre élevée à vingt millions sous les Arabes, et qui depuis est montée à quatorze, était alors descendue à six. L’Espagne n’avait eu ni philosophes, ni savants, ni publicistes, et n’avait payé son contin-
gent ni en grandes idées ni en grands hommes. La mort avait pénétré partout..., elle atteignit aussi la dynastie par l’impuissance. »
3. n II faut, disait Jean de Witt, que le roi ait une modération extraordinaire et presque miraculeuse, s’il se dépouille de l’ambition qui est si naturelle à tous les princes, pour ne pas se servir des avantages qu’il a sur l’Espagne, puissance tellement affaiblie qu’elle ne se conserve que par sa faiblesse même. »
4. Le !«'■ mai 1667, Louis écrivait encore une lettre rassurante pour l’Espagne à son ambassadeur à Madrid; le 8, il signifia à la régente d’Espagne sa résolution de marcher en personne, à la fin du mois, pour se mettre en possession de ce qui lui appartenait dans les Pays-Bas, du chef de la reine, ou d’un équivalent. « Nous n’entendons pas, disait-il, que la paix soit rompue de notre part par notre entrée dans les Pays-Bas, quoique à main armée, puisque nous n’y marcherons que pour tâcher de nous mettre en possession de ce qui nous est usurpé. » Le gouverneur. Castel- Rodrigo, demanda vainement des secours à grands cris.
5. Louis entre à Charleroi, qui venait d’être fondée par les Espagnols, et ainsi nommée à cause de leur jeune roi, le 2 juin 1667; d’Aumont prend Bergues - Saint - Vinox, Armentières , Fumes ; le roi entre à Tournai (25 juin), à Douai (6 juillet); Courtrai se rend le 16.