CHAPITRE XII
Lorraine avec sa plume, lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter ces excès. Il répondait froidement: «Je le ferai dire à l’ordre. » Il aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés, que des peuples qui selon les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal qu’il faisait paraissait nécessaire; sa gloire couvrait tout; d’ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu’il empêcha de pénétrer en France y auraient fait beaucoup plus de mal qu’il n’en fit à l’Alsace, h la Lorraine et au PalatinatL
Telle a été depuis le commencement du seizième siècle la situation de la France, que toutes les fois qu’elle a été en guerre, il a fallu combattre à la fois vers l’Allemagne, la Flandre, l’Espagne et l’Italie. Le prince de Condé faisait tête en Flandre au jeune prince d’Orange, tandis que Turenne chassait les Allemands de l’Alsace. La campagne du maréchal de Turenne fut heureuse, et celle du prince de Condé sanglante. Les petits combats de Sintzheim et de Turkheim furent décisifs : la grande et célèbre bataille de Senef ne fut qu’un carnage. Le grand Condé, qui la donna pendant les marches sourdes ^ de Turenne en Alsace, n’en tira aucun succès, soit que les circonstances des lieux lui fussent moins favorables, soit qu’il eût pris des mesures moins justes, soit plutôt qu’il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquières^ veut qu’on ne donne à la bataille de Senef^ que le nom de combat, parce que l’action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n’agirent point; mais il paraît qu’on s’accorde à nommer bataille cette journée si vive et si meurtrière. Le choc de trois mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu’un combat. C’est toujours l’importance qui décide du nom^.
Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ
1 . Après cette campagne d’hiver, Turenne fut rappelé par Louis XIV à Saint' Germain, a On trouve, ditPellisson, qu’il avait l’air un peu plus honteux qu’il n’avait accoutumé de l’être. » Turenne profita de sa gloire pour attaquer les prétentions de Louvois à dicter la loi aux généraux; Louis força le ministre à faire des excuses au marécha et à lui demander son amitié. Turenne obtint pour la campagne suivante la plus complète indépendance.
2. Les marches sourdes, c’est-à-dire cachées, mystérieuses, qui ne faisaient pas de bruit.
3. Le marquis de Feuquières (Antoine de Pas). — Voir ce qu’en dit Voltaire au chapitre xvi. Il a dit encore de lui : Né à Paris en 1648, officier consommé dans l’art de la guerre, et excellent guide, s’il est critique trop sévère. Mort en 1711.
4. Senef ou Seneffe est dans le Hainaut, province de Belgique, près de Nivelle, à vingt kilomètres nord-ouesi de Charleroi.
5. Voltaire a raison ; cette bataille est l’une des plus sanglantes et des plus disputées de cette guerre.
quarante-cinq mille hommes, contre le prince d’Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. 11 attendit que l’armée ennemie passât un défilé à Senef, près de Mons. Il attaqua (11 auguste 1674) une partie de Tarrière-garde, composée d’Espagnols, et y eut un grand avantage. On blâma le prince d’Orange de n’avoir pas pris assez de précaution dans le passage du défilé; mais on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on n’approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. I.es deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d’esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et ses soldais. Il eut trois chevaux tués sous lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, en hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu’il n’y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se battre^. Ce que cette action eut de plus singulier, c’est que les troupes de part et d’autre, après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir par une. terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son côté, aucune n’ayant ni le champ de bataille ni la victoire, toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français ; les ennemis firent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu empêcha l’une et l’autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes, que le prince d’Orange, pour faire croire qu’il avait eu la victoire, assiégea Oudenarde^; mais le prince de Condé prouva qu’il n’avait pas perdu la bataille, en faisant aussitôt lever le siège et en poursuivant le prince d'Orange.
Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de son génie. Le conseil de Vienne,
1. L’armée ennemie défilait imprudemment vers Mons, dans un pays accidenté, où les différents corps pouvaient difficilement se soutenir. Condé attaque alors l’arrière-garde à Senef, et la rejette sur le corps de bataille, près du prieuré de Saint-Nicolas des Bois; les ennemis sont repoussés une seconde et une troisième fois ; le bagage est enlevé avec plus de cent drapeaux ou cornettes. Mais Guillaume sut rassembler les troupes fugitives dans l’excellente position du Fay. Condé l’attaqua vainement; la nuit vint
enfin, et, dit le marquis de la Fare ; O M. le Prince ordonna qu’on fît avancer des bataillons nouveaux, et qu’on allât chercher du canon pour rattaquer les ennemis à la pointe du jour. Tous ceux qui entendirent cette proposition en frémirent , et il parut visiblement qu’il n’y avait plus que lui qui eût envie de se battre encore. »
2. Oudenarde, sur l’Escaut, dans la Flandre orientale , fut assiégée le 15 septembre; les Français furent vaincus sous ses murs, le 11 juillet