‹ Sicle de Louis XIVChapitre 153 sur 447 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

on oserait dire que, de tous les généraux des siècles passés, Gonzalve de Corcloue^, surnommé le grand capitaine^ est celui auquel il ressemblait davantage

Ce qui arriva en Alsace, immédiatement après la mort de Turenne, rendit sa porte encore plus sensible^. Moiitecuculli, retenu par l’iiabiloté du général français trois mois entiers au delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu’il sut qu’il n’avait plus Tiirenne à craindre^. Il tomba sur une partie de l’armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrun, doux lieutenants généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l’Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d’un chef, non-seulement pour la conduite, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d’un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les i plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu’aux ennemis.

[ Créqui^ venait d’être vaincu, par sa faute, à Consarbruck j (11 auguste 1675). Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trêves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trêves, qu’il aurait dû secourir avec prudence, et qu’il défendit avec courage. Il voulait s’ensevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable: il s’obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche. On n’a point vu commettre une lâcheté avec tant d’audace. Il menace le

1 . La comparaison n’est pas en tout parfaitement juste; Turenne valait mieux que Gonzalve de Gordoue, le digne général du perfide Ferdinand le Catholique ; celui-ci ne disait-il pas que la toile de V honneur doit être d’un tissu très-lâche.

2. Les grammairiens s’accordent à dire que davantage ne doit pas être employé pour le plus; davantage est un adverbe, et ne doit pas être pris ni comme un comparatif, ni comme un superlatif.

3. Madame de Sévigné raconte l’anecdote de ce fermier champenois, qui voulait résilier son bail, parce que, M. de Turenne mort, les ennemis allaient entrer en Champagne.

4. Les Français ne songeaient qu’à regagner leur pont de bateaux, à Altenheim ; le comte de Lorges, neveu du maréchal, et le marquis de Vaubrun, le plus ancien des lieutenants

généraux, se disputaient le commandement, lorsqu’ils furent attaqués par l’ennemi (2 août). De Lorges se montra capitaine habile ; Vaubrun fit attacher sa jambe, mutilée par une blessure récente, à l’arçon de sa selle, et se fit tuer à la tête de ses escadrons.

5. François de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières, était petit-fils, par sa mère, du dernier connétable; il était né en 1634. Le maréchal de Créqui, « mort avec la réputation d’un homme qui devait remplacer le vicomte de Turenne, en 1687 » (Voltaire); maréchal en 1669, il fut battu par les princes de Brunswick et le duc de Lorraine , Charles IV, près de Konsarbrück, au confluent de la Sarre et de la Moselle. A cette occasion, Condé dit : « Il ne manquait que cette disgrâce au maréchal de Créqui pour le rendre un des plus grands généraux de l’Europe. »

inaréclial de le tuer s’il ue signe. Créqui se retire, avec quelques otïiciers fidèles, dans une église ; il aima mieux être pris à discrétion que de capituler ^

Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de sièges et de combats, Louis XIV fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice comme à l’ordinaire, mais de faire marcher le ban et l’arrière-ban. Par une ancienne cou- ! tume, aujourd'hui hors d’usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l’obligation d’aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé a’:jourd’hui en Europe; il n'y a aucun État qui ne lève des soldats qu’on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.

Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis, depuis maréchal de Rochefort sur les frontières de Flandre, et après sur celles d’Allemagne : mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, et ne pouvait l’être.

Les gentilsbommes aimant la guerre et capables de bien servir étaient officiers dans les troupes ; ceux que l’âge ou le mécontentement tenait renfermés chez eux n’en sortirent point ; t les autres, qui s’occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent * avec répugnance au nombre d’environ quatre mille. Rien ne ^ ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement, sans expérience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un service régulier, ils ne causèrent que de l’embarras, et on fut dégoûté d’eux pour jamais. Ce fut la dernière trace, dans nos armées réglées, qu’on ait vue^ de l’ancienne chevalerie, qui composait autrefois ces armées, et qui, avec le courage naturel à la nation, ne fit jamais bien la guerre^.

traîtres; des compagnies furent décimées.

2. Le marquis de Pmehefort fut Tim des huit maréchaux nommés après la mort deTurenne; Luxembourg, d’Estrades, de Navailles, de Duras, de la Feuillade, de Rochefort, de Schomberg et Vivonne, alors général des galères; c’était peut-être le moins recommandable, il dut cette faveur à la protection de Louvois.

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