CHAPITRE XIII
167i)j Coudé, (11 mai 1070) Boucliaiii, (17 mars 1077) Valenciennes, (5 avril 1077) Cambrait Ou l’accusa, au siège de Boucliain, d’avoir craint de combattre le prince d’Orange, qui vint se présenter devant lui avec cinquante mille hommes pour tenter de jeter du secours dans la place 2. On reprocha aussi au prince d’Orange d’avoir pu livrer bataille à Louis XIV, et de ne l’avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et des généraux, qu’on les blâme toujours de ce qu’ils font et de ce qu’ils ne font pas ; mais ni lui ni le prince d’Orange n’étaient blâmables. Le prince ne donna point la bataille, quoiqu’il le voulfit, parce que Monterey, gouverneur des Pays-Bas^, qui était dans son armée, ne voulut point exposer son gouvernement au hasard d’un événement décisif; la gloire de la campagne demeura au roi, puisqu’il fit ce qu’il voulut, et qu’il prit une ville en présence de son ennemi.
A l’égard de Valenciennes, elle fut prise d’assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage impétueux de la nation.
Le roi faisait ce siège, ayant avec lui son frère et cinq maréchaux de France : d’Humières, Schomberg, La Feuillade, Luxembourg et de Lorges. Les maréchaux commandaient chacun leur jour Lun après l’autre. Vauban dirigeait toutes les opérations.
On n’avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d’abord attaquer deux demi-lunes^. Derrière ces demi-lunes f-lait un grand ouvrage à couronne^, palissadé et fraisé^, entouré
1 . Ces quatre villes, situées sur l’Escaut, dominaient l’une des routes les plus importantes, qui conduisaient en France, soit vers la Somme, soit vers l’Oise.
2. Le prince d’Orange, avec 35,000 hommes contre 48,000, serrés contre l’Escaut et les bois de Saint-Amand, derrière lesquels coule la Scarpe devait être rejeté dans Valenciennes. Louvois, Schomberg et Créqui s’opposèrent à une bataille; la Feuillade se jeta aux pieds du roi, pour qu’il n’exposât pas sa personne et l’Etat; le maréchal de Lorges était seul d'avis de charger l’ennemi. Louis ne manquait pas de courage; mais il craignait de comprorncllre le prestige de sa gloire et de sa puissance; il fut timide par orgueil.
Si Ton en croit le Journal de Dangeau, il en eut plus tard des regrets ; vingt ans après il avouait « qu’il n’y pensait jamais sans une extrême douleur; qu’il
y rêvait quelquefois la nuit et se réveillait toujours en colère, parce qu’il avait manqué une occasion sûre de défaire ses ennemis. » Il accusait surtout Louvois de cette détermination : « C’était un homme insupportable dans ces occasions-là comme partout ailleurs. »
3. Le comte de Monterey était mort en 1675; ce fut le duc de Villa-Her mosa, « l’homme le plus généreux de son temps, » dit Voltaire, qui s’opposa à l’attaque des Français.
4. Demi-lune. — Ouvrage de défense qui présente vers la campagne un angle formé do deiix faces et surmonté d’une guérite.
5. C’est-à-dire un bastion enlie deux courtines, terminées chacune par un demi-bastion.
G. Fraisé. — C’est le laïus extérieur, garni, vers le milieu do sa hauteur, d’une rangée de pieux qui présentent leurs pointes à l’ennemi.
(Viin fossé coupé de plusieurs traverses’. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage, entouré d’un autre fossé. Il fallait, après s’être rendu maître de tous ces retranchements, franchir un bras de l’Escaut. Ce bras franchi, on trouvait en oore un autre ouvrage qu’on nomme pâté^. Derrière ce pâté cou lait le grand cours de l’Escaut, profond et rapide, qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces oiUTages étaient couverts de canons. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance
Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. C’était l’usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu, et d’épargner le sang du soldat. Yauban proposa de faire l’attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Yauban tint ferme, avec la confiance d’un homme certain de ce qu’il avance. « Yous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat: vous l’épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu’une partie de nos gens tire sur l’autre, comme il n’arrive que trop souvent. 11 s’agit de surprendre T ennemi, il s’attend toujours aux attaques de nuit : nous le surprendrons en effet, lorsqu’il faudra qu’épuisé des fatigues d’une veille, il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que, s’il y a dans cette armée des soldats de peu de courage, la nuit favorise leur timidité ; mais que pendant le jour l’œil du général inspire la valeur, et élève les hommes au-dessus d’eux-mêmes »
Le roi se rendit aux raisons de Yauban, malgré Louvois et cinq maréchaux de France.
(17 mars 1677) A neuf heures du matin les deux compagnies
1. Les traverses sont des tranchées pratiquées dans un fossé, pour le rendre plus diflicile à franchir.
2. C’est un ouvrage fortifié, en avant des remparts, et entouré d’eau.
3. Valenciennes est au confluent de la Ronelle et de l’Escaut ; ses fortiûca tiens sont encore très-considérables.
Elle est célèbre par le siège de 1793.
Y ^ propos de ce discours, Voltaire a écrit dans le Supplément au Siècle de Louis XIV : « 11 n’y a que deux discours directs dans toute cette histoire.
Us furent tous deux prononcés en effeU
l’un par le maréchal de Vauban au siège de Valenciennes, l’autre par le duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les raisons qu'ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté; mais on croit que, dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à la place des réalités. »