‹ Sicle de Louis XIVChapitre 175 sur 447 · Absolu, c’est-à-dire souverain sans contrôle · texte numérisé non relu

Absolu, c’est-à-dire souverain sans contrôle

4. Jacques publia une déclaration d’indulgence, par laquelle il accordait une entière liberté de conscience à tous ses sujets, suspendait les lois pénales contre les dissidents, etc... Ces principes étaient excellents; mais Jacques se mettait ainsi au-dessus des lois, et on pénétrait ses intentions secrètes.

Tous les ministres protestants durent lire cette déclaration, à l’heure du service divin ; sept évêques refusèrent, furent conduits à la Tour, traduits devant la cour du Banc du Roi comme coupables de sédition, et acquittés aux applaudissements delà multitude 'avril 1688).

n’espérait rien des entreprises de Jacques^, et refusait constamment un chapeau de cardinal, que ce roi demandait pour son confesseur le jésuite Peters. Les principales têtes ^ de l’État se réunirent en secret contre les desseins du roi. Ils députèrent vers le prince d’Orange. Leur conspiration fut tramée avec une prudence et un secret qui endormirent la prudence de la cour.

Le prince d’Orange ^ équipa une flotte qui devait porter quatorze à quinze mille hommes. Ce prince n’était rien autre chose qu’un particulier illustre, qui jouissait à peine de cinq cent mille florins de rente; mais telle était sa politique heureuse, que l’argent, la flotte, les cœurs des États-généraux étaient à lui*. Il était roi véritablement en Hollande par sa conduite habile, et Jacques cessait de l’être en Angleterre par sa précipitation. On publia d’abord que cet armement était destiné contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes. Barillon® ambassadeur de France à Londres, homme de plaisir, plus instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de l’Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas : il offrit des secours à son allié, qui les refusa d’abord avec securité et

favoriser, surtout parce qu’on avait rétabli en France le tarif de 1667 sur les marchandises hollandaises, contrairement à la paix de Nimègue.

5. Barillon était trompé par le ministre Sunderland, qui trahissait Jacques. Louis XIV était mieux servi par le comte d’ Avaux, son ambassadeur en Hollande. Les lettres de d’Avaux, de Louis XIV et de Barillon prouvent que le gouvernement français était bien informé de tous les préparatifs de Guil laume. Mais, comme Louis XIV le répétait sans cesse à Barillon, on ne pouvait comprendre par quels charmes la cour d’ Angleterre demeurait si endormie dans le péril pressant qui la menaçait. « Je ne reviens pas, écrit Louis XIV, qu’on reste dans une sorte de léthargie, en présence d’un si grand péril, et qu’on traite de chimère la plus dangereuse conspiration dont on ait jamais entendu parler. » Barillon répond : « M. d’Avaux m’envoie chaque jour des avertissements très-détaillés sur les projets du princed’Orange. Je les remets au comte de Sunderland qui les remet au roi... L’air de la cour est de se moquer de ceux qui croient que M. le prince d’Orange a dessein de faire une descente en Angleterre. »

6. L’aveuglement de Jacques fut encore plus grand : Louis XIV faisait si-

1. Le pape donna toujours les conseils les plus sages à Jacques II, mais il ne fut pas écouté.

2. Les principales têtes, c’est-à-dire les principaux personnages , c’est ce qui explique l’emploi du pronom masculin ils.

3. L’auteur des Mémoires de Maintenon avance que le prince d’Orange, voyant que les Etats généraux refusaient des fonds, entra dans l’assemblée et dit ces mots : « Messieurs, il y aura » guerre au printemps prochain, et je » demande qu’on enregistre cette pré- » diction. » Il cite le comte d’Avaux.

11 dit que ce ministre pénétrait toutes les mesures du prince d’Orange. Il est difficile d’entasser plus mal plus de faussetés. Les neuf mille matelots étaient prêts dès l’an 1687. Le comte d’Avaux ne dit pas un mot du prétendu discours du prince d’Orange. Il ne soupçonna le dessein de ce prince que le 2ü mai 1688. Voyez sa lettre au roi, du 20 mai. » (Note de Voltaire.)

4. Guillaume avait formé un camp de vingt mille hommes entre Grave et Nimègue: il faisait équiper une vingtaine de vaisseaux et levait neuf mille matelots, sous pi’étexte de protéger le commerce contre les Algériens, qui pirataient jusque dans la Manche. Les Hollandais se laissèrent entraîner à le

CHAHTR1<: XIV.

fjui les (loinanda ensuite, lorsqu’il n’était plus temps, et que la tiotte du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à la fois comme il se manqua à lui-même. (Octobre 1688) Il écrivit en vain à l’empereur Léopold, qui lui répondit: « Il ne vous est arrivé que ce que nous vous avions prédit. » Il comptait sur sa flotte ; mais ses vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi L Il pouvait au moins se défendre sur terre : il avait une armée de vingt mille hommes ; et s’il les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion, il est à croire qu’ils eussent combattu ; mais il leur laissa le loisir de se déterminer. Plusieurs otficiers généraux l’abandonnèrent, entre autres ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu’à Jacques, et si illustre sous le nom de duc de Marlborough. Il était favori de Jacques, sa créature, son lieutenant général dans l’armée ; cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince d’Orange. Le prince de Danemark, gendre de Jacques, enfin sa propre fille, la princesse Anne, l’abandonnèrent^.

Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté par l’autre; ayant contre lui ses deux filles, ses propres amis; haï des sujets mêmes qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa fortune : la fuite, dernière ressource d’un prince vaincu, fut le parti qu’il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres ; après avoir reçu paisiblement les ordres du prince d’Orange dans son propre palais ; après avoir vu sa garde relevée, sans coup férir, par celle du prince; chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté qu’on lui donnait d’abandonner son royaume ; il alla chercher un asile en France.

Ce fut là l’époque de la vraie liberté de l’Angleterre. La nation, représentée par son parlement, fixa les bornes, si longtemps contestées, des droits du roi et de ceux du peuple^; et

gnifier par son ambassadeur (2 sept.

1688) qu’il considérait comme une déclaration de guerre le premier acte d’hostilité de Guillaume contre l’Angleterre; Jacques désavoua la déclaration, protesta qu’il n’y avait pas d’alliance entre lui et Louis XIV, rappela et fit mettre à la Tour son ambassadeur en France, Skelton. Bien plus, il déclara aux Etats généraux qu’il regardait le siège de Philipsbourg comme une violation de la trêve de Ratisbonne, et qu’il était disposé à s’unir à eux et à l’Espagne contre Louis XIV.

1. La flotte de Guillaume fut poussée par un vent d’est, qui retint dans la Tamise les vaisseaux de Jacques.

2. Le prince de Danemark, Georges, fils du roi, mourut en 1708. Il avait épousé en 1683, la princesse Anne, fille du duc d’York, qui fut depuis Jacques IL Il ne prit aucune part au gouvernement du royaume; la reine Anne le nomma lord grand-amiral.

3. On réunit un Parlement extraordinaire ou ConventioUy le l®*" février 1689 ; le bill ou déclaration des droits du 23 février consacrait toutes les an-

ayant prescrit au prince d’Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle le choisit pour son roi, conjointement avec sa femme Marie, fille du roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu, dans la plus grande partie de l’Europe, que sous le nom de Guillaume 111, roi légitime d’Angleterre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut regardé que comme le prince d’Orange, usurpateur des États de son beau-père.

(Janvier 1689) Le roi fugitif vint avec sa femme, fille d’un duc de Modène, et le prince de Galles encore enfant S iiuplorer la protection de Louis XIV. La reine d’Angleterre, arrivée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France, de cette profusion de magnificence qu’on voyait à Versailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d’elle jusqu’à Chatou^. «Je vous rends madame, lui dit-il, un triste service : mais j’espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux. » Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain, où elle trouva le même service qu’aurait eu la reine de France : tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes^.

Il y avait parmi tous ces présents une bourse de dix mille louis d’or sur sa toilette. Les mêmes attentions furent observées pour son mari qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs par an pour l’entretien de sa maison, outre les présents sans nombre qu’on lui fit. Il eut des officiers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de chose, auprès des préparatifs qu’on faisait pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand; mais Jacques parut petit. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la réputation des hommes, conçurent pour lui peu d’estime.

ciennes libertés de l’Angleterre, précisait surtout celles que J’on réclamait depuis le commencement du siècle, et fondait véritablement le gouvernement parlementaire.

1. Marie-Béatrix, princesse de Modène, fille de Laure Martinozzi, nièce de Mazarin, née en 1658, avait épousé Jacques en 1673, grâce surtout aux efforts politiques de Louis XIV. Elle avait donné le jour (26 juin 1688) au jeune prince de Galles; le bruit courut que c’était un enfant supposé. Cette naissance acheva du moins de décider Guillaume d’Orange à son expédition cnntrf* snn boan-père. Elle arriva, le 6

janvier 1689, à Saint-Germain et Jacques II, le lendemain.

2. Ghatou, petit village sur la route de Paris à Saint-Germain.

3. « Voyez les Lettres de de Sévigné, et les Mémoires de M“*= de La Fayette, etc. » (Note de Voltaire.)

4. a Le roi , écrit Dangeau, veut qu’on rende encore plus de respect au roi d’Angleterre malheureux, que s’il était dans la prospérité. » a Le roi, dit M“« de Sévigné, fait pour ces majestés anglaises des choses toutes divines, et sa belle âme se plait à jouer ce grand rôle. Car n’est-ce point être l’image du Tout-Puissant, que de soutenir ainsi un roi chassé, abandonné, fralii ? »

CHAPITRK XV.

Le roi le fit bientôt conduire en Irlande, où les catholiques formaient encore un parti qui paraissait considérable L Une escadre de treize vaisseaux du premier rang était à la i ade de Brest pour le transport. Tous les officiers, les courtisans, les prêtres même, qui étaient venus trouver Jacques à Saint-Germain, furent défrayés jusqu’à Brest aux dépens du roi de France. Le jésuite Innés, recteur du collège des Écossais à Paris, était son secrétaire d’État. Un ambassadeur (c’était M. d’Avaux) était nommé auprès du roi détrôné, et le suivit avec pompe. Des armes, des munitions de toute espèce furent embarquées sur la flotte; on y porta jusqu’aux meubles les plus vils et jusqu’aux plus recherchés. Le roi lui alla dire adieu à Saint-Germain. Là, pour dernier présent, il lui dunna sa cuirasse et lui dit en l’embrassant ; « Tout ce que je peux vous souhaiter de mieux est de ne nous jamais revoir.» (12 mai 1689j A peine le roi Jacques était-il débarqué en Irlande avec cet appareil, que vingt- trois autres grands vaisseaux de guerre, sous les ordres de Château- Renaud^, et une infinité de navires de transport le suivirent. Cette flotte, ayant mis en fuite et dispersé la flotté anglaise qui s’opposait à son passage^, débarqua lieureusement ; et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais, revint à Brest, victorieuse de l’Angleterre, et chargée des dépouilles de la Hollande.

(Mars 1690) Bientôt après un troisième secours partit encore de Brest, de Toulon, de Rochefort. Les ports d’Irlande et la mer de la Manche étaient couverts de vaisseaux français.

Enfin Tourville^, vice-amiral de France, avec soixante et

1. Presque toute l’Irlande avec son gouverneur ou lord député, Tyrconnel, s’était soulevée; cette île était catholique et depuis longtemps pleine de haine contre les Anglais, qui n’avaient cessé de la traiter de la manière la plus dure et la plus odieuse. Le vicomte de Dundée avait aussi soulevé une partie de l’Ecosse, royaume qui conservait toujours ses sympathies pour la famille écossaise des Stuarts.

2. Sa cuirasse. — La cuirasse était encore signe du commandement supérieur.

3. Château-Renaud (François-Louis Rousselet de), vice-amiral de France, servit égalem nt bien sur terre et sur mer, nettoya la mer des pirates, battit les Anglais dans la baie de Bantry, bombarda Alger en 1688, mit on sûreté les iles de rAmérique ; maré-

chal en 1703, mort en 1716. (Voltaire.)

4. Dans la baie de Bantry, au sudouest de Munster, l’amiral Herbert fut repoussé , et Château-Renaud rentra glorieusement à Brest, 18 mai 1689.

5. Tourville (André-H ilarion de Cotentin, comte de), né à Tourville (Manche), en 1642, entra dans l’ordre de Malte à quatorze ans, devint capitaine de vaisseau en 1667, se distingua sous d’Estrées et Duquesne, fut nommé viceamiral du Levant, à la ûn de 1689.

Maréchal de France en 1701, il mourut la même année. « C’était, dit Saint-Simon , le plus grand homme de mer, de l’avis des Anglais et des Hollandais, qui eût été depuis un siècle, et en même temps le plus modeste; il possédait en perfection toutes les parties de la marine, depuis celle de charpentier jusqu’à celle d’amiral, m

douze grands vaisseaux, rencontra une flotte angaise et hollandaise d’environ soixante voiles. On se battit pendant dix heures (juillet 1G90): Tourville, Chàteau-Ilenaud, d’Estrées^, Nemond^, signalèrent leur courage et une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel elle n’était pas accoutumée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu’alors maîtres de l’Oeéan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus. Dixsept de leurs vaisseaux brisés et démâtés allèrent échouer et se brider sur leurs côtes Le reste alla se cacher vers la Tamise ou entre les bancs de la Hollande ; il n’en coûta pas une seule chaloupé aux Français. Alors ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu vraisemblable, arriva : il eut l’empire de la mer, empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux de guerre ennemis se cachaient devant ses llotles. Seignelay, qui osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l’Océan. Les côtes d’Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit par leur moyen une descente aisée à Tingm outil

On brûla dans cette baie plus de trente vaisseaux marchands. Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s’enrichissaient, eux et l’État, de prises continuelles. Enfin, pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français.

Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIV. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais. Les trois quarts de ce royaume se déclaraient en sa faveur. Son concurrent Guillaume était absent : cependant il ne profita d’aucun de ses avantages. Sa fortune échoua d’abord devant la petite ville de Londonderry ® : il la pressa par un siège

1. D'Estrées (Victor-Marie), fils de Jean d’Estrées, vice-amiral de France, comme son père, avant d’être maréchal.

Il est à remarquer qu’en cette qualité de vice-amiral de France, il commandait les flottes française et espagnole, en 1701. MaréchaGen 1703, mort en 1737. (Voltaire.)

2. Nesmond, brillant chef d'escadre, se distingua surtout par les prises considérables qu’il fit dans les dernières années de cette guerre.

3. La flotte de Tourville qui comptait soixante dix - huit vaisseaux de guerre, dont soixante-trois au-dessus de cinquante canons, rencontra la flotte anglo-batavc, en vue de Bcachy-Tlead,

ou du cap Bévesiers, sur la côte de Sussex, le 10 juillet 1690. Les ennemis perdirent autant de vaisseaux que nous, deux ans plus tard, à la journée de la Bogue.

4. L'amiral Herbert fit enlever les bouées et les balises de la côte et de la Tamise; Tourville, sans pilotes, n’osa aventurer sa flotte, pour le poursuivre.

5. Tourville brûla la bourgade de Teignmouth, sur la côte de Devonshire, avec quatre frégates et des navires marchands ; mais les provinces du sud se levèrent en masse pour repousser l’invasion menaçante.

6* Londonderry, au nord deTTr’ande,

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