CHAPITRE XV
opiniîtrc, mais mal dirigé, pendant (jiiatre mois. Cotte ville ne fut défendue que par un prêtre presbytérien, nommé Walkcr. Ce prédioant s’était mis à la tête de la milice bourgeoise. 11 la menait au prêche et au combat. Il faisait braver aux habitants la famine et la mort. Enfin le prêtre contraignit le roi de lever le siège.
Cette première disgrâce en Irlande fut bientôt suivie d’un plus grand malheur : Guillaume arriva et marcha à lui. La rivière de Royne était entre euxL (11 juillet 1090) Guillaume entreprend de la franchir à la vue de rennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La cavalerie passa à la nage, l’infanterie était dans l’eau jusqu’aux épaules; mais à l’autre bord il fallait traverser un marais; ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume fit passer son armée en trois endroits, et engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons soldats en France et en Espagne, ont toujours mal combattu chez eux. Il y a des nations dont Lune semble faite pour être soumise à l’autre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais la supériorité du génie, des richesses et des armes. Jamais l’Irlande n’a pu secouer le joug de l’Angleterre, depuis qu’un simple seigneur anglais la subjuguai Les Français combattirent à la journée de la Boyne^, les Irlandais s’enfuirent. Leur roi Jacques, n’ayant paru dans Rengagement ni à la tête des Français ni à la tête des Irlandais, se retira le premier. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur ; mais il y a des occasions où Rabattement d’esprit Remporte sur le courage. Le roi Guillaume, qui avait eu l’épaule effleurée d’un coup de canon avant la bataille, passa pour mort en France^. Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente et honteuse. Quelques magistrats subalternes encouragèrent les bourgeois et le peuple à faire des illuminations. On sonna les cloches. On brûla dans plusieurs quartiers des figures d’osier qui représentaient le prince d’Orange. On tira le canon de la Bastille, non point
dans ruister, avait été fondée par les habitants de Londres, sous le règne de Jacques R''; c’était le centre du protestantisme en Irlande.
1. Jacques attendit Guillaume près de Drogheda, sur les bords de la Boyne, petite rivière qui se jette dans la mer d’Irlande.
2. Au XII® siècle, pendant le règne de Henri II. — L’infanterie irlandaise, formée de paysans pillards et indisciplinés, prit la fuite; mais la brave ca-
valerie se fit hacher, en combattant avec le courage de la haine et du désespoir.
3. Lauzun, si célèbre par ses aventures (Voir au chapitre xxvi), commandait les Français.
4. Guillaume avait dans son armée un grand nombre de réfugiés français, et à leur tète le vieux maréchaf de Schomberg et le comlc do Iluvigny, qui furent tués.
par ordre du roi mais par le zèle inconsidéré d’un commandant.
On croirait, sur ces marques d’allégresse et sur la foi de tant d’écrivains, que cette joie effrénée, à la mort prétendue d’un ennemi, était retfet de la crainte extrême qu’il inspirait. Tous ceux qui ont écrit , et Français et étrangers, ont dit que ces réjouissances étaient le plus grand éloge du roi Guillaume. Cependant, si on veut faire attention aux circonstances du temps et à l’esprit qui régnait alors, en verra bien que la crainte ne produisit pas ces transports de joie. Les bourgeois et le peuple ne savent guère craindre un ennemi que quand il menace leur ville. Loin d’avoir de la terreur au *:iom de Guillaume, le commun^ des Français avait alors | l’injustice de le mépriser. Il avait presque toujours été battu par !
les généraux français. Le vulgaire ignorait combien ce prince |
avait acquis de véritable gloire, même dans scs défaites. Guillaume, vainqueur de Jacques en Irlande, ne paraissait pas encore aux yeux des Français un ennemi digne de Louis XIV. Paris, idolâtre de son roi, le croyait réellement invincible. Les réjouissances ne furent donc point le fruit de la crainte, mais de la baine. La plupart des Parisiens, nés sous le règne de Louis, et façonnés au joug despotique, regardaient alors un roi comme une | divinité, et un usurpateur comme un sacrilège. Le petit peuple, ' qui avait vu Jacques aller tous les jours à la messe, détestait Guillaume hérétique. L’image d’un gendre et d’une fille ayant chassé leur père, d’un protestant régnant à la place d’un catholique, enfin d’un ennemi de Louis XIV, transportait les Parisiens d’une espèce de fureur; mais les gens sages pensaient modérément^.
Jacques revint en France, laissant son rival gagner en Irlande de nouvelles batailles, et s’affermir sur le trône. Les flottes françaises furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement combattu^ et les familles irlandaises catlio-
1. « Le bruit se répandit à Paris que le prince d’Orange avait été tué. Ce fut une joie universelle; les habitants de Paris tirèrent spontanément des boîtes et des feux d’artiûce de tous côtés. Le roi désapprouva ce< démonstrations. »
(Journal de Dangeau, août 1690.)
2. Le commun, c’est-à-dire le plus grand nombre, le vulgaire, la foule.
3 Modérément^ avec modération ; ils avaient plus de retenue. — Cependant on peut citer l’vopinion de La Bruyère, qui pensait saiis aucun doute comme beaucoup de genssages: «Vous
avez surtout un homme pâle et livide, qui n’a pas sur soi dix onces de chair et que l’on croirait jeter à terre du moindre souffle... 11 vient dépêcher en eau trouble une île tout entière... 11 était né sujet, il ne l’est plus... il s’agit, il est vrai, de prendre son père et sa mère par les épaules, et de les jeter hors de leur maison. » (Chapitre des Jugements.)
4. C’est en 1691 que Louis XIV fit passer de nouveaux secours en Irlande; Saint-Ruth fut vaincu et tué à la bataille d’.Xghrim (22 juillet).