Cent mille malheureux allèrent de
100 SlÈCLl;: DE LOUIS Xiv.
Ce danger était à craindre. Louis, en couvrant ses frontières de cent mille soldats, avait appris à l’Allemagne à faire de pareils elforts. Cette contrée, plus peuplée que la France, peut aussi fournir de plus grandes armées. On les lève, on les assemble, on les paye plus difficilement; elles paraissent plus tard en campagne : mais la discipline, la patience dans les fatigues les rendent sur la fin d’une campagne aussi redoutables que les Français le sont au commencement. Le duc de Lorraine, Charles V, les commandait. Ce prince, toujours dépouillé de son État par Louis XIV, ne pouvant y rentrer, avait conservé l’Empire à l’empereur Léopold ; il l’avait rendu vainqueur des Turcs et des Hongrois. Il vint, avec l’électeur de Brandebourg, balancer la fortune du roi de France. Il reprit Bonn et Mayence, villes très-mal fortifiées, mais défendues d’une manière qui fut regardée comme un modèle de défense de places. Bonn ne se rendit qu’au bout de trois mois et demi de siège (12 octobre I689j, après que le baron d’Asfeld qui y commandait, eut été blessé dans un assaut général.
Le marquis d’Uxelles depuis maréchal de France, l’un des hommes les plus sages et les plus prévoyants, fit pour défendre Mayence des dispositions si bien entendues, que sa garnison n’était presque point fatiguée en servant beaucoup. Outre les soins qu’il eut au dedans, il fit vingt et une sorties sur les ennemis, et leur tua plus de cinq mille hommes. 11 fit même quelquefois deux sorties en plein jour; enfin il fallut se rendre, faute de poudre, au bout de sept semaines. Cette défense mérite place dans l’iiistoire, et par elle-même, et par la manière dont elle fut reçue dans le public. Paris, cette ville immense, pleine d’un peuple oisif qui veut juger de tout, et qui a tant d’oreilles et tant de langues avec si peu d’yeux, regarda d’Uxelles comme un homme timide et sans jugement. Cet homme, à qui tous les bons officiers donnaient de justes éloges, étant au retour de la campagne, à la comédie sur le théâtre reçut des buées
mander vengeance à l’Allemagne et à l’Europe; la diète décréta l’expulsion de tous les Français qui se trouvaient sur le territoire germanique; Léopold profita de l’indignation pour changer la ligue d’Augsbourg en grande alliance^ afin d’enlever à Louis toutes ses conquêtes et de s'assurer à lui-même la succession d’Espagne; enfin la diète de Hatisbonne déclara la guerre à ces ennemis de l’empire et de la chrétienté.
1. Asfeld (Alexis Bidal, baron d’j, fils d’un ministre de la reine Christine auprès de Louis XIV, se distingua par sa bravoure sous Luxembourg et Gréqui ; il était l’aîné de quatre frères, tous célèbres; ce dernier fut maréchal.
2. Uxellcs ouplutütHuxclles(Nicolas Chàlon du Blé, marquis d’), maréchal en 17U3, président du conseil des affaires étrangères en 1718; mort en 1730.
(Voltaire.)