‹ Sicle de Louis XIVChapitre 189 sur 447 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La victoire, due à la valeur de tous ces jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume, lit h la cour, à Paris et dans les provinces, un elTet qu’aucune bataille gagnée n’avait fait encore.

Monsieur le Duc, le prince de Conti, MM. de Vendôme etleurs amis trouvaient, en s’en retournant, les cliemins bordés de peuple. Les acclamations et la joie allaient jusqu’à la démence. Toutes les femmes s’empressaient d’attirer leurs regards. Les hommes portaient alors des cravates de dentelle, qu’on arrangeait avec assez de peine et de temps. Les princes, s’étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou : les femmes portèrent des ornements faits sur ce modèle; on les appela des Steinkerques. Toutes les bijouteries nouvelles étaient à la Steinkerque. Un jeune homme qui s’était trouvé à cette bataille était regardé avec empressement. Le peuple s’attroupait partout autour des princes; et on les aimait d’autant plus que leur faveur à la cour n’était pas égale à leur gloire.

Ce fut à cette bataille qu’on perdit le jeune prince de Turenne, neveu du héros tué en Allemagne : il donnait déjà des espérances d’égaler son oncle. Ses grâces et son esprit l’avaient rendu cher à la ville, à la cour et à l’armée L

Le général, en rendant compte au roi de cette bataille mémorable, ne daigna pas seulement l’instruire qu’il était malade quand il fut attaqué 2.

Le même général, avec ces mêmes princes et ces mêmes troupes surprises et victorieuses à Steinkerque, alla surprendre, la campagne suivante, le roi Guillaume par une marche de sept

1. Le prince de Turenne était le fils aîné de la duchesse de Bouillon (Marie- Anne Mancini), et le petit-neveu du grand Turenne. Sa courte vie jeta de l’éclat ; brillant élève du collège de Clermont, où il soutint, à dix-huit ans, des thèses de philosophie et de droit, distingué à la cour par son esprit, sa politesse et sa prudence, il fut plus tard accusé, à tort ou à raison, de donner à son ami, le dauphin, les plus fâcheux exemples. Il partit avec les Conti et le prince Eugène de Savoie, ses cousins, pour aller combattre les Turcs en Hongrie. A son retour, il fut forcé de s’exiler, se couvrit de gloire, comme volontaire, au service de Venise en Morée ; mérita d’être rappelé en France, puis servit sons Catinat en Italie, sous

Luxembourg dans les Pays-Bas.

2. Voltaire a passé sous silence la dernière campagne de Louis XIV avant Nerwinde. Le roi s’était dirigé sur Bruxelles et menaçait Liège; Guillaume s’engagea si imprudemment entre Namur et Bruxelles, qu’il se trouva avec quarante mille hommes en présence de cent mille.Luxembourg supplia vainement le roi de combattre ; « il ne put se commettre à un si grand événement. L’effet de sa retraite fut incroyable parmi les soldats et môme parmi le peuple. » Louis XIV cessa de paraître à l’armée. On a justifié la résolution du roi, en disant qu’une bataille n’était pas nécessaire, et qu’il avait l’intention d’envoyer des renforts à son fils, après la prise d’Heidelberg.

lieues, et l’atteignit à Nerwinde ^ Nerwinde est un village près de la Guette à quelques lieues de Bruxelles. Guillaume eut le temps de se retrancher pendant la nuit et de se mettre enbataille. On l’attaque à la pointe du jour (29 juillet 1693) ; on le trouve à la tête du régiment de Ruvigny, tout composé de gentilshommes français que la révocation de l’édit de Nantes avait forcés de quitter leur patrie. Guillaume, suivi d’une troupe si animée, renversa d’abord les escadrons qui se présentèrent contre lui ; mais enfin il fut renversé lui même sous son cheval tué. Il se releva et continua le combat avec les efforts les plus obstinés.

Luxembourg entra deux fois l’épée à la main dans le village de Nerwinde. Le duc de Villeroi^ fut le premier qui sauta dans les retranchements des ennemis. Deux fois le village fut emporté et repris.

Ce fut encore à Nerwinde que ce même Philippe, duc de Chartres, se montra digne petit-fils de Henri IV. Il chargeait pour la troisième fois à la tête d’un escadron. Cette troupe étant repoussée, il se trouva dans un terrain creux, environné de tous côtés d’hommes et de chevaux tués ou blessés. Un escadron ennemi s’avance à lui, lui crie de se rendre ; on le saisit, il se défend seul, il blesse l’officier qui le retenait prisonnier, il s’en débarrasse*. On revoie à lui dans le moment, et on le dégage. Le prince deCondé, qu’on nommait Monsieur le Duc®, le prince de Conti, son émule, qui s’étaient tant signalés à Steinkerque, combattaient de même à Nerwinde pour leur vie comme pour leur gloire, et furent obligés de tuer des ennemis de leurs mains, ce qui n’arrive aujourd’hui presque jamais aux officiers généraux, dcjiuis que le feu décide de tout dans les batailles.

Le maréchal de Luxembourg se signala et s’exposa plus que jamais; son fils, le duc de Montmorency, se mit au-devant de

1. Nerwinden est un village du Brabant, à vingt-quatre kilomètres à l’est (le Louvain.

2. La Guette ou plutôt la Gheete ; il y a deux rivières de ce nom ; la grande G’neete, qui passe à Tirlemout; la petite Gheete, qui vient do Ramillies et passe à Nerwinden: elles se réunissent, et forment la Gheete, qui se jette dans la Demer, affluent de la Dyle.

3. Villeroi (François de Neufville, duc de), fils du gouverneur de Louis XIV et son compagnon de jeunesse; trèsbrave, assez bon officier, mais plus expert comme courtisan que comme gé-

nérai ; maréchal en 1693, mort en 1730.

4. On dit que Guillaume, voyant la cavalerie française immobile sous le feu de ses batteries, ne put s'empêcher de laisser échapper ce cri de colère et d’admiration : a Oh ! l’insolente nation! » — C’est encore à Nerwinden que les gardes-françaises, mettant la baïonnette au bout du fusil, firent la première charge à la baïonnette dont riiistoire fasse mention. La baïonnette n’élaic encore qu’un coutelas qu’on enfonçait dans le canon du fusil après avoir tiré.

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