CHAPITRE XVI
lui lorsqu’on le tirait,, et reçut le coup porté à son père. Enfin le général et les princes reprirent le village une troisième fois, et la bataille fut gagnée.
Peu de journées furent plus meurtrières. Il y eut environ vingt mille morts : douze mille du côté des alliés, et huit de celui des Français. C’est à cette occasion qu’on disait qu’il fallait chanter plus de De profundis que de Te Deiim.
Si quelque chose pouvait consoler des horreurs attachées à la guerre, ce serait ce que dit le comte de Salm, blessé et prisonnier dans Tirlemont. Le maréchal de Luxembourg lui rendait des soins assidus : « Quelle nation êtes-vous! lui dit ce prince; il n’y a point d’ennemis à plus craindre dans une bataille, ni de plus généreux amis après la victoire. »
Toutes ces batailles produisaient beaucoup de gloire, mais peu de grands avantages. Les alliés battus à Fleurus, à Steinkerqiie, à Nervvinde, ne l’avaient jamais été d’une manière complète. Le roi Guillaume fit toujours de belles retraites, et, quinze jours après une bataille, il eût fallu lui en livrer une autre pour être le maître de la campagne. La cathédrale de Paris était remplie des drapeaux ennemis. Le prince de Conti appelait le maréchal de Luxembourg le Tapissier de Notre-Dame. On ne parlait que de victoires. Cependant Louis XIV avait autrefois conquis la moitié de la Hollande et de la Flandre, toute la Franche-Comté, sans donner un seul combat; et maintenant, après les plus grands efforts et les victoires les plus sanglantes, on ne pouvait entamer les Provinces-Unies : on ne pouvait même faire le siège de Bruxelles.
(1 et 2 septembre 1692) Le maréchal de Lorges avait aussi de son côté gagné un grand combat près de Spirebach; il avait même pris le vieux duc de Vurtemberg; il avait pénétré dans son pays ; mais, après l’avoir envahi par une victoire, il avait été contraint d’en sortir. Monseigneur vint prendre une seconde fois et saccager Heidelberg, que les ennemis avaient repris; et ensuite il fallut se tenir sur la défensive contre les Impériaux.
Le maréchal de Catinatneput, après sa victoire de Statïarde et la conquête de la Savoie, garantir le Dauphiné d’une irruption de ce même duc de Savoie, ni, après sa victoire de la Marsaille, sauver l’importante ville de Casai L
1. Casai ne tomba au pouvoir du duc de Savoie qu’en juillet 1695, et par suite d’une convention secrète avec Louis XIV. Victor-Amédée son-
geait à abandonner ses alliés et ne voulait pas laisser cette ville entre leurs mains; les fortifications furent démolies.
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Eu Espagne, le maréchal de Noailles^ g‘^giia aussi une bataille (27 mai 1694) sur le bord du Tor^. Il prit Girone et quelques petites places ; mais il n’avait qu’une armée faible, et il fut obligé, après sa victoire, de se retirer devant Barcelone. Les Français, vainqueurs de tous côtés, et affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés une hydre toujours renaissante. Il commençait à devenir difficile en France de faire des recrues, et encore plus de trouver de l’argent. La rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce temps, apporta la famine. On périssait de misère au bruit des Te et parmi les réjouissances. Cet esprit de confiance et de supériorité, l’àme des troupes françaises, diminuait déjà un peu. Louis XIV cessa de paraître à leur tête. Louvois ^ était mort (16 juillet 1691); on était très-mécontent de Barbesieux, son fils\ (Janvier 1695) Enfin la mort du maréchal de Luxembourg, sous qui les soldats se croyaient invincibles, sembla mettre un terme à la suite rapide des victoires de la France.
L’art de bombarder les villes maritimes avec des vaisseaux retomba alors sur ses inventeurs. Ce n’est pas que la machine infernale avec laquelle les Anglais voulurent brûler Saint-i\lalo, et qui échoua sans faire d’effet, dût son origine à l’industrie des Français ^ Il y avait déjà longtemps qu'on avait hasardé de pareilles machines en Europe. C’était l’art de faire partir les bombes aussi juste d’une assiette mouvante que d’un terrain solide, que les Français avaient inventé; et ce fut par cet art que Dieppe, le Ilavre-dc-Gràce, Saint-Malo, Dunkerque et Calais furent bombardés par les flottes anglaises (juillet 1694 et 1695). Dieppe,
1. Noailles (Anne-Jules, duc de), maréchal en 1693, mort en 1708.
2. Le Ter est une petite rivière qui passe à Girone et se jette dans la Méditerranée, à quarante kilomètres de la frontière française.
3. Voir, pour la mort de Louvois, le chapitre xxvii. Anecdotes.
4. Louis-François Le Tellier, marquis de Barbesieux, secrétaire d’Etat de la guerre ; jeune homme qui commença par préférer le plaisir et le faste au travail. Mort à trente-trois ans en 1701. (Voltaire.) On peut lire, au chapitre XXVIII, une lettre sévère du roi à l’archevêque de Reims, sur son neveu Barbesieux,
Le 30 novembre 1693, la machine infernale lancée contre Saint-Malo vint échouer sur une roche; ses débris cou-
vrirent la campagne ; toutes les vitres de la ville furent brisées. Les 22 et 23 juillet 1694, les Anglais accablèrent Dieppe de bombes et de matières incendiaires, puis le Havre. Le 25 septembre, ils lancèrent contre les deux forts qui protègent Dunkerque deux machines infernales, qui ouvertes par le canon des forts, éclatèrent dans la rade. Après avoir bombardé Calais, ils échouèrent dans une descente pour surprendre Brest; Marlborough avait révélé le projet, et Vauban avait contribué à les repousser. En 1695, les alliés bombardèrent encore inutilement Saint-Malo, Granville, Dunkerque, Calais ; ils n’aboutirent qu’à casser des vitres avec des guinées. En 1696, ils menacent de nouveau Calais, Brest et bombardent Saint-Martin de Ré et les Sables.