CHAPITRE XVI
dont on peut approcher plus facilement, fut la seule qui souffrit un véritable dommage. Cette ville, agréable aujourd’hui par ses maisons régulières, et qui doit ses embellissements à son malheur, fut presque toute réduite en cendres. Vingt maisons seulement au Havre-de-Grâce furent écrasées et brûlées par les bombes; mais les fortifications du port furent renversées. C’est en ce sens que la médaille frappée en Hollande est vraie, quoique tant d’auteurs français se soient récriés sur sa fausseté. On lit dans l’exergue en latin : Le port du Havre hriilé et renversé^ etc. Cette inscription ne ditpas que la ville fut consumée, ce qui eût été faux; mais qu’on avait brûlé le port, ce qui était vrai.
Quelque temps apres, la conquête de Namur fut perdue. On avait, en France, prodigué des éloges à Louis XIV ^ pour l’avoir prise, et des railleries et des satires indécentes contre le roi Guillaume, pour ne l’avoir pu secourir avec une armée de quatrevingt mille hommes. Guillaume s’en rendit maître de la même manière qu’il l’avait vu prendre. 11 l’attaqua aux yeux d’une armée encore plus forte que n’avait été la sienne, quand Louis XIV l’assiégea. Il y trouva de nouvelles fortifications que Vauban avait faites. La garnison française qui la défendit était une armée ; car, dans le temps qu’il en forma l’investissement, le maréchal de Boufflers se jeta dans la place avec sept régiments de dragons. Ainsi Namur était défendue par seize mille hommes et prête à tout moment d’être secourue par près de cent mille.
Le maréchal de Boufflers était un homme de beaucoup de mérite, un général actif et appliqué, un bon citoyen, ne songeant qu’au bien du service, ne ménageant pas plus ses soins que sa vie. Les Mémoires du marquis de Feuquières ^ lui reprochent plusieurs fautes dans la défense de la place et de la citadelle; ils lui en reprochent encore dans la défense de Lille, qui lui a fait tant d’honneur L Ceux qui ont écrit l’histoire de Louis XIV ont copié servilement le marquis de Feuquières pour la guerre, ainsi que l’abbé de Choisy pour les anecdotes. Ils ne pouvaient pas savoir que Feuquières, d’ailleurs excellent officier, et connaissant la guerre par principes et par expérience, était
1. « Voy. l’ode de Boileau elle Fraqment historique de Racine. L’expérience, dit Racine, avait fait connaître au prince d’Orange combien il était inutile de s’opposer à un dessein que le roi conduisait lui-mème. » (Note de Voltaire.)
2. Feuquières (Antoine de Pas, marquis de), né à Paris en 1648. Officier consommé dans l’art de la guerre, et excellent guide s’il est critique trop sévère. Mort en 1711. (Note de Voltaire.)