CHAPITRE XVH
TRAITÉ AVEC LA SAVOIE. MARIAGE DU DUC DE BOURGOGNE. PAIX DE RYSWICK. ÉTAT DE LA FRANCE ET DE l’eUROPE. MORT ET TESTAMENT DE CHARLES II, ROI d’eSPAGNE.
La France conservait encore sa supériorité sur tous ses ennemis. Elle en avait accablé quelques-uns, comme la Savoie et le Palatinat ; elle faisait la guerre sur les frontières des autres. C’était un corps puissant et robuste, fatigué d’une longue résistance, et épuisé par ses victoires. Un coup porté à propos l’eût fait chanceler. Quiconque a plusieurs ennemis à la fois ne peut avoir, à la longue, de salut que dans leur division ou dans la paix. Louis XIV obtint bientôt l’un et l’autre L Victor- Amédée, duc de Savoie, était celui de tous les princes qui prenait le plus tôt son parti, quand il s’agissait de rompre ses engagements pour ses intérêts. Ce fut à lui que la cour de France s’adressa. Le comte de Tessé depuis marécbal de France, homme habile et aimable, d’un génie fait pour plaire, qui est le premier talent des négociateurs, agit d’abord sourdement à Turin. Le maréchal de Catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la négociation. Il n’était pas besoin de deux hommes habiles pour déterminer le duc de Savoie à recevoir ses avantages. On lui rendait son pays : on lui donnait de l’argent; on proposait le mariage de sa fille avec le jeune duc de Bourgogne, fils de Monseigneur, héritier de la couronne de France On fut bientôt d’accord (juillet 1696) : le duc et
1. C’est ainsi qu’a écrit Voltaire; dans quelques éditions on a mis Vune et Vautre.
2. Tessé (René de Froulai-), maréchal en 1708, mort en 1725, a laissé des Mémoires intéressants.
3. Louis, duc de Bourgogne, né le 6 août 1682, mort le 18 février 1712, d’une rougeole épidémique, était fils de
Monseigneur, le premier dauphin ; il épousa alors Marie-Adélaïde de Savoie.
Voltaire parlera plus d’une fois et du duc de Bourgogne, l’élève de Fénelon, qui donna tant d’espérances, et de la spirituelle et aimable duchesse, dont la grâce et la vivacité ranimèrent la gaieté clans les dernières années du grand règne.
Câlinât conclurent le traité à Notre-Dame de Lorette, où \U allèrent sous prétexte d’un pèlerinage de dévotion qui ne lit prendre le change à personne C Le pape (c’était alors Innocent XII) entrait ardemment dans cette négociation Son but était de délivrer h la fois l’Italie et des invasions des Français, et des taxes continuelles que l’Empereur exigeait pour payer ses armées. On voulait que les Impériaux laissassent l’Italie neutre. Le duc de Savoie s’engageait par le traité à obtenir cette neutralité. L’Empereur répondit d’abord par des relus; car la cour de Vienne ne se déterminait guère qu’à 1 extrémité. Alors le duc de Savoie joignit ses troupes à l’armée française. Ce prince devint, en moins d’un mois, de généralissime de l’Empereur, généralissime de Louis XIV. On amena sa j fille en France, pour épouser, à onze ans (1697), le duc de ; Bourgogne qui en avait treize. Après la défection du duc de | Savoie, il arriva, comme à la paix de Nimègue, que chacun des I alliés prit le parti de traiter. L’Empereur accepta d’abord la ! neutralité de l’Italie. Les Hollandais proposèrent le château de ! Ryswick^, près de La Haye, pour les conférences d’une paix . générale. Quatre armées que le roi avait sur pied servirent à | bâter les conclusions. Quatre-vingt mille hommes étaient en | Flandre sous Villeroi. Le maréchal de Choiseul en avait I quarante mille sur les bords du Rhin. Câlinât en avait encore | autant dans le Piémont^. Le duc de Vendôme parvenu enfin au 1 généralat, après avoir passé par tous les degrés depuis celui de 1 garde du roi, comme un soldat de fortune commandait en Catalogne, où il gagna un combat, et où il prit Barcelone (auguste 1697). Ces nouveaux efforts et ces nouveaux succès
3. Le congrès se tint au château de Neubourg-Hausen, appartenant à Guil- .■5 laume, près du village de Hyswick, à une lieue de la Haye ; la maison a disparu, la place est marquée par un obélisque.
4. En 1687, Villeroi, Boufflers et Gatinat avaient cent cinquante mille hommes en Belgique; le 15 mai, Gatinat, < rappelé d’Italie, investit Ath, qui capitula le 7 juin.
5. Vendôme, ni dgré 9-;s talents et ,1 ses services militaires, avait jusqu’àlors été éloigné du généralat par î Louis XIV, qui, par système, ne voulait pas confier d’armée à un prince, et qui de plus n’aimait pas le caractère cynique et les désordres de la vie privée de Vendôme
1. La paix de Turin fut signée, le 30 mai, entre les agents des deux princes. Louis XIV céda Pignerol démantelé et ses dépendances, renonça à Gasal, rendit la Savoie, Suze, le comté de Nice.
Les ambassadeurs de Savoie seraient désormais traités en France comme ceux des rois. Si la guerre continue, on cédera au duc les conquêtes qui seront faites dans le Milanais. Le traité fut ratifié le 29 juin ; une trêve d’un mois fut accordée le 12 juillet. Malgré les efforts de l’Empereur la paix fut publiée le to septembre 1696; le 17, Victor-Amédée rejoignit Gatinat et investit Valenza du 18 au 19.
2. Innocent XII (Pignatelli) ; il condamna l’illustre Fénelon. D’ailleurs il fut aimé et estimé M091 1700b