CHAPITRE XVII
allait l’être encore du roi d’Espagne; il devait commander les armées françaises en Italie. On ne s’attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la reine d’Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.
Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Mantoue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de l’Espagne, s’unit d’abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naples, tout paraissait être aux Bourbons. Le roi était si fier de sa prospérité, qu’en parlant au duc de La Rochefoucauld au sujet des propositions que l’Empereur lui faisait alors, il se servit de ces termes : « Vous les trouverez encore plus insolentes qu’on ne vous l’a dit L »
(Septembre 1701). Le roi Guillaume, ennemi jusqu’au tombeau de la grandeur de Louis XIV, promit à l’empereur d’armer pour lui l’Angleterre et la Hollande^ : il mit encore le Danemark dans ses intérêts ; enfin il signa à la Haye la ligue déjà tramée contre la maison de France. Mais le roi s’en étonna peu; et comptant sur les divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et plus encore sur les forces réunies de la France et de l’Espagne, il sembla mépriser ses ennemis®.
Jacques mourut alors à Saint-Germain (16 septembre 1701). Louis pouvait accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique, en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande, après avoir reconnu Guillaume par le traité de Ryswick \ Un pur sentiment
1. « Du moins c’est ce que rapportent les Mémoires manuscrits du marquis de Dangeau. Ils sont quelquefois infidèles. » (Note de Voltaire.) — Sur ces Mémoires, voyez notre préface, et le chapitre xxv du Siècle de Louis XIV.
2. Dès le commencement de 1701, les lords invitèrent Guillaume à contracter une nouvelle alliance avec la Hollande et l’Empereur, dans le même but que celle de 1689 ; les Communes s’engagèrent à le soutenir dans toutes les alliances qu’il contracterait pour mettre des bornes à la puissance exorbitante de la France; le Parlement vota une levée de trente mille matelots et une somme de deux millions sept cent mille livres sterling. — Un traité secret fut signé à La Haye entre les plénipotentiaires de l’Empereur, de l’Angleterre et de la Hnllonde, afin de procurer à Sa Majesté
Impériale une satisfaction juste et raisonnable, au roi de la Grande-Bretagne et aux Seigneurs Etats-Généraux une sûreté suffisante pour leurs terres et pays, navigation et commerce (7 septembre 1701). On avait décidé un nouveau traité de partage, avec de grands avantages pour les puissances maritimes.
3. Cependant il y avait en Angleterre beaucoup d’hommes qui ne semblaient pas disposés à recommencer la lutte; les tories conservaient leur répugnance pour la guerre ; les fabricants et les commerçants demandaient le maintien de la paix; il n’y avait pas encore de rupture officielle , quand Jacques 11 mourut.
4. Le Dauphin et le duc de Bourgogne étaient d’avis de reconnaître le fils de Jacques II; mais les ministres s’y opposaient.
de générosité le porta d’abord à donner au lils du roi Jacques la consolation d’un honneur et d’un litre que son malheureux père avait eus jusqu’à sa mort, et que ce traité de Ryswick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du conseil furent d’une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, avec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc de Bourgogne, et pensait en tout comme le précepteur de ce prince, le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines de gouvernement et par la préférence qu’il donnait aux intérêts des peuples sur la grandeur des rois. Le marquis de Torcy appuya, par des principes de politique, ce que le duc de Beauvilliers avait dit comme citoyen. Il représenta qu’il ne convenait pas d’irriter la nation anglaise par une démarche précipitée. Louis se rendit à l’avis unanime de son conseil; et il fut résolu de ne point reconnaître le fils de Jacques II pour roi.
Le jour même, Marie de Modène, veuve de Jacques, vient parler à Louis XIV dans l’appartement de M“® de Maintenon. Elle le conjure en larmes de ne point faire à son fils, à elle, à la mémoire d’un roi qu’il a protégé, l’oulrage de refuser un simple titre, seul reste de tant de grandeurs ; on a toujours rendu à son fils les honneurs d’un prince de Galles ; on le doit donc traiter en roi après la mort de son père : le roi Guillaume ne peut s’en plaindre, pourvu qu’on le laisse jouir de son usurpation. Elle fortifie ces raisons par l’intérêt de la gloire de Louis XIV. Qu’il reconnîiisse ou non le fils de Jacques II, les Anglais ne prendront pas moins parti contre la France, et il aura seulement la douleur d’avoir sacrifié la grandeur de ses sentiments à des ménagements inutiles. Ces représentations et ces larmes furent appuyées par M^® de Maintenon. Le roi revint à son premier sentiment, et à la gloire de soutenir autant qu’il pouvait des rois opprimés. Enfin Jacques III fut reconnu le même jour qu’il avait été arrêté dans le conseil qu’on ne le reconnaîtrait pas L
Le marquis de Torcy a fait souvent l’aveu de cette anecdote singulière. Il ne l’a pas insérée dans ses Mémoires manuscrits, parce qu’il pensait, disait-il, qu’il n’était pas honorable à son
i. L’entrevue du roi avec la reine d’Angleterre précéda la mort de Jacques 11, puisque Louis XIV lui promit de reconnaître son fils. Aussitôt après la mort du roi d’Angleterre (10 septembre 1701, et non 16 septembre,
comme Voltaire l’a écrit plus haut), les honneurs royaux furent rendus à son fils ; Guillaume s’empressa de rappeler son ambassadeur en France et chassa d’Angleterre le chargé d’affaires de Louis XIV.