CHAPITRE XVIII
son canon, son champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de Friedlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu’il avait remporté la victoire, et fit chanter un Te Deum plus honteux pour lui que la bataille perdue.
Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars maréchal de France sur le champ de bataille, et le roi, quinze jours après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné L
(Avril 1703) Le maréchal de Villars joint enfin l’électeur de Bavière ^ avec ses troupes victorieuses : il le trouve vainqueur de son côté, gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où l’Empire assemblé^ venait de conjurer sa perte.
Villars était plus fait pour bien servir l’Etat, en ne suivant que son génie, que pour agir de concert avec un prince. Il mena ou plutôt il entraîna l’électeur au delà du Danube; et quand le lleuve fut passé, l’électeur se repentit, voyant que le moindre échec laissait ses États à la merci de l’Empereur^. Le comte de Styrum, à la tête d’un corps d’environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du prince de Bade, auprès de Donawerth^. « Il faut les prévenir, dit le maréchal au prince; il faut tomber sur Styrum et marcher tout à l’heure.» L’électeur temporisait : il répondait qu’il en devait conférer avec ses généraux et ses ministres. « C’est moi qui suis votre ministre et votre
du duc de Lorraine, il se distingua au siège de Vienne en 1683, combattit les Turcs avec succès sur le Danube (1689- 91), puis les Français sur le Rhin (1693-1696); se mit sur les rangs pour succéder à Sobieski en Pologne (1697), et. quoique général distingué, fut moins heureux dans la guerre de la succession d’Espagne. Il avait fait vingt-six campagnes, commandé à vingt-cinq sièges et livré treize batailles.
1. Le roi voulut ajouter du retour, dit Saint-Simon; sur le paquet d’envoi, il y avait: à M, le marquis de Villars ; et dedans : A mon cousin le maréchal de Villars.
2. L’électeur de Bavière s’était déclaré au commencement de septembre; on lui avait promis le gouvernement héréditaire de la Belgique. Alors il entra en Souabe, s’empara d’Ulm et se trouva maître du Danube supérieur; il s’agissait de le rejoindre; la victoire de Villars lui permit de franchir la
Forêt-Noire et d’opérer sa jonction avec les Bavarois.
3. L’Empire assemblé , c’est-à-dire les Etats de l’Empire formant la Diète.
4. Villars voulait qu’on profitât de la supériorité des forces pour se porter sur Passau, Lintz et Vienne ; c’était une belle idée, d’autant plus que les Hongrois soulevés faisaient des courses jusqu’en deçà de Presbourg, L’Empereur se préparait à quitter Vienne, et peut-être aurions-nous pu signer une paix glorieuse. Mais l’électeur, mal conseillé, recula devant ce plan audacieux, et résolut de conquérir le Tyrol, de concert avec Vendôme, en attaquant les Alpes par les deux revers. La résistance héroïque des Tyroliens força l’électeur à regagner ses Etais; l’ernpereur était sauvé.
5. Donauwerth ou Donawerth, sur le Danube, dars la Bavière, jadis ville impériale très-importante par son pont sur le fleuve.
général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d’autre conseil que moi, quand il s’agit de donner bataille?» Le prince, occupé du danger de ses États, reculait encore -, il se fâchait contre le général ; (( Eli bien ! lui dit Villars, si Votre Altesse Électorale ne veut pas saisir l’occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les Français ; » et aussitôt il donne ordre pour l’attaque. Le prince, indigné^, et ne voyant dans ce Français qu’un téméraire, fut obligé de combattre malgré lui. C’était dans les plaines d’Hochstedt^, auprès de Donawerth.
(20 septembre 1703). Après la première charge on vit encore un effet de ce que peut la fortune dans les combats. L’armée ennemie et la française, saisies d’une terreur panique, prirent la fuite toutes deux en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques minutes sur le champ de bataille : il rallia les troupes, les ramena au combat et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux, on en prit quatre mille, ils perdirent leur canon et leur bagage. L’électeur se rendit maîtr:^ d’Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut agité dans le conseil de l’Empereur s’il sortirait de sa capitale^.
La terreur de l’Empereur était excusable : il était alors battu partout (6 septembre). Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de Tallard et de Vauban, venait de prendre le Vieux- Brisach^. (14 novembre 1703) Tallard venait non-seulement de reprendre Landau^, mais il avait encore défait auprès de Spire ^
1. « Tout ceci doit se trouver dans les Mémoires du maréchal de Villars, manuscrits; j’y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé de ces Mémoires est absolument de luii; les deux autres sont d’une main étrangère et un peu différente.
» On voit, par les dépêches du maréchal, combien il y avait à souffrir de la cour de Bavière ; « Peut-être valait-il » mieux lui plaire que de le bien ser- » vir. Ses gens en usent ainsi. Les Ba- » varois, les étrangers, tous ceux qui » l’ont volé, friponné au jeu, livré à » l’Empereur, ont fait avec lui leur for- » tune, etc.
» Il entend par ces mots, livré à V Empereur^ une intrigue que les ministres de l’électeur de Bavière formaient alors pour faire sa paix avec l’Autriche, dans le temps que la France combattait pour lui. I) (Note de Voltaire.)
2. Hochstedt ou Hochstett est une pepetite ville de 2,000 habitants, sur la rive gauche du Danube, au-dessus de Donauwerth; batailles de 1703, 1704 et
1800. On déterra dans ces plaines, en 1780, une si grande quantité d’ossements, qu’on s’en servit pour faire une chaussée.
3. Ce fut surtout avant la bataille d’Hochstedt que la fuite de l’Empereur fut agitée à Vienne.
4. Le Vieux-Brisach , sur la rive droite du Rhin, dans le grand-duché de Bade, était autrefois l’une des clefs de la forêt Noire et de l’Allemagne ; il appartint à la France de 1648 à 1697.
En 1793, la ville fut bombardée et presque détruite par les Français.
5. Landau, dont il est si souvent question dans ces guerres, sur la Queicli, avait été fortifiée par Vauban. C’est une position militaire importante, à l’entrée de l’Alsace septentrionale. Elle a été enlevée à la France en 1815, donnée à la Bavière, et est devenue une des places fortes de la Confédération germanique.
6. Spire, ville très-ancienne, à la gauche du Rhin, dans la Bavière rhénane, fut une ville impériale très-florissante,