I CHAPITRE XIX
Iles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne Icliassé comme lui de ses États; ils s’embrassèrent en versant des larmes. L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles, accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d’un arrièrepetit-fils de Louis XIV L Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut que M“® de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus invincible.
On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que l’Empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette défaite, avec une inscription flétrissante ^ pour le roi de France : mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense, qui porte le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre furent le premier prix qu’il reçut de sa victoire Le poëme du célèbre Addison^, monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus h-onorables du duc de Marlborough. L’Empereur
les forces impériales. L électrice, au nom de son mari, s’était engagée à li- \rrer toutes les places fortes du duché et à licencier les troupes.
1. Le duc de Bretagne, fils aîné du duc de Bourgogne, naquit le 25 juin, et la bataille ne fut perdue que le 13 août. Les fêtes continuèrent malgré le désastre ; la ville en donna une sur la rivière et le roi à Marly; on avait attendu les relevailles de la duchesse de Bourgogne.
2. « Beboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette pyramide : on le crut en effet en France ; le maréchal de Villars, en 1707, envoya cinquante maîtres pour la détruire : on ne trouva rien. Le continuateur de Thoyras, qui n’a écrit que d’après les journaux de La Haye, suppose cette inscription, et propose même de la changer en faveur des Anglais. Elle fut imaginée en effet par des Français réfugiés oisifs. Il était très-commun alors, et il l’est encore aujourd’hui, de donner des imaginations ou des contes populaires pour des vérités certaines. Autrefois les Mémoires manquaient à l’histoire, aujourd’hui la multiplicité des Mémoires lui
nuit. Le vrai est noyé dans un océan de brochures. » (Note de Voltaire.) — Voici quelle était cette inscription proposée pour un monument en mémoire de cette victoire : Agnoscat tandem Ludomem XIY neminem debere ante obitum aut felicem aut magnum vocari,
3. Marlborough, à son retour à Londres, reçut la visite d’une commission nombreuse, députéé par la Chambre des Communes pour le féliciter; la cité de Londres donna une fête magnifique en son honneur; la reine et le Parlement lui offrirent le domaine royal de Woodstock; puis Anne ordonna qu’un magnifique palais serait construit sur ce domaine, aux frais de la liste civile, et prendrait le nom de château de Bleinheim.
4. Addison (Joseph), né en 1672, mort en 1719. Déjà célèbre, il fut en- • gagé par Godolphin, sur la recommandation de lord Halifax, à célébrer la victoire de Marlborough dans un poëme digne de la joie nationale; il fut récompensé par la place de commissaire des appels, et en 1706, nommé soussecrétaire d’Etat. Voir plus loin le chapitre XXXIV.
le fit prince de l’Empire, en lui donnant la principauté de Mindellieim, qui fut depuis échangée contre une autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough étant devenu le plus beau qu’il pût porter.
L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du Danube au Rhin. Ils passent le Rhin ; ils entrent en| Alsace. Le prince Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches, investit Landau que les Fran-| çais avaient repris. Le roi des Romains, Joseph, fils aîné de' l’empereur Léopold, vient à ce siège. On prend Landau, on prend Trarbacb (19 et 23 novembre 1704).
Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en Allemagne pour résister à Marlborough, et on les fit. On rassembla les débris de l’armée; on épuisa les garnisons ; on fit marcher des milices. Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée, et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la commander Il vint, et se trouva près de Trêves, avec des forces inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup alors. Le duc de Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en être estimé, lui écrivit en décampant : « Rendez-moi la justice de croire que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui®. »’
Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre, où commandait le maréchal de Villeroi, délivré de sa prison, n’était pas entamée. En Espagne, le roi Philippe V et
1 . Landau se rendit, le 24 novembre, après une belle défense, qui coûta neuf mille hommes à l’ennemi. Trarbacb lutta avec le même héroïsme. Les Anglais occupèrent Trêves, et Marlbor rough se prépara à envahir la Lorraine au printemps.
2. O Servez-vous de moi, disait Villars au roi, car je suis le seul général de l’Europe dont le bonheur à la guerre n’ait jamais été altéré. Dieu me conserve cette fortune pour le service de
Votre Majesté. » Villars se vantait; mais il tint parole.
3. Marlborough voulait envahir la France par la Moselle; les troupes allemandes, le prince de Bade, devaient s’unir à lui pour faire réussir l’invasion. Mais Villars priL d’excellentes positions près de Sierck, et fit échouer les combinaisons du général anglais (juin 1703). « Villars fit cette année, dit Saint-Simon, une campagne digne des plus grands généraux. »