‹ Sicle de Louis XIVChapitre 259 sur 447 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L’Empereur avait autant d’espérance au moins d’établir son frère Charles en Espagne, que Louis XIV d’y conserver son petitfils. Déjà cette succession, que les Espagnols avaient voulu rendre indivisible, était partagée entre trois têtes. L'empereur avait pris pour lui la Lombardie et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne et une partie de l’Aragon. Le pape Clément XI avait toujours reconnu Philippe V, à l’exemple de son prédécesseur, et il était attaché à la maison de BourbonL L’Empereur l’en punit en déclarant indépendants de l’Empire beaucoup de fiefs qui relevaient jusqu’alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en ravageant quelques terres ecclésiastiques, en se saisissant de la ville de Comacchio^.

(Auguste 1708) Restait à la monarchie espagnole, au delà du continent, Pile de Sardaigne avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la Sardaigne à l’empereur Joseph; caries Anglais voulaient que l’archiduc son frère n’eût que l’Espagne. Leurs armes faisaient alors les traités de partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un autre temps et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mers les galions de l’Amérique dont ils prirent quelques-uns, qu’à donner à l’Empereur de nouvelles terres.

La France était aussi humiliée que Rome, et plus en danger; les ressources s’épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples, qui avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis XIV malheureux

Des partisans^, à qui le ministère avait vendu la nation pour

cheval ; mais, comme il était âgé et infirme, ils eurent la politesse en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaise de poste. Gela consuma du temps. Les pages du roi coururent après eux ; le premier écuyer fut délivré, et ceux qui l’avaient enlevé furent prisonniers eux -mêmes; quelques minutes plus tard, ils auraient pris le Dauphin, qui arrivait après Béringhen avec un seul garde. » (Note de Voltaire.)

1. Le pape Clément XI (Albani) a régné de 1700 à 1721 ; il n’était pas inconstant; il était attaché, comme ledit Voltaire, à la maison de Bourbon; mais il dut céder à la force et à la violence. Il avait un instant menacé l’empereur de ses armes spirituelles et temporelles; Joseph les brava, fit saisir les biens ecclésiastiques en Italie et ravager cruellement par ses troupes les Etats pontificaux. Le pape, qui ne fut soutenu ni

par les Italiens, ni par la France, dut se résigner.

2. CoMACCHio est une petite ville de 6,000 habitants, au milieu des lagunes qui portent son nom, à 4 kilomètres de l’Adriatique, dans la province de Ferrare. Elle est importante par ses marais salants.

3. En 1709, il y eut des émeutes dans les marchés de plusieurs villes; des placards outrageants pour le gouvernement, et même pour le roi, furent affichés dans les rues, sur les murs des églises et jusque sur les piédestaux des statues de Louis XIV. a II y eut aussi, dit Saint-Simon, une multitude de vers et de chansons où rien ne fut épargné. »

4. Les PARTISANS étaient ceux qui prenaient à ferme les impôts indirects, en vertu d’un traité qu’on appelait parti.

quelque argent comptant dans ses besoins pressants, s’engrais-

luxe^ Ce qu’ils avaient prêté était dissipé. Sans l’industrie bar- i die de quelques négociants et surtout de ceux de Saint-Malo, qui | allèrent au Pérou et rapportèrent trente millions dont ils prêté- j rent la moitié à l’État, Louis XIV n’aurait pas eu de quoi payer i ses troupes. La guerre avait ruiné la France, et des marchands | la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne.

Les galions qui ne furent pas pr‘s par les Anglais servirent à défendre Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrues de soldats plus faciles. Cliamillart, élevé • au ministère des finances et de la guerre, se démit en 1708 des finances^, qu’il laissa dans un désordre que rien ne put réparer sous ce règne; et, en 1709, il quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux ou les fautes sont inévitables^. Voisin^, qui après lui gouverna l’état militaire, et Desmarets^, qui administra les finances, ne purent ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti.

(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la

1. On connaît la scène curieuse racontée par Saint-Simon, au sujet du financier juif, Samuel Bernard, que le roi lui-même promena dans tout Marly,

« avec les grâces qu’il savait si bien employer quand il avait dessein de combler. » Bernard prêta onze millions.

2. Berwick raconte que le roi , au commencement de 1708, lui dit à luimême : « Chamillart croit en savoir plus, beaucoup plus qu’aucun général ; mais il n’y entend rien du tout. »

Louis XIV cependant résista aux instances du ministre qui voulait se retirer.

3. « L’histoire de l’ex -jésuite La Motte, rédigée par La Martinière, dit que Chamillart fut destitué du ministère des finances en 1703, et que la voix publique y appela le maréchal d’Harcourt. Les fautes de cet historien sont sans nombre. »

4. Daniel Voisin, secrétaire d’Etat de la guerre en 1709, exerça le ministère, quoique chancelier, en 1714, jusqu’à la mort de Louis XIV. Ancien intendant du Hainaut, il avait régi, comme Chamillart, les affaires de Saint-

Cyr ; c’était aussi une créature de de Maintenon. Rude, égoïste et dur, il était moins incapable que son prédécesseur; au reste ce fut Boufflers qui traça avec le roi les plans de campagne. Voisin mourut en 1717.

5. Nicolas Desmarets , neveu de Colbert, contrôleur général en 1708, fui, dit Voltaire, « zélé, laborieux, intelligent, mais il ne put réparer les maux de la guerre. Démis après la mort de Louis XIV. En quittant sa place, il donna au régent une apologie de son administration qu’on a imprimée depuis. Il y parle avec franchise des opérations injustes en elles-mêmes auxquelles il a été forcé par le malheur des temps, pour prévenir de nouveaux malheurs et de plus grandes injustices.

Ce mémoire prouve qu’il avait des talents, une grande modestie et des intentions droites. On peut le regarder comme un modèle de la manière simple, noble, respectueuse et ferme, qui convient à un ministre obligé de rendre compte de son administration. Il fut immolé à la haine publique et ses sucsesseurs le firent regretter. Mort en 1721. » Voir le chapitre XXX.

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