‹ Sicle de Louis XIVChapitre 260 sur 447 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

France, périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point d’espérance de récolte On avait très-peu de magasins. Les grains, qu’on pouvait faire venir à grands frais ^ des Échelles du Levant^ et de l’Alriciue, pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet hiver était général dans l’Europe ; mais les ennemis avaient plus de ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si longtemps les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.

Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or ; les plus grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la monnaie. On ne mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs familles, à Versailles même se nourrirent de pain d’avoine. de Maintenon en donna l’exemple^.

Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’bésita pas dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes Hollandais autrefois si maltraités par lui.

Les Etals-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi Guillaume, et les magistrats hollandais qui appelaient déjà leurs familles les familles patriciennes, étaient autant de rois. Les quatre commissaires hollandais députés à l’armée

1. «Le froid prit subitement la veille des Rois, et fut près de deux mois au delà de tout souvenir. En quatre jours la Seine et toutes les autres rivières furent prises, et, ce qu’on n’avait jamais vu, la mer gela à porter le long des côtes. Les tribunaux en furent fermés assez longtemps. Ce qui perdit tout et ce qui fit une famine en tout genre de productions de la terre, c’est qu’il dégela parfaitement sept ou huit jours et que la gelée reprit subitement et aussi rudement qu elle avait été. » (Saint-Simon.)

2. On fit venir cent vingt mille quintaux de grains tirés de l’Archipel et des côtes de Barbarie, et d’autres blés de Dantzig.

3. Les Echelles du Levant sont les ports de la Méditerranée orientale, soumis aux Turcs, où les Européens ont des comptoirs, comme Constantinople, ‘^^alonique , Smyrne , Chypre, Alexandrie, etc. Ce mot vient de marches ou escaliers, s’appuyant sur les

môles de ces ports, pour le débarquement des marchandises; ou plutôt de l’expression faire escale (échelle), s’arrêter à différents ports , arriver par échelons à sa destination, suivant l’habitude des marins provençaux.

4. La colère fut grande dans le peuple, comme la souffrance. « Beaucoup de gens, dit Saint-Simon, crurent que messieurs des finances avaient saisi cette occasion de s’emparer des blés par des émissaires répandus dans le royaume, pour les vendre ensuite au prix qu’ils voulaient mettre, au profit du roi, sans oublier le leur. » C’était une cruelle calomnie. I! y eut au contraire peine de mort contre les accapareurs, et le gouvernement déploya la plus grande sollicitude pour soulager les misères du peuple. Mais les hôpitaux rejetaient leurs malades sur les places publiques ; les valets du roi mendiaient du pain à Versailles, diton ; et les soldats étaient difficilement nourris.

*iS8 SIÈCLE DE LOUIS XIV. |

Irailaiciit avec fierté trente princes d’Allemagne à leur solde. I Qu'on fasse venir Ilolstein, disaient-ils, qu'on dise à Hesse de nous I venir parler^. Ainsi s’expliquaient des marchands qui, dans la 1 simplicité de leurs vêtements et dans la frugalité de leurs repas, % se plaisaient à écraser à la fois l’orgueil allemand, qui était à W leurs gages, et la fierté d’un grand roi autrefois leur vainqueur, fl

On les avait vu vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV I en 1665, soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un ; courage intrépide; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils ! étaient bien loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de > simples démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grau- \ deur que la puissance : ils voulaient que leur État eût en souve- «i raineté dix villes en Flandre, entre autres Lille, qui était entre i leurs mains, et Tournai, qui n’y était pas encore. Ainsi les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non-seuiemcnt aux dépens de la France, mais encore aux dépens de l’Autriche pour laquelle ils combattaient, comme Venise avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit monarchique^.

Il y parut bien quelques mois après ; car, lorsque ce fantôme de négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec les États généraux, en 1709, ce célèbre traité de la Barrière, par lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on prendrait sur la France, auraient garnison dans vingt places de la Flandre aux dépens du pays, dans Huy, dans Liège et clans Bonn, et auraient en toute souveraineté la haute Giieldre. Ils seraient devenus en effet souverains des dix-sept provinces des Pays-Bas; ils auraient dominé dans Liège et dans Cologne. C'est ainsi qu’ils voulaient s’agrandir sur les ruines mêmes de leurs alliés. Ils nourrissaient déjà ces projets élevés, quand le roi leur envoya secrètement le président Rouillé pour essayer de traiter avec eux

1. « C’est ce que l’auteur tient de la bouche de vingt personnes qui les entendirent parler ainsi à Lille, après la prise de cette ville. Cependant il se peut que ces expressions fussent moins l’effet d’une fierté grossière que d’un style laconique assez en usage dans les armées. » (Note de Voltaire.)

2. «Encore quelques années, disaient les Hollandais, et la France, si formidable ne sera plus à craindre. »

3. Rouillé, président de la cour des aides, se rendit secrètement en Hollande (mars 1709); ce fut à Bodegrave qu’on le força de venir négocier. — Voir page 131.

chapitriî; XXI.

Ce négociateur vit d’abord dans Anvers deux magistrats d’Amsterdam, Bruys et Vanderdussen, qui parlèrent en vainqueurs, et qui déployèrent, avec l’envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient été accablés en 1662. On affecta ensuite de négocier quelque temps avec lui, dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV avaient mis autrefois à feu et à sang. Quand on l’eut joué assez longtemps, on lui déclara qu’il fallait que le roi de France forçât le roi son petit-fils à descendre du trône sans aucun dédommagement, que l’électeur de Bavière François-Marie et son frère l’électeur de Cologne demandassent grâce, ou que le sort des armes ferait les traités.

Les dépêches désespérantes du président de Bouillé arrivaient coup sur coup au conseil, dans le temps de la plus déplorable misère où le royaume eût été réduit dans les temps les plus funestes. L’hiver de 1709 laissait des traces affreuses ; le peuple périssait de famine. Les troupes n’étaient point payées; la désolation était partout. Les gémissements et les terreurs du public augmentaient encore le mal.

Le conseil ^ était composé du Dauphin, du duc de Bourgogne, son fils, du chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis de ïorcy, du secrétaire d’État de la guerre, Chamillart, et du contrôleur général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si touchante de l’état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les ministres de la guerre et des finances avouèrent qu’ils étaient sans ressources. « Une scène si triste, dit le marquis de Torcy, serait difficile à décrire, quand même il serait permis de révéler le secret de ce qu’elle eut de plus touchant. » Ce secret n’était que celui des pleurs qui coulèrent.

Le marquis de Torcy, dans cette crise, proposa d’aller luimême partager les outrages qu’on faisait au roi dans la personne du président Rouillé ; mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refusé? Il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures.

Les alliés commençaient déjà la campagne. Torcy va sous un

1. Le conseil se réunit le 28 avril : O Je me suis toujours soumis, lui dit le roi, à la volonté divine ; et les maux dont il lui plaît d’affliger mon royaume ne me permettent plus de douter des

sacrifices qu’elle demande que je lui fasse de tout ce qui pouvait m’ètre le plus sensible. J’oublie donc ma gloire.» (Mém. de Torcy.)

nom emprunté jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les étrangers comme le principal ministre de France est dans son antichambre. Heinsius avait été i autrefois envoyé en France par le roi Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange L II s’était adressé à Louvois, secrétaire d’État ayant le département du Dauphiné, sur la t frontière duquel Orange est situé 'L Le ministre de Guillaume i parla vivement, non-seulement pour son maître, mais pour les i réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit çu'il le s ferait mettre à la Bastille ^ ? Un tel discours tenu à un sujet eût j. été odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent \ outrage au droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des i impressions profondes dans le cœur d’un magistrat d’un peuple libre.

Il y a peu d’exémples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le marquis de Torcy, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une fortune immense qu’il aimait également ; le troisième, gouverné par les deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trêve; et pendant cette trêve une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune pour les alliés du roi ; à condition que le roi se joindrait à ses ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach, et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace^. Louis XIV ne s’était pas attendu.

i. La principauté à' Orange s’étendait autour de la ville de ce nom, de Garpentras au Rhône ; démembrée du royaume d’Arles, elle appartint successivement aux quatre familles des Adhémar, des Baux, des Ghâlons et de Nassau^ depuis 1530. Elle n’avait plus que 16 kilomètres de long sur 12 de large, quand Louis XIV s’en empara; la possession lui eu fut confirmée par le traité d'Utrecht. Orange est de nos jours un chef-lieu d’arrondissement du département de Vaucluse ; elle renferme encore beaucoup de monuments romains

2. Les ministères n’avaient pas, comme maintenant , des attributions spéciales, bien distinctes. Il n’y avait pas de ministre de l’intérieur, et les généralités étaient partagées entre les quatre secrétaires d'Etat ; celui de la guerre avait l’Alsace, la Franche- Comté, la Lorraine, le Dauphiné, l’Artois, la Flandre, le Roussillon.

3. a Voyez les Mémo res de Torcy, tome III, page 2; ils ont confirmé tout ce qui est avancé ici. » (Note de Voltaire.)

4. Les conditions étaient encore plus dures et plus humiliantes que Voltaire

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