‹ Sicle de Louis XIVChapitre 261 sur 447 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand Cliurcliill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom de Ileinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui imposeraient de pareilles lois. En vain Torcy voulut tenter Marlborougli par l’offre de quatre millions : le duc qui aimait autant la gloire que l’argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torcy apporta au roi les ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adnissa aux gouverneurs des provinces, aux communautés des villes une lettre circulaire ^ par laquelle, en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur honneur et même leur pitié Les politiques' dirent que Torcy n’était allé s’humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la nation ; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On laissa même encore quelques jours le

ne le dit. Louis XIV devait reconnaître Charles 111 comme roi de toute la monarchie espagnole, dont aucune partie ne pourrait être démembrée ou donnée à un Bourbon, de quelque manière que ce fût. De plus Dunkerque devait être rasée et son port comblé; on rendrait au duc de Savoie ses provinces, et de plus Exilles et Fénestrelles ; le roi consentirait au dépouillement de tous ses alliés, etc.; et si le duc d'Anjou ne se soumettait pas dans le délai fixé, « le roi très-chrétien et les alliés prendraient de concert des mesures convenables pour assurer l’entier effet du traité.» — 0 Les alliés, comme dit Saint-Simon, se jouaient de la ruine du roi et cachaient à peine que leur dessein tendait à une destruction générale de la France. » Duclos dit même avoir vu un mémoire signé du prince Eugène qui donnait les moyens de démembrer le royaume.

1. Aux COMMUNAUTÉS des villes, c’est-à-dire aux corps municipaux, aux communes, comme on disait encore.

2. « Que ceux-ci, disait Louis XIV, qui depuis tant d’années me donnent des marques de leur zèle en contribuant de leurs peines, de leur bien et de leur sang à soutenir une guerre

aussi pesante, connaissent le prix que mes ennemis prétendent mettre à une suspension d’armes de deux mois!,..

Quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à dos sujets aussi fidèles, et que j’aie fait voir à toute l'Europe que je désirais sincèrement les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu’ils s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l’honneur du nom français. » [Mém. de Torcy.)

3. «L’auteur des Mémoires de de Maintenon dît, pages 92 et 93 du tome V, que « le duc de Marlborough » et le prince Eugène gagnèrent Hein- » sius, » comme si Heinsius avait eu besoin d’étre gagné. Il met dans la bouche de Louis XIV, au lieu des belles paroles qu’il prononça en plein conseil, ces mots bas et plats : Alors comme alors. Il cite l’auteur du Siècle de Louis XIV, et le reprend d’avoir dit que « Louis XIV fit afficher sa lettre » circulaire dans les rues de Paris. »

Nous avons confronté toutes les éditions du Siècle de Louis XIV; il n’y a pas un seul mot de ce que cite cet homme, pas même dans l’édition subreptice qu’il fit à Francfort, en 1752. » (Note de Voltaire.)

président Rouillé à La Haye, pour tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes : et, pour toute réponse, les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans les vingt-quatre heures.

Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein conseil : « Puisqu’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants L » Il se prépare donc à tenter encore la fortune en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup de terres restèrent en friche, mais on eut une armée. Le maréchal de Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avaient eu quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui l’État mettait son espérance.

Déjà Marlborouglî avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait couvert le siège. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons. Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous lui^. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. 11 prouva en cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit) que dans un État monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des vertus. Il y en a sans doute tout autant que dans les républiques, avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle honneur*.

1. C’est l’année suivante, après les conférences de Gertruydenberg , que Louis XIV prononça ces paroles.

2. « Aucun de vos aides de camp, écrivait Boufflers à Villars, n’exécutera vos ordres avec plus d’empressement ni plus de plaisir que moi. »

3. «Cet endroit mérite d’être éclairci L’auteur célèbre de V Esprit des lois dit que l’honneur est le principe des gouvernements monarchiques, et la vertu le principe des gouvernements républicains. Ce sont là des idées vagues et confuses qu’on a attaquées d’une manière aussi vague, parce que rarement on convient de la valeur des termes, rarement on s’entend. L’honneur est le désir d’ètre honoré, d’être estimé; de là vient l’habitude de ne rien faire dont on puisse rougir. La vertu est Taccomplisscment des devoirs, indépendamment du désir de l’estime; de là vient que l’honneur est commun, la vertu rare.

» Le principe d’une monarchie ou d’une république n’est ni l’honneur ni la vertu. Une monarchie est fondée sur le pouvoir d’un seul. Une république est fondée sur le pouvoir que plusieurs ont d’empêcher le pouvoir d’un seul. La plupart des monarchies ont été établies par des chefs d’armées, les républiques par des citoyens assemblés. L’honneur est commun à tous les hommes, et la vertu rare dans tout gouvernement. L’amourpropre de chaque membre d’une république veille sur l’amour-propre des autres ; chacun voulant être maître, personne ne l’est: l’ambition de chaque particulier est un frein public, et l’égalité règne. Dans une monarchie affermie, l’ambition ne peut s’élever qu’en plaisant au maître ou à ceux qui gouvernent sous le maître. Il n’y a dans ces premiers ressorts ni honneur ni vertu, de part ni d’autre ; il n’y a que l’intérêt. La vertu est en tout pays le

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