‹ Sicle de Louis XIVChapitre 278 sur 447 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

l’exécutai Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore que la paix avec rAiigleterre. Le maréchal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi, comme si on se préparait à l’attaquer ; et, tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons ; tout est tué ou pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de Faction, avec ce qu’il peut amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.

Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe^, sont 'emportés l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes , on liresse le siège avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours cl les fait prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis puui la campagne. Alors toute la supériorité est du côté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre 1712) L’ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai, Le Quesnoy, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus grands avantages

1. Louis XIV pressait Villars de livrer bataille pour sauver Landrecies ; Villars hésitait, tâtonnait, comme dit Saint-Simon, avant d’engager une lutte si décisive. La première idée de la diversion à faire pour obliger l’ennemi à lever le siège est dans une lettre du roi à Villars, du 10 juillet; il propose d’assiéger Douai ; puis on songe à attaquer Bouchain; le 17, Louis écrit au maréchal et l’engagea faire attaquer Denain par un gros détachement, en lui montrant tous les avantages de cette opération. On hésite encore ; enfin, le 23 au soir, on en revient au projet de Denain, et on l’exécute le lendemain avec vigueur, en employant toute l’armée au lieu d’un létachement. L’at-

taque fut confiée au maréchal de Montesquieu qui s’acquitta parfaitement de son devoir.

2. LaScARPE vient des collines d’Artois, arrose Douai, Marchiennes, Saint- Amand, et se jette dans l’Escaut par sa rive gauche.

3. La victoire de Denain a fait la gloire de Villars, et peu de victoires sont devenues plus populaires; le récit de Voltaire y a contribué. Il est vrai que plusieurs des contemporains n’ont pas rendu justice à Villars, qui gâta trop souvent ses talents véritables par sa jactance et ses fanfaronnades. Saint- Simon, qui n’aimait pas Villars, a été très-injuste à son égard, et ne lui épargne aucun reproche.

Si le maréchal de Yillars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix le restaurateur de la France: mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait, et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait encore ^

Chaque progrès du maréchal de Yillars hâtait la paix d’ütrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe Y, aiïermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours conservés, et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIY, renonçât aussi à la couronne d’Espagne, en cas qu’il devînt roi de France. On voulut que le duc d’Orléans fît la meme renonciation. On venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères.

Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années; et il était probable qu’un jour plus d’une nation réunie ^ soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.

Folard a critiqué les dispositions militaires de Villars; Voltaire s’en moque agréablement dans une lettre au doc de Richelieu : « Ce que M. Guibert dit contre le héros de Denain, notre ancien ami et un peu votre modèle, me fait souvenir de M. Folard qui, dans ses commentaires de Polybe, dit : Le maréchal de Yillars, après avoir donné le change aux ennemis, attaqua le corps qui était dans Denain, le fit tout entier prisonnier de guerre, s’empara de Marchiennes et prit cinq villes en deux mois : jen aurais rien fait de cela. »

1. «Le maréchal de Villars eut à Versailles une partie de l’appartement qu’avait occupé Monseigneur, et le roi vint l’y voir. L’auteur des Mémoires de Maintenon, qui confond tons les temps, dit, tome V, page 119 de ses Mémoires, que le maréchal de Villars arriva dans les jardins de Marly, et que le roi lui ayant dit « qu’il était très-content de lui, » le maréchal, se tournant vers les courtisans, leur dit : « Messieurs, au

» moins vous l’entendez. » Ce conte, rapporté dans cette occasion, ferait tort à un homme qui venait de rendre de si grands services. Ce n’est pas dans ces moments de gloire qu’on fait ainsi remarquer aux courtisans que le roi est content. Cette anecdote défigurée est de l’année 1711. Le roi lui avait ordonné de ne point attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Bouchai n. On murmurait contre le maréchal de Villars. Ce fut après cette campagne de 1711 que le roi lui dit qu’il était content : et c’est alors qu’il pouvait convenir à un général d’imposer silence aux reproches des courtisans, en leur disant que son souverain était satisfait de sa conduite, quoique malheureuse; ce fait est très-peu important ; mais il faut la vérité dans les plus petites choses.» (Note de Voltaire.)

2. Plus d’une nation réunie. — L’expression n’est pas claire ; Voltaire a sans doute voulu dire : plusieurs nations réunies.

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