CHAPITRE XXIV
La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utreclit que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres, et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle.
Attendrie par les discours de Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la religion romaine, elle l’aurait fait désigner pour son successeur L Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que la veille de sa mort elle s’écria plusieurs fois : « Ah! mon frère! mon cher frère! » Elle mourut d’apoplexie à l’àge de quarante-neuf ans, le 12 auguste 1714
Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut point de règne si glorieux ; jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer ; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.
Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère et qu’elle n’aimait pas, lui succéda ; ses ministres furent persécutés.
Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc d’Ormond, l’àme du parti du prétendant.
serva le royaume des Deux-Siciles jusqu’à la guerre de la succession de Pologne; alors les Espagnols, secondés par les Français, s’emparèrent de ce royaume, que les traités de Vienne (1735-1738) laissèrent entre les mains de don Carlos, ûls du second mariage de Philippe V.
1. Anne, au moment où elle faisait stipuler l’expulsion de son frère, Jacques 111, hors de France; au moment où elle promettait une récompense de cinq mille livres sterling à quiconque amènerait devant un juge de paix le ci-
devant appelé prince de Galles, qui se disait aujourd’hui roi d’Angleterre, songeait à lui laisser sa succession, secondait les menées ténébreuses de ses ministres, et avait même, suivant plusieurs témoignages, quelques entrevues secrètes avec son frère. Le comte d’Oxford engagea mystérieusement Louis XIV à favoriser un complot qui avait pour but la restauration du prince.
2. Ses derniers jours avaient été troublés par des divisions de ses ministres. Oxford accusa Bolingbroke de vouloir rcmcltrc le prétendant sur le trône.
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choisit le même refuge. Harlay, comte d’Oxford, eut j)lus de i courage C’était à lui qu’on en voulait; il resta fièrement dans ï sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont | on le menaçait. C’était une âme sereine, inaccessible à l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent trop pour prononcer son arrêt. '
Louis XIV touchait alors à sa fin. 11 est difficile de croire qu’à i son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre ; l’Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le chevalier de Saint-Georges; cependant le fait est très-certain, il faut avouer que Louis eut toujours dans l’âme une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair 2, ambassadeur d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère.
Ce prince était caché en Lorraine, à Commercy. Le duc d’Ormond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France ; ils le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre et surtout en Écosse contre Georges I®^ Le prétendant n’avait qu’à paraître : on ne demandait qu’un vaisseau, quelques officiers et peu d’argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V; son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable ; mais il venait d’être défait par l’armée anglaise du roi Georges.
Louis était déjà mort ; le prétendant revint cacher dans Commercy la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant
i. On ne sait véritablement par quels motifs Voltaire a fait une sorte de héros du comte d’Oxford, qui fut courageux sans doute, mais n’avait aucune des vertus qui font le grand homme. —
Après avoir favorisé les menées des jacobites, il se rapprocha des whigs, et fut destitué par la reine, le 7 août 1714, cinq jours avant sa mort. 11 n’avait jamais songé qu’à lui-même.
— Voir la note 2 de la page 30o.
2. Ce qu’il y a de certain, c’est que le ministre Torcy avait interrompu les rapports diplomatiques avec Stair.
3. Le maréchal de Berwick soutenait à Versailles la cause du prétendant, son frère. Le complot parut bientôt assez sérieux pour que Marlborough crût devoir faire des protestations secrètes à Jacques ITI, afin de se préparer à tout événement.