C’est une exagération, comme on le verra plus loin
On connaît ces vers de Hesnault^ le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet :
Ministre avare et lâche, esclave malheureux,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques ;
Victime dévouée aux chagrins politiques,
Fantôme révéré sous un titre onéreux ;
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux ;
Contemple de Fouquet les funestes reliques;
Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques,
Grains qu’on ne te prépare un destin plus affreux :
Sa chute quelque jour te peut être commune.
Grains ton poste, ton rang, la cour et la Fortune.
Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.
Gesse donc d’animer ton prince à son supplice,
Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté.
Ne le fais pas user de toute sa justice.
M. Colbert, à qui ron parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non. « Je ne le suis donc pas, )) répondit le ministre.
Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acbarnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi généreux que vigilant.
Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le Tellier^, alors secrétaire d’État, et son rival en crédit. Mais le chancelier Séguier^, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté*.
1. « Hesnault (Jean), qui aurait eu une très grande réputation si les trois premiers chants de sa traduction de Lucrèce^ qui furent perdus, avaient paru et avaient été écrits comme ce qui nous est resté de cet ouvrage.
Mort en 1682. » (Voltaire.)
2. Le Tellter (Michel), né en 1603, mort en 1685, fut nommé par Mazarin secrétaire d’Etat au département de la guerre, et devint chancelier, garde des sceaux, en 1677. On ne voit pas comment il put être un des plus implacables persécuteurs de Fouquet ; il n’était pas au nombre de ses juges, c’était un homme doué de toutes les grâces de l’extérieur, d’un esprit doux, facile, insinuant ; civil et bienveillant à propos ; mais, disent ses contemporains, ennemi dangereux, cherchant l’accasion de frapper sur celui qui l’avait offensé, et frappant toujours en secret, par la peur de se faire des ennemis, qu’il ne
méprisait pas, quelque petits qu’ils fussent.
3. Le chancelier Pierre Séguier remplaça Lamoignon comme président de la commission. M“® de Sévigné l’a maltraité dans sa correspondance ; puis, en 1672, elle a rétracté en quelque sorte le jugement passionné qu’elle avait porté sur Séguier, pendant tout le cours du procès.
4. Voltaire et d’autres après lui ont accusé Golbert d’avoir été vindicatif, peu généreux, acharné. On peut dire que Golbert savait depuis longtemps le surintendant coupable ; il avait averti Mazarin, il avait convaincu Louis XIV.
11 voyait dans la condamnation de Fouquet non-seulement une expiation légitime et justifiée, mais la sanction de toutes les mesures émanées de la chambre de justice; c’est là l’explication de l’ardeur avec laquelle il suivait, jour par jour, et dans tous ses détails,