‹ Sicle de Louis XIVChapitre 321 sur 447 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

tait en reproches violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu à la fois de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait d’autre faute que de s’être trop plaint de M“® de Montespan^. Qu’on pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente qu’il eût mieux fait d’ignorer. Retirer sa faveur était très-juste, la prison était trop dure.

Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce quelle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit point qu’elle ne l’était pas; et quand il n’y aurait que ces paroles : Je ne peux ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives

Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison ; mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fdle de Henri IV, avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.

Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin ; mais ce ne fut qu’après que M°^° de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Bombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse*. Elle ne fit cette donation que dans l’espérance

1. Un brave homme est ici mis avec le sens qu’avait au xvii® siècle le mot honnête homme^ indiquant surtout un homme bien élevé, élégant et à la mode.

2. M“® de Montespan eut à se plaindre de Lauzun , qui eut l’incroyable hardiesse de se cacher dans sa chambre pendant qu’elle y était avec le roi, et de lui reprocher en termes injurieux de l’avoir desservi.

3. Quoi qu’en dise Voltaire, tout est encore douteux à ce sujet; il n’est pas

évident que Lauzun épousa Mademoiselle avant sa captivité. Ce qui est certain, c’est que déçu dans son espoir d’une alliance magnifique, se jugeant dépouillé par la donation de la princesse, et se trouvant après dix ans do captivité en présence d’une femme de cinquante-quatre ans, Lauzun ne lui témoigna ni tendresse ni égards.

4. Elle donna au duc du Maine la principauté de Bombes (Trévoux), le comté d’Eu et le duché d’Aumale.

que M. de Lauzim serait recounu pour sou époux; elle sc trompa : le roi lui permit seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Tliiers, avec d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suftisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée en public ^ Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire elîet des passions, elle mourut en 1693 2.

Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours destiné au-x aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine épouse de Jacques II, et son fds au berceau. Il fut fait duc^. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle^. Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié, comme il arrive à tous ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses^.

Cependant de Montespan était toute-puissante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler®.

1. « Il se lassa d’ètre battu, dit Saint- Simon, sans doute avec quelque exagération, et à son tour battit bel et bien Mademoiselle, tant qu’à la fin, lassés l’im de l’antre, ils se brouillèrent une bonne fois et ne se revirent jamais depuis. »

2. O On a imprimé, à la fin de ses Mémoires^ une Histoire des amours de Mademoiselle et de Lauzun. C’est l’ouvrage de quelque valet de chambre. On y a joint des vers dignes de l’histoire et de toutes les inepties qu’on était en possession d’imprimer en Hollande. On doit mettre au même rang la plupart des contes qui se trouvent dans les Mémoires de de Maintenon., faits par le nommé La Beaumelle : il y est dit qu’en ICSI un des ministres du duc de Lorraine vint, déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle, lui montra une paire d’heures sur lesquelles il était écrit : « De la part du duc de Lorraine : » et qu’ensuite il négocia avec elle pour l’engager à déclarer le duc son héritier (t. II, p. 204). Cette fable est prise de l’aventure vraie ou fausse de la reine Clotilde. Mademoiselle n’en parle point dans ses Mémoires où elle n’omet pas les petits faits. Le duc de Lorraine n’avait aucun droit à la succession de Mademoiselle :

de plus elle avait fait en 1679 le duc du Maine et le comte de Toulouse ses héritiers. » (Note de Voltaire.)

3. En 1688, Lauzun, poursuivi par l’ennui de ne pouvoir reparaître à la cour, obtint du roi la permission de se rendre en Angleterre; peu après il fut chargé secrètement par Louis XIV de conduire la reine et le prince de Galles en France. « C’est ainsi que, dit M“cde Sévigné, il trouva le chemin de Versailles en passant par Londres. » Ses manières affectées déplurent à Louis XIV, qui lui rendit cependant les grandes entrées et lui accorda le titre de duc. à la sollicitation de Jacques II.

4. La Bruyère a dit, en faisant allusion à Lauzun, o qu’il n’est pas permis de rêver comme il a vécu. » Le comte de Bussy écrivait à M®« de Sévigné en 1689 : «La fortune, qui est une grande folle, n’en a jamais donné tant de marques que dans la vie de Lauzun; c’est un des plus petits hommes pour l’esprit autant que pour le corps, que Dieu ait jamais faits ; cependant nous l’avons vu noyé et le voici sur l’eau. Ne savezvous pas un jeu où l’on dit : « Je l’ai » vu vif, je l’ai vu mort, je l’ai vu vif » après sa mort ; » c’est tout son portrait. «

5. Lauzun épousa en 1695 la seconde fil le du maréchal de Lorges, qui n’avait que seize ans. Saint-Simon a fait un portrait peu flatté de son beau-frère. H mourut en 1723, à l’âge de quatrevingt-dix ans.

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