SUITE DES ANECDOTES
Louis XIV dévorait sa douleur en public ; il se laissa voir à l’ordinaire ; mais, en secret, les ressentiments ^ de tant de malheurs le pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions^.
Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne put remédier, aliéna les cœurs. Il perdit, les trois dernières années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce qu’il avait fait de grand et de mémorable.
Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse qui redoublait pour le duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au défaut des princes du sang, par un édit qui
Bourgogne et leur fils aîné moururent de la petite vérole : il avance cette fausseté pour se donner un prétexte de parler de l’inoculation qu’on a faite au mois de mai 1756. Ainsi, dan^ la même page, il se trouve qu’il parle, en 1753, de ce qui est arrivé en 1756. La littérature a été infectée de tant de sortes d’écrits calomnieux, on a débité en Hollande tant de faux Mémoires, tant d’impostures sur le gouvernement et sur les citoyens, que c’est un devoir de précautionner les lecteurs contre cette foule de libelles. » (Note de Voltaire.)
1. Remarquons remploi peu ordinaire de ce pluriel, les ressentiments de tant de malheurs ; et plus loin, ses afflictions.
2. Saint-Simon, qui, malgré tout, admire Louis XIV, et rend hommage, comme malgré lui, à ses grandes qualités de roi, a bien parlé de sa magnanimité au milieu de ces douloureuses épreuves : « Accablé au dehors par des ennemis irrités qui se jouaient de son impuissance et qui insultaient à sa gloire passée, il se trouvait sans secours sans ministres, sans généraux, pour les
avoir faits et soutenus par goût et par fantaisie et par le fatal orgueil de les avoir voulu former lui-même. Déchiré au deHans par les catastrophes les plus intimes et les plus poignantes, sans consolations de personne, en proie à sa propre faiblesse, cette constance, cette fermeté d’âme, cette égalité extérieure, ce soin, toujours le même, de tenir tant qu’il pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage et par sagesse, non par aveuglement, c’est ce dont peu d’hommes auraient été capables, c’est ce qui lui aurait pu mériter le nom de grand qui lui avait été si prématuré. Ce fut aussi ce qui lui acquit la véritable admiration de toute l’Europe, celle de ceux de ses sujets qui en furent témoins, et ce qui lui rappela tant de cœurs qu’un règne si long et si dur lui avait aliénés. Il sut s’humilier en secret sous la main de Dieu, en reconnaître la justice, en implorer la miséricorde, sans avilir aux yeux des hommes sa personne ni sa couronne : il les toucha au contraire, par le sentiment de sa magnanimité, en adorant la main qui le frappait.