CHAPITRE XXVIII
» Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais do favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions ^ »
Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent^. On ne peut faire du bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. Il s’en était fait une heureuse habitude. G’élait entre lui et la cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans et il ne perdit jamais l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.
Un jour madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était très-laid, plaisanta beaucoup et très-haut sur sa laideur. « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume ; car c’est un des plus braves. »
1. O Le roi d’Espagne profita de ces conseils : c’était un prince vertueux.
» L’auteur des Mémoires de Maintenons tome V, page20ü etsuiv., l’accuse d’avoir fait « un souper scandaleux M avec la princesse des Ursins le ien- » demain de la mort de sa première » femme et d’avoir voulu épouser cette » dame , » qu’il charge d’opprobres.
Remarquez que Anne-Marie de la Tri- - mouille, princesse des Ursins, dame d'honneur de la feue reine, avait alors plus de soixante-dix ans, et que c’était cinquante ans après son premier mariage et quarante ans après le second.
Ces contes populaires, qui ne méritent que l’oubli, deviennent des calomnies punissables, quand on les imprime, et qu’on veut flétrir les noms les plus respectés sans apporter la plus légère preuve. » (Note de Voltaire.)
2. Saint-Simon dit que son abord était facile, que le grand seigneur comme le plus subalterne de tout état pouvait lui parler librement, lorsqu’il allait à la messe ou en revenait, passait d’un appartement dans un autre, ou allait monter en carrosse. Dans les audiences qu’il accordait, en disant vrai, on interrompait le roi à son tour, on lui niait crûment des faits qu’il rapportait, on élevait le ton au-dessus du sien, en lui parlant; et tout cela, non-seulement sans qu’il le trouvât mauvais, mais se louant après de l’audience qu’il avait donnée et de celui qui l’avait eue, etc.
3. « Jamais, dit Saint-Simon, il n’a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu’il connaissait pour telles. »
Un officier général, homme un peu brusque, et qui n’avait pas adouci son caractère dans la cour m.ême de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé autant qu’on peut le faire pour un bras cassé : « Je voudrais avoir perdu aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté. — J’en serais bien fàcbépour vous et pour moi, » lui répondit le roi ; et ce discours fut suivi d’une grâce qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.
Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables ; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, comme celle-ci :
Chez mon cadet de frère Le chancelier Serrant N’est pas trop nécessaire;
Et le sage Boifranc Est celui qui sait plaire.
Et cette autre qu’il lit en congédiant un jour le conseil :
Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle ;
Rien ne peut l’arrêter Quand la chasse l’appelle.
Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de l’esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces plaisirs, et qu’il savait dans le particulier vivre en homme, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.
Sa lettre à l’archevêque de Reims ^ au sujet du marquis de Barbesieux, quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’État de la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvoisson père. Bientôt mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’État, il veut le corriger sans trop le mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son oncle, l’archevêque
1. L’archevêque de Reims, Le Tellier, frère de Louvois, et oncle de Bar* besieiix.