CHAPITRE XXVIII
de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un maître instruit de tout; c’est un père qui parle.
(( Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois^ ; mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J’en serai fâché ; mais il en faudra prendre un. Il a des talents; mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses plaisirs; il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté. »
Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas gouverné par ses ministres, comme on l’a cru, et qu’il savait gouverner ses ministres
Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime, parce qu’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre Académie qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci : Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite la 'préférence ? le roi rougit, et ne voulut pas qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par reconnaissance, et Ovide par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités.
Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richc-
1. « Ces mots démentent bien l’infâme calomnie de La Beaiimelle, qui ose dire que « le marquis de Louvois » avait craint que Louis XIV ne l’em- » poisonnât. » Au reste, cette lettre doit être encore parmi les manuscrits laissés par M. le garde des sceaux, Chauvelln. » (Note de Voltaire.)
2 On a retrouvé le Mémoire adressé par Louis XiV à Maurice Le Tellier; c’est une note plutôt qu’une lettre :
« Que la vie que son neveu a faite à Fontainebleau n’est pas soutenable ; que le public en a été scandalisé;...
» Que s’il ne change du blanc au noir, il n’est pas possible qu’il puisse demeurer dans sa charge;
» Que l’on me reprocheroit de souffrir ce qu’il fait dans un temps comme celui- ci, où les plus grandes affaires et les plus importantes roulent sur lui ;
» Que je ne pourrois me dispenser de prendre un parti pour le bien de l'Elat et môme pour me disculper;
» Que je ne veux point perdre son neveu; que j’ai de l’amitié pour lui; mais que le bien de l’Etat marche chez moi devant toutes choses ;
» Qu’il faut finir de façon ou d’autre; que je souhaite que ce soit en faisant bien son devoir;... mais qu’il ne le peut faire qu’il ne quitte tous les amusements, etc. »
Dans cette note détaillée, il n’y a pas un seul mot sur Louvois, comme Voltaire le suppose gratuitement. On a conservé également les observations de l’archevêque sur ce mémoire, qui fut écrit à la fin d’octobre 1695.
3. L’Académie française , dont Voltaire était membre depuis 1746.
lieu à quelqu’un des courtisans : « Dites à M. le cardinal que je méconnais mieux en vers que lui, » jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. « Il a raison, dit le roi, il s’y connaît mieux que moi. » Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un del ces hommes de plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à Versailles dans son appartement. On l’appelait communément Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes peu mesurés. « Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma maison pour V3iiir s’y moquer de tout ce que je fais. » L’ayant rencontré un jour dans les jardins : » Eh bien! lui dit-il, en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire ? — Non, répondit Villiers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n’en sont pas si mécontents. — Cela peut être, repartit Villiers, chacun a son avis. » Le roi, en riant, répondit : « On ne peut pas plaire à tout le monde. »
Un jour, Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Gramont arrive. « Jugez-nous, lui dit le roi. — Sire, c’est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvezvous me donner le tort ^ avant de savoir ce dont il sagit ? — Eh ! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause? »
Le duc d’Antin ^ se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue de la rivière. Le duc d’Antiii la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés. « C’est parce que Votre Majesté les a condamnés qu’elle ne les voit plus, » répond le duc^.