CHAPITRE XXIX
n’étaient pas et ne pouvaient être de se faire un parti dans le royaume : ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeuf aux Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une lâche trahison mal ourdie qu’une conspiration. Le supplice de tous les coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et inutile, dont à peine on se souvient aujourd’hui ^
S’il y eut quelques séditions dans les provinces, cc ne furent que de faibles émeutes populaires aisément réprimées ^ . Les huguenots mêmes furent toujours tranquilles, jusqu’au temps où l’on démolit leurs temples. Enfin, le roi parvint à faire d’une nation jusque-là turbulente un peuple paisible qui ne fut dangereux qu’aux ennemis, après l’avoir été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s’adoucirent sans faire tort au courage.
Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de politesse, qui retirèrent peu à peu les jeunes gens de cette vie de cabaret qui fut encore longtemps à la mode, et qui n’inspirait qu’une débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin ne furent que des
1. Le chevalier de Rohan, « l’homme le mieux fait de son temps et de la plus grande mine, » mais perdu de dettes, avait été forcé de se démettre de sa charge. 11 s’unit alors à un officier sans emploi, La Tréaumont, pour livrer Quillebœuf ou Honfleur aux Hollandais; ils se mirent en rapport avec les Etats Généraux par l’intermédiaire d’un vieux maître de pension établi à Paris, Vanden-Enden, qui professait les doctrines de Spinoza. 11 n’y eut que des placards semés à Rouen et aux environs par ces conspirateurs. Charles 11 d’Angleterre dévoila, dit-on, le complot à Louis XIV. La Tréaumont se fit tuer en se défendant. Rohan, le chevalier de Préaux et une certaine marquise de Villiers ou
de Villars furent décapités; Vanden- Enden, qui était roturier, fut pendu (27 novembre 1674).
2. 11 y eut dans le même temps deux autres complots pour soulever le Midi et 1» Roussillon. Mais les séditions de Bordeaux et de la Bretagne furent un peu plus sérieuses, en 1675. A Bordeaux, Louis XIV accorda une amnistie, sans punir les coupables; mais, en Bretagne la répression fut brutale : les habitants de toute une grande rue de Rennes furent bannis, les malheureux paysans furent roués, pendus. M^® de Sévigné a donné sur ces événements des détails curieux ; mais elle écrit avec une légèreté et une insensibilité qui étonnent.
orages passagers^, sous un ciel d’ailleurs serein; il serait' aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes i éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser pour la réforme de la Trappe
Tous les différents états de la vie étaient auparavant recon- \ naissables par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires f et les jeunes gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité emportée, les gens de justice une gravité j rebutante, à quoi ne contribuait pas peu l’usage d’aller toujours t en robe, même à la cour. Il en était de même des universités ^ \ et des médecins. Les marchands portaient encore de petites ) robes lorsqu’ils s’assemblaient et qu’ils allaient chez les minis- | très, et les plus grands commerçants étaient alors des hommes î grossiers; mais les maisons, les spectacles, les promenades ( publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une | vie plus douce, rendirent peu à peu l’extérieur de tous les ; citoyens presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque ! dans le fond d’une boutique, que la politesse a gagné toutes les i conditions. Les provinces se sont ressenties avec le temps de ( tous ces changements.
On est parvenu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût ^ et daus la commodité. La foule de pages et de domestiques de | livrée a disparu, pour mettre plus d'aisance dans l’intérieur des i maisons. On a laissé la vaine pompe et le faste extérieur aux I nations chez lesquelles on ne sait encore que se montrer en public, et où l’on ignore l’art de vivre.
L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité, la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui, pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome et sur Athènes dans le temps de leur splendeur.
Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes les sciences, pour tous les arts, les goûts et les besoins; tant d’utilités* solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cettepatrie de la société ^ Si quelques natifs en sor-