CHAPITRE XXX
nXANCES ET RÈGLEMENTS.
Si Ton compare l’administration de Colbert à toutes les administrations précédentes, la postérité chérira cet homme dont le peuple insensé voulut déchirer le corps après sa mort^ Les Français lui doivent certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’État. Un Bois- Guillebert^, lieutenant général au bailliage de Rouen, lit imprimer dans ce temps-là le Détail de la France en deux petits volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660. C’est précisément le contraire. La France n’avait jamais été si florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de 1689; et, même dans celte guerre, le corps de l’État, commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. L’auteur du Détail prétendit que depuis 1660 les biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ces
1. Colbert, quand il mourut, le 6 septembre 1683, était déjà depuis longtemps traité avec froideur par Louis XIV ; il voyait avec douleur ses réformes financières compromises, ses utiles projets méconnus, son crédit miné par un système d’intrigues et de délations que les Le Tellier avaient savamment organisé. Le peuple fut ingrat comme l’avait été le roi j on ne voyait en lui que l’auteur des taxes onéreuses établies depuis la guerre de Hollande : et il fallut conduire de nuit le corps du grand ministre de son hôtel à l’église Saint-Eustache, de peur que le convoi ne fût insulté par les gens des halles.
2. Bois-Guilbert publia en 1597 le livre intitulé, Détail de la France ; et en 1707, le Factum de la France, suivi du traité des grains, de dissertations
sur les richesses, l’argent et les tributs. C’était un honnête homme, grand ami deVauban; si l’on en croit Saint-Simon, il vint trouver le contrôleur général Pontchartrain, et lui déclara qu’il lui apportait le salut du royaume. Le ministre ne voulut pas même l’écouter.
Comme le remarque Voltaire, il témoigna fort peu de jugement et de critique dans l’appréciation des faits, et attaqua de la manière la plus injuste et la plus erronée l’administration de Colbert; mais il a mérité les éloges des Economistes par sa force et sa pénétration dans la recherche des lois économiques ; au milieu de beaucoup d’erreurs, il a donné scientifiquement la théorie de la richesse publique, et a proposé rétablissement d’une taille sur tous les revenus et toutes les fortunes. Il mourut en 1714.