‹ Sicle de Louis XIVChapitre 405 sur 447 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement se plie à la dépendance. 11 est bien rare qu’uu homme puissant, quand il est lui-même artiste, protège sincèrement les bons artistes

Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ce qui a été écrit sur le Cid^. Je remarquerai seulement que l’Académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri^, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur; mais l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.

Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Aubignac ^ nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucte.

Le Cidy après tout, était une imagination très-embellie de Guil-

1. Ces reproches, adresssés à Richelieu, ne nous paraissent pas fondés ; il faisait de mauvais vers, mais il protégeait les écrivains et les artistes ; il ne récompensait pas ceux qui sont rampants, pour abaisser les autres. 11 n’y a rien dans la vie de Richelieu qui puisse justifier de pareilles assertions.

2. La persécution dirigée contre le Cid et son auteur est une fable. Trois fois le Cid fut représenté au Louvre ; deux fois Richelieu fit jouer la tragédie nouvelle à son hôtel ; il accorda, en janvier 1637, des lettres de noblesse au père de l’auteur. Mais bientôt de nombreux ennemis, égarés par la jalousie ou par le mauvais goût, attaquèrent le Cid, et Richelieu eut le tort de soutenir cette cabale ; il y avait eu quelque brouille entre lui et le poète au sujet de la pièce des T huileries ; et le Cid ne pouvait-il pas être considéré comme une chaleureuse apologie du duel? Au reste Corneille ne cessa de recevoir la pension que lui donnait Richelieu ; il dédia le Cid à la duchesse d’Aiguillon sa nièce, et Horace au cardinal luimême.

3. ScuDÉRY, auteur de douze tragicomédies, publia des Observations critiques sur le Cid ; Richelieu eut le mauvais goût de les approuver, et voulut que l’Académie naissante prononçât son

jugement. Elle nomma trois commissaires (6 juin 1637); Chapelain fut le rapporteur et publia les Sentiments de l’Académie sur le Cid (un volume de 200 pages), en 1638. Les conclusions étaient : « que le sujet du Cid n’est pas bon, qu’il pèche dans son dénoûment, qu’il est chargé d’épisodes inutiles ; que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussi bien que la bonne disposition du théâtre, et qu’il y a beaucoup de vers bas et de façons de parler impures, etc. » Après ces^critiques injustes ou exagérées, l’Académie reconnaissait en somme dans le Cid un chef-d’œuvre. Le public cassa ce jugement, et Boileau a pu dire :

En vain contre le Cid un ministre se [ligue.

Tout Paris pour Chimène a les yeux [de Rodrigue ;

L’Académie en corps a beau le cen- [surer.

Le public, révolté, s’obstine à l’admi- [rer.

4. François d’AuBiGNAC, né en 1604, mort en 1676, attaché à Richelieu, était l’ennemi de Corneille ; il a écrit la Pratique du théâtre. Si Richelieu désapprouva Polyeucte, il ne fut pas le seul; on sait que Voiture au nom de l’iiôtel de Rambouillet, déclara à Corneille que la pièce était généralement condamnée.

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