‹ Sicle de Louis XIVChapitre 57 sur 447 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

(20 auguste 1640) Pendant que ces troubles commençaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n’avait encore que dix ans, s’écria : Le parlement sera bien fâché. Ces paroles taisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parlement de Paris que comme une assemblée de rebelles L

Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d’être traités de rebelles, plus ils faisaient de résistance.

La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du Parlement, Novion Blancménil président qu’on appelle à mortier^, Cliarton, président d’une chambre des enquêtes, et Broussel, ancien conseiller-clerc de la grand’cliambre.

Ils n’étaient pas chefs de parti, mais les instruments des chefs. Charton, homme très-borné, était connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu’il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n’avait de recommandable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d’élever toujours la voix contre la cour sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l’idolâtrait.

Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuit, le cardinal crut en imposer au peuple, en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu’on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre apportaient dans l’église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s’esquiva; on prit Blancménil sans peine; il n’en fut pas de même

lai pour empêcher le désordre et prévenir la ruine des finances. La cour, comme dit le cardinal de Retz, se sentait, par cette suppression, blessée à la prunelle de l’œil. Le 13 juillet elle céda; les intendants furent abolis dans le ressort du Parlement de Paris, excepté en Picardie, Champagne et Lyonnais, où on leur enleva seulement la direction des finances. On les maintenait également dans la Bourgogne, le Languedoc et la Provence. Rétablis en 1654, les intendants furent institués succesivement dans toutes les généralités ; en 1789, il y en avait trente-deux dans le royaume.

1. La reine s’écriait auprès de ses familiers • qu’elle ne consentirait jamais

que cette canaille (voulant parler des gens de robe) attaquât l’autorité de son fils. » Mais Mazarin était plus prudent, et répétait « que la reine était vaillante comme un soldat qui a du courage lorsqu’il ne connaît pas le danger. » {Mémoires de Madame de Motteville.)

2. Celui qui fut arrêté ne s’appelait pas Novion, mais René Potier de Blancménil; il était neveu de Tévêque de Beauvais, Augustin Potier. Il y a eu un président de Novion, qui a joué un certain rôle parmi les Frondeurs, mais il ne fut pas arrêté.

3. C’était le nom du bonnet, enferme de mortier, que portaient les présidents de chambre.

de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple; on entoure le carrosse; on le brise; les gardes françaises prêtent main-forte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan. Son enlèvement, loin d’intimider le peuple, l’irrite et l’enhardit. On ferme les boutiques, on tend les grosses chaînes de fer qui étaient alors à l’entrée des rues principales; on fait quelques barricades; quatre cent mille voix crient : Liberté et Broussel^.

Il est difficile de concilier tous les détails rapportés par le cardinal de Retz^, de Motteville^, l’avocat général Talon^, ettant d’autres; mais tous conviennent desprincipaux points. Pendant la nuit qui suivit l’émeute, la reine faisait venir environ deux mille hommes de troupes cantonnées à quelques lieues de Paris, pour soutenir la maison du roi. Le chancelier Séguier® se transportait déjà au Parlement, précédé d’un lieutenant et de plusieurs hoquetons ®, pour casser tous les arrêts, et même, disait-on, pour interdire ce corps. Mais, dans la nuit même, les factieux s’étaient assemblés chez le coadjuteur de Paris, si fa-

1. « Ce mouvement fut comme un incendie subit et violent se prit du Pont-Neuf à toute la ville. Tout le monde sans exception prit les armes.

L’on voyait les enfants de cinq et six ans le poignard à la main ; on voyait les mères qui les leur apportaient ellesmêmes. Il y eut dans Paris plus de deux cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. » {Mémowes du cardinal de Retz.)

2. Retz (Paul de Gondi, cardinal de), fils de Philibert-Emmanuel de Gondi, général des ga.lères sous Louis XIll; né en 1614, coadjuteur de l’archevêque de Paris, son oncle, en 1643 ; archevêque de Corinthe, puis cardinal en 1651, archevêque de Paris, de 1654 à 1662, a laissé des Mémoires, dont plusieurs endroits sont dignes de Salluste, a dit Voltaire. Il mourut à Paris, en 1679. il avait, dit-il luimême, l’âme peut-être la moins ecclésiastique qui fut dans l’univers. « Je suis persuadé, ajoute-t-il, qu’il faut de plus grandes qualités pour former un bon chef de parti, que pour faire un bon empereur de l’univers. » 11 était charmé des révoltés et des révoltes...

Il se faisait même plus d’honneur et plus de plaisir du nom de petit Catilina qu’on lui donnait quelquefois,

qu’il ne s’en promettait du chapeau de cardinal que son ambition lui faisait désirer à quelque prix que ce fût, et que sa vanité lui faisait espérer avec confiance. » [Mémoires de la duchesse de Nemours.)

3. Françoise Bertaud, dame de Motteville, née en 1615, morte en 1689, attachée au service d’Anne d’Autriche, dont elle fut l’amie dévouée, a écrit des Mémoires avec un grand air de sincérité; ils renferment beaucoup de détails précieux, racontés avec un esprit charmant.

4. Orner Talon, avocat général au parlement de Paris, a laissé des Mémoires utiles, dignes d’un bon magistrat et dun bon citoyen; mais son éloquence n’est pas encore celle du bon temps. Mort en 1652. (Voltaire.)

5. Pierre Séguier, chancelier de France, fut toujours fidèle, dit Voltaire, dans un temps où c’était un mérite de ne l’être pas. Homme équitable, savant, aimant les gens de lettres, il fut le protecteur de l’Académie française, avant que ce corps libre, compose des premiers écrivains, fût en état de n’avoir jamais d’autre protecteur que le roi. Mort à quatre-vingt- quatre ans, en

6. Hoquetons, archers du chancelier et du grand prévôt, ainsi nommés de leur casaque brodée.

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