CHAPITRE IV
meux sous le nom de cardinal de Retz, et tout était disposé pour mettre la ville en armes. Le peuple arrête le carrosse du chancelier et le renverse. Il put à peine s’enfuir avec sa fille, la duchesse de Sulli, qui, malgré lui, l’avait voulu accompagner; il se retire en désordre dans l’hôtel de Luynes, pressé et insulté par lu populace. Le lieutenant civil ^ vient le prendre dans son carrosse, et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compagnies suisses et d’une escouade de gendarmes ; le peuple tire sur eux, quelques-uns sont tués : la duchesse de Sulli est blessée au bras (27 auguste 1648). Deux cents barricades sont formées en un instant; on les pousse jusqu’à cent pas du Palais-Royal Tous les soldats, après avoir vu tomber quelques-uns des leurs, reculent et regardent faire les bourgeois®. Le Parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les barricades qui s’abaissent devant lui, et redemande ses membres emprisonnés^. La reine est obligée de les rendre, et par cela même elle invite les factieux à de nouveaux outrages®.
Le cardinal de Retz se vante d’avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des barricades, et qui était la seconde de cette espèce®. Cet homme singulier est le premier évê-
1. Les lieutenants civil et criminel tiraient leur nom de ce qu’ils présidaient : l’un la chambre civile, l’autre la chambre criminelle du Châtelet. Le Châtelet de Paris était le tribunal du prévôt de Paris, le propre siège des rois, disent les anciens légistes.
2. Richelieu avait fait bâtir, en face du Louvre et des Tuileries, son splendide Palais-Cardinal, rival des demeures des rois. 11 en fit don à Louis XIII, à condition que cette demeure appjirtiendrait toujours à la couronne. Anne d’Autriche vint s’y établir, et il prit le nom de Palais-Royal. Il ne reste rien du Palais de Richelieu, remplacé par les constructions des ducs d’Orléans.
3. «Chose étrange, dit O. Talon, que dans la maison du roi, les officiers domestiques nous disaient : Tenez bon, l’on vous rendra vos conseillers; et dans les gardes françaises, les soldats disaient tout haut qu’ils ne combattraient point contre les bourgeois, et qu’ils mettraient les armes bas. »
4. Les barricades s’ouvrirent, en effet, devant les magistrats, s’avançant en corps vers le Palais- Royal ; mais elles se reformèrent derrière eux ; ils ne purent d’abord rien obtenir de la reine furieuse. A leur retour, ils furent arrêtés par le peuple armé; «là,
dit le premier président, Mathieu Molé, mettant la main sur moi jusques à me prendre le bras, je leur fis lâcher prise ; et par trois fois firent effort pour me jeter dans une maison particulière ; mais je me remis toujours à ma place, et ayant tenté par épées et pistolets tout autour de moi, m’enlever, Dieu ne l’a pas permis. » — » L’unique premier président, dit Retz, le plus intrépide homme à mon sens, qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et inébranlable. Il se donna le temps de rallier ce qu’il put de sa compagnie..., et il revint au Palais-Royal, au petit pas, dans le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes. »
5. Broussel fut rendu au peuple; «jamais triomphe de roi ou d’empereur romain n’a été plus grand que celui de ce pauvre petit homme, qui n’a vait rien de recommandable que d’être entêté du bien public et de la haine des impôts. » (Madame de Motteville).
« Il y eut si grande affluence de peuple qu’il fut contraint de sortir dans la rue pour se faire voir. On fit faire son portrait en taille-douce, qu’on vendait par les rues, où il y avait écrit : Pierre Broussel, père du peuple. { Mémoires de Montglat.) »