Turenne était maréchal depuis
C’était la même armée que le célèbre duc de Saxe-Veimar avait rassemblée. Elle était commandée, après la mort du duc de Veimar, par le comte d’Erlach, d’une ancienne maison du canton de Berne. Ce fut ce comte d’Erlach qui donna cette armée à la France, et qui lui valut la possession de l’Alsace. Le vicomte de Turenne voulut le séduire ; l’Alsace eût été perdue pour LouisXIV : mais il fut inébranlable: il contint les troupes veimariennes dans la fidélité qu’elles devaient à leur serment * . Il fut même chargé par le cardinal Mazarin d’arrêter le vicomte. Ce grand homme, infidèle alors par faiblesse, fut obligé de quitter en fugitif l’armée dont il était général, pour plaire à une femme qui se moquait de sa passion; il devint, de général du roi de France, lieutenant de don Estevan de Gamare, avec lequel il fut battu à Réthel par le maréchal du Plessis-Praslin
On connaît ce billet du maréchal d’Hocquincourt ^ à la duchesse de Montbazon : Péronneest à la belle des belles. On sait ces vers du duc de la Rochefoucauld * pour la duchesse de Longueville, lorsqu’il reçut, au combat de Saint-Antoine, un coup de mousquet qui lui fit perdre quelque temps la vue :
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux 5.
On voit, dans les mémoires de Mademoiselle®, une lettre de
près de six ans; il méprisait Mazarin et cependant lui avait écrit quü ne ferait jamais rien contre la fidélité qu'il devait au roi. Rien ne peut le justifier d’avoir voulu tourner l’armée royale contre celui qui la lui avait confiée ; Retz a dit à ce sujet : « Je suis encore à deviner son motif. » Mazarin était plus clairvoyant : « Si son frère Bouillon, écrivait-il, ne reçoit pas une entière satisfaction dans l’affaire de Sedan, il animera Turenne à faire quelque sottise. » Voilà la véritable cause de la faute du maréchal.
1. Mazarin avait fait passer 800,000 livres au baron d’Erlach, pour raffermir la fidélité des officiers. Turenne, craignant d’être arrêté, s’enfuit chez le landgrave de Hesse, d’où il passa en Hollande (fév. 1649).
2. Bien des événements s’étaient accomplis avant la bataille de Réthel.
Turenne fut compris dans la paix de Ruel ; il vint rejoindre son frère à Paris; et, plus tard, après l’arresta tion des princes (18 janv. 1650), il se déclara de nouveau contre la cour, se
jeta dans Stenay et s’unit aux Espagnols. Il n’était pas le lieutenant de Don Estevan ; mais leurs troupes combattaient ensemble à Réthel, où ils furent vaincus (15 décembre 1650).
3. Hocquincourt. — Voir au commencement du chapitre V, p. 51.
4. Le duc François de la Rochefoucauld, né en 1613* mort en 1680. Ses Mémoires sont lus, et on sait par cœur ses Pensées, (Voltaire.)
5. Ces vers sont tirés de la tragédie à'Alcyonéej par du Ryer, mauvais poète du règne précédent ; après sa rupture avec madame de Longueville, il parodia ainsi ces vers :
Pour ce cœur inconstant, qu’enfin je [connais mieux.
J’ai fait la guerre aux rois, j’en ai [perdu les yeux.
6. Mademoiselle de Montpensier, nommée la grande Mademoiselle, fille de Gaston et de Marie de Bourbon- Montpensier, dont nous avons les Mémoires, et dont il est beaucoup parlé dans cette histoire : née en 1627, morte en 1693. (Voltaire.)