PERTES EN ESPAGNE
(laîneaux rotranchementg qui couvrent le fort Monl-Jouyet la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt périt, •iont emportés Fépée à la main . Une bombe crève dans le fort âur le magasin des poudres et le fait sauter; le fort est pris, la ville capitule. Le vice-roi parle à Péterborough, à la porte de cette ville. Les articles n'étaient pas encore signés, quand on entend tout à coup des cris et des hurlements. « Vous nous trahissez , dit le vice-roi à Péterborough : nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent , ils pillent: — Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough : il faut que ce 'soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n'y a qu'un moyen de sauver votre ville : c'est de me laisser entrer sur le champ avec mes Anglais; j'apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever la capitulation. » Il parlait d'un ton de vérité et de grandeur qui, joint au danger présent, persuada le gouverneur : on le laisse entrer. Il court avec ses officiers; il trouve des Allemands et des Catalans, qui, joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des principaux citoyens, il les chasse, il leur fait quitter le butin qu'ils enlevaient; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des soldats, prête à être déshonorée; il la rend à son mari. Enfin, ayant tout apaisé, il retourne à cette porte et signe ia capitulation. Les Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, parce qu'ils étaient hérétiques.
A la perte de Barcelone se joignit encore l'humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui. la plus grande partie de l'Espagne^ n'avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de Tessé forme le siège avec trente et un escadrons et trente-sept bataillons: mais la flotte anglaise arrive; la française se retire; le maréchal de Tessé lève le siège avec précipitation. II laisse dans son camp des provisions immenses : il fuit et abandonne quinze cents blessés à Thumanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes étaient grandes : on ne savait s'il en avait plus coûté auparavant à la France pour vaincre l'Espagne qu'il lui en coûtait alors pour la secourir. Toutefois le petit-fîlâ de Louis XrV se soutenait par l'afTcction de la nation castillane,
qui met son orgueil à être fidèle, et qui persistait dans son choix.
Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc do Savoie. Le dnc de Vendôme avait d*abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de i'Adda (46 auguste 4705) : journée sanglante, et Tune de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Dewn, mais qui ne servent qu'à la destruction des hommes, sans avancer les affaires d'aucun parti. (49 avril 4706) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement «elle de Calcinato ', en l'absence du prince Eugène; et ce prince étant arrivé le lendemain de la bataille avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait l'investir: il ne paraissait pas possible qu'on le secourût. Le. maréchal de Viilars, vers l'Allemagne, poussait le prince de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatrevingt mille hommes, et il se flattait de réparer contre Mariborough le malheur qu'il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fat plus que jamais funeste à la France.
Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu'Hochstedt*. Il eût pu éviter la bataille. Les officiers généraux lui conseillaient ce parti ; mais le désir aveugle de la gloire l'emporta. (23 mai 4706) Il fit, à ce qu on prétend, la disposition de manière qu'il n'y avait pas un homme d'expérience qui ne prévit le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées ni complètes, étaient au centre : il laissa des bagages entre les lignes de son armée ; il posta sa gauche derrière un marais, comme s'il eût voulu l'empêcher d'aller à l'ennemi *.
f . M c'était à la yérité un comte de Revontlan, né en Danemark, qni commandait au combat de Calcinato; mais il n*y avait que des troupes impé» riales.
« La BeaomeUe dit à ce sajet, dans ses Notes sur VHUtoirê du SiècU da Louis XSVt que, « les Danois ne valent pas mieux ailleurs que chez eux. » Il faut avouer que c'est une chose rare de voir un tel homme outrager ainsi U>ute8 les nations. » (Note de Voltaire.)
2. Hamillies (Brabant méridional) est près dHin autre village devenu plus fameux encore, Waterloo.
•*' « Voy. les Mémoires de Fenquièrei. *• (Note de Voltaire.)
rERlES D£ LA BATAILLE DE RAM1LLIES. 251
Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son arméo pour en profiter. Il voit que la gauche de Tarmée française ne peut aller attaquer sa droite; ii dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant général, qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal : « Vous êtes perdu, si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche, pour vous opposer à Tennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment ii n'y a plus de ressource. » Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilé ce que toute la France a dit, et Thistoire est en partie le récit des opinions des hommes : mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d'audace? N*y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des États? L'armée française ne résista pas une demi-heure. On s'était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux mille cinq cents : ce fut une déroute totale ; les Français y perdirent vingt mille hommes, la gloire de la nation et Tespérance de reprendre l'avantage. La Bavière, Cologne avaient été perdues par la bataille dlk)chstedt ; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies. Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles ; il prit Ostende ; Menin se rendit à lui.
Le maréchal de Vilieroi, au désespoir, n'osait écrire au roi cette défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui faire des reproches, lui dit : « Monsieur le maréchal, on n'est pas heureux à notre âge *. »
1. G^cst le mot attribné à Charles-Quint, après le siège désastreux de Metz: La fortune n'aime pas les vieillairds. lien est pent^tre de ces paroles mémorables, comme de tant d^autres prêtées aux rois. Saint-Simon, si bien instruit de toutes les particularités de la cour, raconte autrement que Voltaire le retour du maréchal. Aussitôt après la bataUle, Louis XIV avait écrit au duc de Vilieroi, et « Ittiavait demandé commeà son ami de donner lui-
Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d'Itane, où II ne le croyait pas nécessaire, pour l'envoyer en Flandre rtyparer, s'il est possible, ce malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n*était pas à portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au delà de TÂdige; et ce fleuve, bordé en deçà d*une longue chaîne de retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.
Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était Thomme le plus brillant et le plus aimable du royaume; et, quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires. On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le môme éclat, avec plus d*esprit. 11 attendait, pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamiltart, son beaupère, qui Taimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L'imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siégo. Les lecteurs qui ne sont point à portée d'entrer dans ces discussions, seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et inutile appareil.
On avait fait venir cent quarante pièces do canon ; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux milleécus. Il y avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d'une façon et trois cent mille d'une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille sept cents grenades, quinze mille sacs à terre S trente milld instruments pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces munitions le plomb, le fer et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de tonte espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la
ini^me sa démission, ann qini parot que ce n*etait que sur nés insianccs qu'il le d(^chargcaii du commandcraciit. » Le maréchal répondit avec hauteur à cette nouvelle marque de la bonté royale, et, quand il revint à la cour, il fut accueilli froidement pur liOuis XIV:«*Ce retour fut bien différent de ceux de toutes les précédentes années. Il arriva à Versailles le vendredi
6 aoOt, et vil le roi chez M"* de Maintenon : cela fut court et aec Co
n'était plus le temps ob le langage, les grands airs et les secouements de perruque passaient pour des raisons : la faveur qui soutenait ce vide était l>assée. n (Chap. eux et clxii.)
1. Des sacs remplis de terre protègent contre le feu de Tennemi les solda* s qui travaillent aux tranchées et ceux qui manœuvrent les batteries
PERTE DE LA BATAILLE DE TURin. 253
plus nombreuse colonie. Tout siège de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige
Le duc de La Feuillade, plein d'ardeur et d*activité, plus capable que personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais incapable de celles qui exigaient de l'arC, de la méditation et du temps, pressait ce siège contre toutes les règles. Le maréchal de Vauban, le seul générai peut-être qui aimât mieux TÉlat que soi-même', avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siège comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l'orgueil caché sous de la modestie. [1 fut piqué que le meilleur ingénieur de l'Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j'ai vue : f espère prendre Turin à la Cohom. Ce Cohorn était le Vauban des alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d'une fois des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin : mais l'ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n'ayant pas même entouré toute la ville, des secours, des vivres pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir; et plus le duc de La Feuillade mettait d'impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siège traînait en longueur.
Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du siège pour courir après le prince, qui,
1. « Vaaban s'appelait Le Prêtre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et, avec la répuiatiun du plus savant homme dans Tart des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C'était an homme de médiocre taille, assez trapu, qui avait fort l'air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n'était rien moins. Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. » {Mémoires de Saint-Simon, chap. cxvi.) Ailleurs, (chap.CLXXi) Saint-Simon crée pour lui un mot que notre langue n'avait pas encore et dont un a tant abusé, celui de patriote, par lequel il le désigne. Qui croirait cependant, après tous ces éloges, qu'il a reproché au roi d'avoir nommé Vauban chevalier de Saint-Louis, parce que sa naissance n'était pas assez releyée? « Vauban, ditpil (chap. cxliii), était de Nivernais ; s'il était gcntiUiomme, c'était bien tout au plus : rien de si court, de si nouveau, de ai ykHf «te gi mince. Voilà ce que les grandes et uniques parties militaires et de citoyen ne pouvaient couvrUr dans un sujet d'ailleurs si di(pie du bÂton et de toutes les çrâces que le seul mérite doit et peut acquérir. » Il faut avouer que les critiques de Saint-Simon sont souvent la justification écla.'anto do la nolitiqno rt du î^oiivp'-nriiinnl do Louis XÏV.
ink CHAPITRE XX.
connaissant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuiliade manque le duc de Savoie, et la conduite du siège en souffre.
Presque tons les historiens ont assuré que le duc de La Feuiliade ne voulait point prendre Turin : ils prétendent qu'il avait juré à M"" la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père ; ils débitent que cette princesse engagea M'^'deMaintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés; mais c'était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d'aillears bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.
Depuis le 43 mai jusqu'au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de TAdige, favorisait ce siège ; et il comptait, avec soixantedix bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince Eugène.
Le général des Impériaux manquait d'hommes et d'argent. Les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres * il fit enfin venir des troupes des cercles de l'Empire. La lenteur de ces secours eût pu perdre l'Italie ; mais la lenteur du siège de Turin était encore plus grande.
Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre. Mais avant de quitter l'Italie, il souffre que le prince Eugène passe TÀdige ; il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. Le général français ne quitta les bords du Pô qu'après avoir vu le prince Eugène en état de pénétrer jusqu'auprès de Turin. Ainsi il laissa les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu'elles paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne et en Espagne.
Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris do l'armée de Villeroi, et le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre, comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de Vendôme ; il passe le Tanaro aux yeux du duc d'Orléans ; il prend Carpi, Correggio, Reggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le duc de Savoie auprès d'Asti. Tout ce que put faire le duc d'Orléans, ce fut de venir joindre le duc de La Feuil-
P£RTB DE Là bataille DS TURIN. 2^5
lade au camp devant Turin. Le prince Eugène le suit en diligence. If y avait alors deux partis à prendre : celui d*attendre !d prince Eugène dans les lignes de circonvallation, ou celui de marcher à lui lorsqu'il était encore auprès de Yeillane. Le duc d'Orléans assemble un conseil de guerre : ceux qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui avait perdu la bataille dllochstedt, le duc de La Feuillade, Âlber* gotti, Saint-Fremont et d'autres lieutenants généraux. « Messieurs, leur dit le duc d'Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d'étendue : nous ne pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la marine qui n'est que sur deux hommes de hauteur ; là vous voyez des endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp, empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours. Quand le Français attend qu'on l'attaque, il perd le plus grand de ses avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d'ardeur qui décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à l'ennemi. » Tous les lieutenants généraux répondirent : Il faut marcher. Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel on devait déférer à son avis en cas d'action : et son avis fut de rester dans les lignes*.
Le duc d'Orléans indigné vit qu'on ne l'avait envoyé à l'armée que cooame un prince du sang, et non comme un général; et, forcé de suivre le conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si désavantageux.
Les ennemis paraissaient vouloir former à la fois plusieurs attaques. Leurs mouvements jetaient Tincertitude dans le camp des Français. Le duc d'Orléans voulait une chose, Mar-
1. Saiiit^iinoo raconte autrement les délibérations de ce conseil extraordinaire, qui devait, selon son énergique expression, égorger la France. U était rami du duc d'Orléans, et, dans son château de La Ferté, il en recerait nresque tous les Jours des lettres avec les nouvelles de l'Italie. « Marsin oonsenUt à an conseil de guerre oh tous les lieutenanis généraux furent appelés. La matière y fut débattue. Mais La Feuillade, cendre favori du ministre, et Marsin, dépositaire, disait-on, du secret, n'avaient garde de n*ètre pas suivis. Le seul d'Bstaing parla en homme d*un courage libre ; ilbergottl. Italien rafBné, prévit la honte et Torage, et se tint à son poste sous prétexte de Téloignement. Tous les autres opinèrent servilement, de sorte qœ ce remède rendit le mal incurable. M. le duc d'Orléans protesta, devant tons, des malheurs qui aUaient arriver. » (Chap. clxiii et clxit.) Ce récit est moins dramatique que celui de Voltaire, mais il semble plus vraisemblable.
256 CUAP1T&£ XX.
9in et La Feuillade une autre : on disputait, on ne concluaî: rif^n. Enfin on laisse les ennemis passer la Doire. Ils avancent sttr huit colonnes do vingt-cinq hommes de profondeur. Il faut dans rinstant leur opposer des bataillons d'une épaisseur assez forte.
Albergotti, placé loin de Tarmée sur la montagne des Capucins, avait avec lui vingt mille hommes, et n'avait en tète que des milices qui n'osaient l'attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes. Il répond qu'il ne peut se dégarnir : il donne des raisons spécieuses; on les écoute : le lempsse perd. (7 septembre 470&) Le prince Eugène attaque ies retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le duc d'Orléans blessé s'était retiré pour se faire panser. A peine étail*il entre les mains des chirurgiens qu'on lui apprend que tout est perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est générale. Aussitôt il faut fuir ; les lignes, les tranchées sont abandonnées, l'armée dispersée. Tous ies^ bagages; les provisions, les munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur.
Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier. Un chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut quelques moments après l'opération. Le chevalier Mélhuin, ambassadeur d'Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc et le plus brave homme de*jK)n pays qu on ait jamais employé dans les ambassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments. Il m'a raconté que Marsin lui dit ces propres mots : a Croyez au moins, monsieur, que c'a été contre mon avis que nous vous avons attendu dans nos lignes. » Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui s'était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant vraies -. c'est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles, avait représenté au roi qu'il fallait aller aux ennemis, en cas qu'ils parussent pour secourir Turin; mais Chamillard, intimidé par les défaites précédentes, avait fait décider qu'on devait attendre et non présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n'avaient pas eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille; mais on a déjà vu quo le carnage fait moins que lo ron?torna!îon. L'impc-rsibililé d«
PfiHTE DE LA BATAILLE DE TURIN. 257
subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ramena vers le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre que le comte de Médavi-Grancei, qui était alors dans le Mantouan avec un corps de troupes (9 septembre 4706), et qui battit à Castigiione les Impériaux commandés par le landgrave deHesse, depuis roi de Suède S ne remporta qu'une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont , et enfin le royaume de Naples.
t. ïhpuit roi de Suède. Sous le nom de Frédéric !•'. Il ayait épousé la sœur de Charles XII, Ulrique-Ëléonore, et il fut appelé au trône, après la mort de son Leau-rrère, par le libre choix des Étais, en 1720.
Suite des disgrâces de la France et de TEspagno. Louis XIV envoie son principal ministre demander en vain la paix. Raïuille de Malplaquel perdue, etc.
La bataille d'Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante armée, et tout le pays du Danube au Rhin ; elle avait coûté à la maison de Bavière tous ses États. La journée deRamillies avait fait perdre toute la Flandre jusqu'aux portes de Lille. La déroute de Turin avait chassé les Français dltalie, ainsi qu'ils l'ont toujours été dans toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte doMédavi; on occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l'empereur pourvu qu'il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze mille hommes. L'empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y consentit. Ainsi l'empereur, d'un trait de plume, devint la maître paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et do Sicile lui fut assurée. Tout ce qu'on avait r^ardé en Italie comme feudataire fut traité comme sujet. 11 taxa la Toscane à cent cinquante mille pis* tôles, Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gènes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions.
L'empereur qui jouit de tous ces avantages n'était pas ce Léopold, ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences
258 CHAPITRE XXi.
de fa modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde, r/était son fils atné Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir rAIlemagne et l'Italie, c'était Joseph I". Il domina delà les monts ; il rançonna le pape ; il fit mettre de sa seule autorité, en 4706, iesélecteurs de Bavière et de Cologne au ban de l'Empire ; il les dépouilla de leur électorat ; il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur ôta jusqu'à leur nom. Leur père n'eut d'autre ressource que d'aller traîner sa disgrâce en France et dans les Pays-Bas. Philippe y lui céda depuis toute la Flandre espagnole en 474 2 '. S'il avait gardé cette province, c'était un établissement qui valait mieux que la Bavière et qui le délivrait de l'assujettissement à la maison d'Autriche : mais il ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namor et de Gharleroi; le reste était aux vainqueurs.
Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé l'Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L'Angleterre et l'Ecosse se réunissaient pour ne plus composer qu'un seul royaume ; ou plutôt l'Ecosse, devenue province de l'Angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France semblaient, vers la fin de 4706 et au commencement de 4707, acquérir des forces nouvelles, et la France touchait à sa raine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait toujours l'Alsace exposée. La Provence était menacée d'une invasion par terre et par mer. Ce qu'on avait perdu en Flandre faisait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres , le corps de la France n'était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle n'avait encore pendu que des conquêtes.
Louis XIV fît face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu'en Italie, en Allemagne et en Flandre. On prétend que le siège de Barcelone avait été encore plus mal conduit que celui de Turin.
I. « Dan» l'histoire de Reboolei, il est dit qQ^il ent cette souveraineté dès lan iMOi mais alors il n'&vait que la Tioe-royaaté. » (Note de Voltaire.)
L ARCHIDUC PROCLAMÉ aOI A MADRID. 259
Le comte de Toulouse n'avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siège abandonné, l'armée française diminuée de moitié s'était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu'on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutent encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur.
A ces désastres s'en joignait un autre, qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s'avancèrent jusque dans TEstramadure espagnole» différente de celle du Portugal. C'était un Français devenu pair d'Angleterre qui les commandait, milord Galloway, autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et neveu de Marlborougb, était à la tête des troupes de France et d'Espagne, qui ne. pouvaient dIus arrêter les victorieux.
Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne : il était maître de l'Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d'une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avalent donné Minorque, Iviça et Aiicante. Les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jusqu'à Madrid. (26 juin 4706) Galloway y entra sans résistani^e, et fit proclamer roi l'archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède.
Tout parut alors si désespéré pour Philippe Y, que le maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projet-s, les uns utiles, les autres peu praticables, et tous singuliers, proposa à la cour de France d'envoyer Philippe V régner en Amérique ; ce prince y consentit. On l'eût fait embarquer avec les Espagnols attachés à son parti. L'Espagne eût été abandonnée aux factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n'eût plus été que pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis xiv , la France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à Versailles; mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis conservèrent la couronne â Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe le choix qu'ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de Savoie, le soin qu'elle prenait de leur plaire, une intrépidité au-dessus de son sexe et une constance agissante dans le malheur. Elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le
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zèle et recevoir les dons que loi apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des grands qui avaient juré d'être fidèles ne fut traître. Quand Galloway fit proclamer Tarchiduc dans Madrid) on cria : Vive Philippe! et à Tolède, le peuple ému . chassa ceux qui. a valent proclamé l'archiduc.
Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d*efforts pour sou* tenir leur roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle. Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens qui étaient en Espagne, furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail. (22 septembre 4706] Enfin Philippe Y, trois mois après être sorti de Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant d'acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance.
Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en faisaient , et tandis qu'il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur TOcéan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices, tandis qu'il avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes au maréchal de Berwick dans la Castille.
(2B avril 4707) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que Berwick gagna la bataille importante d'Almanza sur Galloway. Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence : cette belle province fut le prix de la victoire. Ni Philippe V ni l'archiduc ne furent présents à celte journée ; et c'est sur quoi le fameux comte Péterborough, singulier en tout, s'écria a qu'on était bien bon de se battre pour eux. » C'est ce qu*il manda au maréchal de Tessé, et c'est ce qne je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu'il n'y avait que des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu'il fallait combattre pour une nation. Le duc d'Orléans, qui voulait être à cette action et qui devait commander en Espagne, n'arriva que le lendemain, mais il profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres Lérida, l'écuoil du grand Condé.