VICTOIRE DE BJSRWICK A ALMANZA
(22 mai 4707) D'un autre côté le maréchal de Viilars, remis en France à la tèto des armées » uniquement parce qu'on avait besoin de lui, réparait en Allemagne le malheur de la journée d'Hochstedt. Il avait forcé les lignes de Stolhoflen au delà du Rhin, dissipé toutes les troupes ennemies, étendu les contributions à cinquantelieues à la rondo, pénétré jusqu'au Danube. Ce succès passager faisait respirer sur les frontières de l'Allemagne; maison Italie tout était perdu. Le royaume deNaples sans défense, et accoutumé à changer de maître, était sous le joug des victorieux ; et le pape, qui n*avait pu empêcher que les troupes allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer, que l'empereur se fît son vassal malgré lui. C'est un grand exemple de la force des opinions reçues et du pouvoir de la coutume , qu'on puisse toujours s'emparer de Naplessans consulter le pape, et qu'on n*ose jamais lui en refuser l'hommage.
Pendant que le petit-fils de LouisXIV perdait Naples, Taïeul était sur le point de perdre la Provence et le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et le prince Eugène y étaient entrés par le col de Tende. Ces frontières n'étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l'Alsace, théâtre éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti d'élever. Point de pareilles précautions vers le Var, point de ces fortes places qui arrêtent l'ennemi et qui donnent le temps d'assembler des armées. Cette frontière a été négligée jusqu'à nos jours, sans que peut-être on puisse en alléguer d'autre raison , sinon que les hommes étendent rarement leurs soins de tous les côtés. Le roi de France voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui un an auparavant n'avait presque plus que sa capitale, et le prince Eugène qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever Toulon et Marseille.
(Auguste 4707) Toulon était assiégé* et pressé; une flotte anglaise, maîtresse de la mer, était devant le port et le bombardait. Un peu plus de diligence, de précautions et de concert aurait fait tomber Toulon. -Marseille sans défense n'aurait pas tenu ; et il était vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le vraisemblable n'arrive pas toujours. On eut le temps d'envoyer des secours. On avait détaché des troupes do l'armée du maréchal de Villars, dès que ces provinces avaient été menacées: et on sacrifia les avantages
qu'on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays par où les ennemis pénétraient est sec , stérile, hérissé de montagnes; les vivres rares, la retraite difficile. Les maladies qui désolèrent Parmée ennemie combattirent encore pour Louis XIV. (22 auguste 4707) Le siège de Toulon fut levé , et bientôt la Provence délivrée , et le Dauphiné hors de danger : tant le succès d'une invasion est rare, quand on n'a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait échoué ; et de nos jours les troupes de la reine de Hongrie ' y échouèrent encore*.
Cependant cette irruption , qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne coûtait pas moins aux Français : elle avait ravagé une grande étendue de terrain, et divisé les forces.
L'Europe ne s'attendait pas que dans un temps d'épuis» ment, et lorsque la France comptait pour un grand succès d'être échappée à une invasion , Louis XIY aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même une invasion dans la Grande-Bretagne , malgré le dépérissement de ses forces maritimes , et malgré les flottes des Anglais , qui couvraient la mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques II. Le succès était douteux ; mais Louis XIV envisagea une gloire certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif l'avait déterminé autant que l'intérêt politique.
Porter la guerre dans la Grande-Bretagne , tandis qu'on en soutenait le fardeau si difficilement en tant d'autres endroits, et tenter de rétablir du moins sur le trône d'Ecosse le fils de Jacques II, pendant qu'on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d'Espagne , c'était une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n'était pas destituée de vraisemblance.
Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s'étaient pas vendus à la cour de Londres gémissaient d'être dans la dépendance des
1. En 1746, pendant la guerre de la succession ci'AnUicfae ; la reine de Hongrie était Marie-Thérèse.
2. « Le respect pour la vérité dai^ les pins petites choses oblige encore de (élever le discours aue le corapilaieur des Mémoires de M'^ de Maintenon tait tenir par le rot de Suède, Charles XII, au duc de Marlborougb : « Si « Toulon est pris. Je l'irai reprendre. » Ce général anglais n'était point auprès du roi de Suède dans le temps du siège. Il le vit dans Alt-Ranstadt eo vrn\ 1707, et le siège de Toulon fut levé au mois d'auguste. Charles Xil. d'ailleurs, ne se mêla jamais de cette guerre; il refusa constamment de voir loua les Français qu'on lui députa. On ne trouve, dans les if^motre* de Maintenon, que des discours qu'on n'a ni tenus ni pu tenir ; et on ne peut regarder ce livre que comme un roman mal digéré, m (Note de Voltaire.^
INVASIOIV DU PRÉTENDANT EN fiCOSSE. 263
Anglais. Leurs vœux secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois , chassé au berceau des trônes d'Angleterre, d*Éco8se et d'Irlande, et à qui on avait disputé jusqu'à sa naissance. On lui promit qu'il trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s'il pouvait seulement débarquer vers Edimbourg avec quelques se^ cours de la France.
Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tanl d'efforts pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses revers. Huit vaisseaux de guerre, soixante et dix bâtiments de transport furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes furent embarqués. Le comte de Gacé, depuis maréchal de Matignon, commandait les troupes. Le chevalier de Forbin-Janson , l'un des plus grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait favorable ; il n'y avait en Ecosse que trois mille hommes de troupes réglées. L'Angleterre était dégarnie ; ses soldats étaient occupés en Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver, et les Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaisseaux de guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous avons vue, en 4744 , en faveur du petit-fils de Jacques IL Elle fut prévenue par les Anglais. Des contre-temps la dérangèrent. Le ministère de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de Flandre. On se saisit dans Edimbourg des hommes les plus suspects. Enfin , le prétendant s'étant présenté aux côtes d'Ecosse , et n'ayant point vu l^s signaux convenus , tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce fut de le ramemer à Dunkerque. Il sauva la flotte, mais tout le fruit de l'entreprise fut perdu. 11 n'y eut que Matignon qui y gagna. Ayant ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de maréchal de France, récompense de ce qu'il voulut et qu'il ne put faire.
Quelques historiens' ont supposé que la reine Anne était d'intelligence avec son frère. C'est une trop grande simplicité
1. « Euite autres Reboalet, page 233 du tome VIII. Il fonde ses soupçons sur ceux du chevalier de Forbin. Celui oui a donné au public tant de mensonges , sous le titre de Mémoires de if** de Maiutenony et qui fil iinpri* mer, en 17S2, à Francfort, une édition frauduleuse du Siècle de Louis XIV demande, dans une des notes, qui sont ces historiens qui ont prétendu que la reine Anne était d'intelligence avec son frère. Cêst un fantôme, dit-il. Nais on voit ici clairement que ce n'est point un fantôme, et que l'auteur du Sîicle de Louit XIV n'avait rien avancé que la preuve en main : il n'est pus pennis d'écrire l'histoire autrement. » (Noie de Voltaire.)
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de penser qu'elle invitât son compétiteur à la ^enir détrôner. 3n a confondu les temps ; on a cru qu'elle le favorisait alors, parce que depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut jamais vouloir être chassé par son successeur?
Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en iour plus mauvaises, le roi crut qu'en faisant paraître le duc de Bourgogne, son petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l'héritier présomptif de la couronne ranimerait l'émulation, qui commençait trop à se perdre. Ce prince, d'un esprit ferme et intrépide, était pieux, juste et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de Fénelon archevêque de Camhrai, il aimait ses devoirs;. il aimait les hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l'art de la guerre , il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une nécessité malheureuse , que comme une source de véritable gloire. On opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough : on lui donna pour Taider le duc de Vendôme*. Il arriva ce qu'on ne voit que trop souvent : le grand capitaine ne fut pas assiez écoulé, et le conseil du prince balança souvent les raisons du général. 11 se forma deux partis , et dans l'armée des alliés il n'y en avait qu'un, celui delà cause commune. Le prince Eugène était alors sur le Rhin ; mais toutes les fois qu'il fut avec Marlborough, ils n'eurent jamais qu'un sentiment.
Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l'Europe croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes, et les alliés n'en avaient alors que quatrevingt mille. Il avait encore l'avantage des négociations dans un pays si longtemps espagnol, fatigué de garnisons hoUan*
1. Ce fut une faute d'envoyer, avec une autorité presque égale» deux généraux si différents de caractère et de capacité. Au début de cette campagne, Samt-Simon (chap. cxcv) avait dit au duc de Beauvilliers, gouverneur du jeune prince, et cette fois avec raisen, « nue le feu et Teau n'étaient pas plus différents ni plus incompatibles aue l'étaient Monseigneur le duc de Bourgogne et M. ae Vendôme, l'un dévot timide, mesure à l'excès, ren» ferme , i-aisonnant, pesant et compossant toute chose, vif néanmoins et absolu, mais, avec tout son esprit, simple, retenu, considéré, craignant le mal et de former des soupçons, connaissant peu ceux à qui il avait affaire, aueîquefois incertain, ordinairement distrait et tr^p porté aux minuties. Vautre au contraire hardi, audacieux, avantageux, impudent, méprisant tout, abondant en son sens avec une confiance dont nulle ex\irience ne l'avait pu déprendre, incapable de contrainte, de retenue, de rei^pect, surtout de |oug, orgueilleux au comble en toutes les sortes de genres, acre et fntraitable à la dispute ; que, celaétant ainsi, il était impossible qu'ils ne se broui)- 'asseni, et bientôt, que les affaires o'en souffrissent, etc. m
rSRTE DE LA fiATAlLLE B'OUDENAttDE. 265
daises, et où beaucoup de citoyens penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand et dTprcs; •nais les manœuvres de guerre firent évanouir le fruit des mar nœuvres de politique. La division, qui mettait de l'incertitude dans le conseil de guerre , fit que d'abord on marcha vers la Dendre, et que deux heures après on rebroussa vers l'Escaut, à Oudenarde : ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et Marlborough qui n'en perdaient point, et qui étaient unis. (44 juillet 4708) On fut mis en déroute vers Oudenarde : ce n'était pas une grande bataille, mais ce fut une fatale re*. traite*. Les fautes se multiplièrent. Les régiments allaient où ils pouvaient , sans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin par l'ar* mée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.
L'armée découragée se retira sans ordre sous Gand , sous Tournai, sous Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène,, maître du terrain , assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.
Mettre le siège devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que Lille, sans être maître de Gand , sans pouvoir tirer ses convois que d'Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au hasard d'être à tout moment surpris, c'est ce que l'Europe appela une action téméraire , mais que la mésintelligence et l'esprit d'incertitude qui régnaient dans Tarmée française rendirent excusable; c'est enfin ce que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses. L'armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de l'armée ennemie encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre 4708) Lille fut prise, au grand étonnementde toute l'Europe, qui croyait le duc de Bourgogne plus en état d'assiéger Eugène et Marlborough, que ces généraux en état d'assi^er Lille. Le maréchal deBoufflersla défen* dit pendant près de quatre mois.
I . On avait à peine perdu 1 500 nommes, et le doc de Vendôme voulait rester sar le champ de bataille poar attaquer le lendemain. Le duc de Donrçogne bbjccui que, dans l'état de désordre où étaient les troupes, ce serait les exi)Oser à une entière destruction, et son avis prévalut. « Vendôme, poussé à bout de rage : Eh bien ! s'écria-t-il, Messieurs, je vois bien que vous le v(T..lcz tous, îl faut donc se retirer. Aussi bien, ajonta-t-il en regardant le duc de Rourgogne, U y a longtemps. Monseigneur, que vous en atez envie. • I SaiiiV-Simon , chup. cciii.) Le prince ne réiHiudit rien à ce cruel reproche^
Les habitants 8*accoulumèrent tellement au fracas du canon et à toutes les horreurs qui suivent un siège , qu*on donnait dans la ville des spectacles aussi fréquentés qu*en temps de paix, et qu'une bombe qui tomba près de la salle de la comédie n'interrompit point le spectacle.
Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout , que les habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses fatigues. Sa défense lui mérita Testime des ennemis, les cœurs des citoyens et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les écrivains de Hollande qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se souvenir que , quand on contredit la voix publique , il faut avoir été témoin et témoin éclairé, ou prouver ce qu'on avance ' .
Cependant l'armée, qui avait regardé faire le siège de Lille, se fondait peu à peu; elle laissa prendre Gand, Bruges et tous ses postes l'un après l'autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du duc de Bourgogne, et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les esprits s'aigrissaient par le malheur. Un courtisan * du duc de Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme : « Voilà ce que c*est que de n'aller jamais à la messe ; aussi vous voyez quelles sont nos disgrâces. — Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Blarlborough y aille plus souvent que moi'? » Les succès ra*
1. « Telle est rbistoire qu'an libraire; nommé Van-Doren. flt écrire par le jésuite La Hotte, réfugié en Hollande soos le nom de La Bode, continuée par La llartinière; le tout sur les prétendus Mémoires d'un comte de..., secrétaire d'Ëiat. Les Mémoiret de Mme de Maintenanj encore plus remplis de mensonges, disent, tome IV, page il 9, que les assiégeants jetaient dans la ville des billets conçus en ces termes ; « Rassurez-vous, Français, « la Maintenon ne sera pas votre reine ; nous ne lèverons pat le siège. — On « croira, ajoute-t-il, que Louis, dans la ferveur du plaisir que lui donnait la « certitude d'une victoire inattendue, offrit ou promit le trône à Mme de « MHintenon. » Comment, dans la ferveur de l'impertinence, peut-on mettre sur le papier ces nouvelles et ces discours des balles ? Comment cet insensé a-t-il pu pousser l'effronterie jusqu'à dire que le duc de Bourgogne trahit le roi son grand-père, et fil prendre Lille par le prince Eu^^ène, dé peur que Mme de Maintenon ne fût déclarée reine ? » (Note de Voltaire.)