‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 110 sur 168 · BATAILLE DE MALPLAQUET PERDUE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE MALPLAQUET PERDUE

que celui de coucher au milieu de leurs morts allassent faire le siège de Mons. Les Hollandais craignirent pour cette entreprise : ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose aux vaincus et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu'ils peuvent faire, et le soldat à qui on dit qu'il a été battu craint de Tétre encore. Ainsi Mons fut assiégé et pris (20 octobre 4709), et toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent ainsi que Tournai et Lille.

Louis XIY continue à demander la pait et à se défendre. Le doc de Vend6m« affermit le roi d'Espagne sur le trône.

Non-seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et faisaient tomber de ce côté toutes les barrières de la France , mais ils prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté, et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général Merci, chargé de faciliter cette entreprise en entrant dans la haute Alsace par Bàle, fut heureusement arrêté près de File de Neubourg, ^r le Rhin , par le comte depuis maréchal Dubourg (26 auguste 4709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci ont toujours été aussi malheureux qu'estimés. Celui-ci fut vaincu de la manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la Savoie ; mais on n'en craignait pas moins du côté de la Flandre ; et rintérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître Tarchiduc pour roi d'Espagne, de ne donner aucun secours à son petit-fils et de l'abandonner à sa fortune, de donner quatre places en otage, de rendre Strasbourg et Brisach , de renoncer à la souveraineté de l'Alsace et de n'en garder que la préfecture , de raser toutes ses places , depui s Bàle jusqu'à Philippsbourg , de combler le port si longtemps redoutable de Dunkerque et d'en raser les fortifications, de laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé, Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à la paix qu'il implorait.

Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter

278 CHAPITRE XXn.

les soumissions de Louis XIY. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au commencement; de 4740, porter dans la petite ville de Gertruydenberg les prières de ce monarque. li choisit le maréchal d'Uxelles, homme froid, taciturne, d'un esprit plus sage qu'élevé et hardi, et l'abbé depuis cardinal de Poiignac ' , l'un des plus beaux esprits et des plus éloquents de son siècle , qui imposait par sa figure et par ses grâces. L'esprit , la sagesse , l'éloquence ne sont rien dans des ministres, lorsque le prince n'est pas heureux. Ce sont les victoires qui . font les traités. Les ambassadeurs de Louis XIY furent plutôt confinés qu'admis à Gertruydenberg. Les députés venaient en* tendre ' leurs ofires , et les rapportaient à la Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte de Zinzendorf, ambassadeur de l'empereur ; et ces offres étaient toujours reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de Louis XIV que Marlborough et Eugène.

Les plénipotentiaires de France poussèrent Thumiliation jusqu'à promettre que le roi donnerait de l'argent pour détrôner Philippe V, et ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires, s'engageât seul à chasser d'Espagne son petit-fî4s, dans deux mois, par la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante qu'un refus, était inspirée par de nouveaux succès.

Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la grandeur et la fierté de Louis XIV également abaissées, ils prenaient la ville de Douai (juin 4740). Ils s'emparèrent bientôt après de Béthune, d'Aire, de Saint-Venant, et le lord Stair proposa d'envoyer des partis jusqu'à Paris*.

Presque dans le même temps, l'armée de l'archiduc, commandée en Espagne par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 auguste 4740), une victoire

i. c'était le même dont Thabileté avait failli donner le trône de Pologne au prince de Conti, treize années auparavant. (Voy. plus haut, au chap. xvii.)

2. Le résultat de cette campagne racontée trop rapidement par rhistorieL fut regardé presque comme un succès en France. Jamais les* alliés n'avaient isncore réuni une armée aussi formidable, et cent quarante mille hommes commandés par le prince Eugène et Marlborough pouvaient espérer les plus heureux succès. Us prirent quatre villes en huit mois, et, suivant la remarque du maréchal de Viltars, ils perdirent plus de monde que n'en comptait la garnison de ces places. Cette résistance héroïque, venant après la défaite glorieuse de Malplaquet, annonçait le terme du succès de la coalition. (Vov. Mémoires de ViUars. Êdit. Petitot» t. LXIX^p. 3ooet suivantes.)

CONFÉRENCES DB GKRTRtJTDENBERG. 279

complète sur Tannée en qui le parti de Philippe V avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de fiav, général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se disputaient TEspagne , et qui étaient Fun et l'autre à portée de leur armée , ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour qui on combattait en Europe, il n*y avait alors que le duc de Savoie qui fit la guerre par lui-même. Il était triste qu'il n'acquît cette gloire qu'en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l'une pour acquérir en Lombardie un peu de terrain sur lequel l'empereur Joseph lui faisait déjà des difficultés , et dont on l'aurait dépouillé à la première occasion.

Cet empereur était heureux partout , et n'était nulle part modéré dans son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière, il en donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l'Empire lui entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu'ils travaillaient à cimenter un pouvoir qu'ils craignaient : tant était encore dominante dans les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le premier des intérêts. La fortune de Joseph le fît encore triompher des mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski fut battu , ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était également malheureux au dehors, au dedans, sur mer et sur terre , dans les négociations publiques et dans les intrigues secrètes.

Toute l'Europe croyait alors que l'archiduc Charles, frère de l'heureux Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L'Europe était menacée d'une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c'était l'Angleterre, longtemps ennemie do la branche d'Autriche espagnole, et la Hollande, son esclave révoltée , qui s'épuisaient pour l'établir. Philippe V, réfugié à Madrid , en sortit encore , et se retira à Valladolid , tandis que l'archiduc Charles fit son entrée en vainqueur dans la capitale.

Le roi de France ne pouvait plus seC/Ourir son petit-fils; il avait été obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à Gertruydenberg, d'abandonner la cause de Philippe, en faisant revenir, pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même à peine pouvait résister

vers la Savoie, vers le Rhin, et surlout en Flandre, où se portaient les plus grands coups.

L'Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs en* nemis et par leurs défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait, la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus, parce que dans une grande étendue de pays l'affection des peuples refusait tout aux Autrichiens et donnait tout à Philippe. Ce monarque n'avait plus ni troupes ni général de la part de la France. Le duc d'Orléans, par qui s'était un peu rétablie sa fortune chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé alors comme son ennemi. Il est certain que, malgré l'affection de la ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient obstinément pour son concurrent. La moitié de l'Âragon était aussi gagnée. Une partie des peuples attendait alors l'événement ; une autre haïssait plus l'archiduc qu'elle n'aimait Philippe. Le duc d'Orléans, du même nom de Philippe, mécontent d'ailleurs des minisires espagnols, et plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait , crut entrevoir qu'il pouvait gagner pour lui le pays qu'il était venu défendre ; et lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d'abandonner son petit-fils, et qu'on parlait déjà en Espagne d'une abdication , le duc d'Orléaiis se crut digne de remplir la place que Philippe Y semblait devoir quitter. Il avait à cette couronne des droits que lé testament du feu roi d'Espagne avait négligés , et que son père avait maintenus par une protestation.

Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d'Espagne, par laquelle ils s'engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d'Espagnols empressés à se ranger sous les drapeaux d'un prince qui savait combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir l'Espagne et la France réunies dans une même main , et elle aurait apporté moins d'obstacle à la paix. Le projet fut découvert à Madrid, vers le commencement de 4709 , tandis que le duc d'Orléans était à Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Phi-

VICTOIHE DE VENDÔME A VILLA- VICIOSa. 281

lippe V ne pardonna pas à son parent d'avoir cru qu'il pou- Yait abdiquer, et d'avoir eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d'Orléans. Monseigneur, père do Philippe V, opina dans le conseil qu'on fit le procès à celui qu'il regardait comme coupable ; mais le roi aima mieux ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir son neveu dans le temps qu'il voyait son petit-fils tou* cher à sa ruine.

Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseH du roi d'Espagne et la plupart des grands, voyant qu'ils n'avaient aucun capitaine à opposer à Staremberg, qu'on regardait comme un autre Eugène, écrivirent en corps à Louis XIY pour lui demander le duc de Vendôme. Ce prince, relire dans Anet', partit alors, et sa présence valut une armée. La grande réputation qu'il s'était faite en Italie, et que la malheureuse campagne de Lille n'avait pu lui faire perdre, frappait les Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu'à la prp* fusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès qu'il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Bertrand Duguesclin. Son nom seul attira une foule de volontaires. Il n'avait point d'argent ; les communautés dés villes, des villages et des religieux en ^ donnèrent. Un esprit d'enthousiasme saisit la nation. (Auguste 4740) Les débris de la bataille de Saragosse se rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s'empressa de fournir des recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige l'ennemi de se retirer vers le Portugal, le suit , passe le Tage à la nage, fait prisonnier dans Brihuega Stanhope avec cinq mille Anglais (9 décembre), atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n'avait point encore combattu avec ses autres généraux , animé de l'esprit du duc de Vendôme, se met à la tête de l'aile droite. Le général prend Ija gauche. Il remporte une victoire entière, de sorte qu'en quatre mois de temps ce prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rélab!il tout, et affermit pour jamais la couronne d'Espagne sur la tète de Philippe*

1. Le duc de Vendôme, dtâgracié après la malheureuse campagne de Flandre (170S), s'était retiré dans son château d'Anet, à quelques lieues du Dreux, sur I*Eure.

2. «On assure qu'après la bataille. Philippe V n'ayant point de lit» le die

284 CHAPITRE xxn.

Etio s'en repentit ensuite : elle vint demander pardon , elle pleura , et la reine ne lui répondit autre chose, sinon : « Vous m*avez ordonné de ne vous point répondre, et je ne vous répondrai pas. » Alors la rupture fut sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour ; et quelque temps après on commença parôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland, pour déposséder ensuite Godolphin et le duc luimême. Dans d'autres États cela s'appelle une disgrâce ; en Angleterre, c'est une révolution dans les affaires ; et la révolution était encore très-diflicile à opérer*.

1. On a reproché avec raison h Voltaire d'expliquer ici tet granât tvinê' menU par de petilet cautet. 11 répond à La Beaumello , dans le Supplément au Siècle de Louit XIV ( partie 1 j : « La Beaumelie peut porter son ignorance téméraire jusqu'à aire que les petites querelles de la duchesse de Marlborough cl de milady Masham n'influèrent en rien sur les affaires. «Ce « conte, dit^il, est pris de VAnti-Uachiavel (ouvrage de Frédéric II ) et n'en « est pas le meilleur endroit, i* « Ce ooute est une vérité reconnue de tonte rAnffleterre, que M"« la duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. ae Voltaire, et qu'elle a confirmé depuis dans ses Mémoires. » On peut pardonner à la duchesse de Marlborough de s'être trompée sur les causes de ces grands événements : on s'étonne qu'un historien, d'ordinaire si -pénétrant , les ait ignorées. Les hauteurs de la duchesse furent l'occasion et non la cause de cette révolution ministérielle , dans un Esys déjà habitué , commi: l'Angleterre , au gouvernement de l'opinion palique. On nous permettra de prouver que Ta France dut à elle-même et à son héroïque persévérance plutôt au'au caprice d'une reine les conditions honorables de la paix d'UtrechU Déjà, dès rannée 1709 , il semble que la lassitude commençait à gagner les alliés, et surtout les puissances maritimes, qui par leurs subsides portaient le principal poids de la guerre. Dans les Pays-Bas , la province d'Uirecht déclarait aux Ëtats-Généraux qu'elle était incapable de suffire plus longtemps à des charges si accablantes; en Anglelerra, le parti de la paix grossissait tous les jours . et les torys étaient favorablement accueillis quand, au parlement ou dans la presse, ils déclamaient contre la lourdeur des taxes. Bientôt la bataille de Blalplaquet, qui fut presque une défaite pour les alliés , et surtout la campagne de iTio, oti le prince Kugènc et Marlborough, avec cent quarante mille hommes, purent prendre à peine quatre places, relevèrent la France aux yeux de ses ennemis et rendirent le désv* de la paix plus vif encore. La disgrâce de la duchesse de Marlborough précipita une crise devenue inévitable; les whigs furent renvoyés ; les torys prirent la direction des affaires , et ce qui prouve que ce changement de politique était un besoin et non un accident , c'est que le flouveau ministère obtint une majorité imposante dans U chambre des Communes, que l'élection populaire venfcit de renouveler (7 décembre 17 lO). Quelques Jours plus tard , car les dates sont importantes ici , on apprit que le duc

apagn

coalition. Alors les torys ouvrirent des négociations secrètes avec la France: ils les avouèrent bientôt, quand la mort de Joseph 1*' ( IT ami i7ii) eut livré l'Empire ei toutes les provinces autrichiennes à son frère l'archiduc Charles , qui prétendait encore à l'héritage entier de la monarchie espagnole. Continuer la ^erre, c'était, suivant la remarque judicieuse de M. Mignet ( /nlrodiic/ton, p. 95) , « rétablir en sa personne la puissance formidable de Charles V, remplacer une domination par une autre , et créer un danger pour dissiper les derniers restes d'une crainte. « Telles sont les causes qui ont amené la paix d'Utrecht.

CHANGEMENT DE MINISTÈRE EN ANGLSTEftRB. 2S5

Les tprys, maîtres alors de la i^eitiey né relaient pas du royaume. Ils furent obligés d'avoir recours à la religion. II n'y en a guère aujourd'hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu'il en iaut pour distinguer les factions '. Les whigs peu* chaient pour le presbytérianisme. C'était la faction qui avail. détrôné Jacques II, persécuté Charles II et immolé Charles !*'.* Les torys étaient pour les épiscopaux, qui favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir Tobéissance passive envers les rois, parce que les évêques en espéraient plus d'obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur è prêcher dans la cathédrale de Saint-Paul celte doctrine, et à désigner d'une manière odieuse l'administration de Marlborough, et le parti qui avait donné la couronne au roi Guillaume *. Mais la reine, qui favorisait ce prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu'il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et que son sermon ne fût brûlé '. Elle sentit encore plus sa faiblesse en n'osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des whigs. Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l'Angleterre. La reine, qui dès lors voulait la paix, n'osait pas même ôter à Marlboro|igh le commandement des armées; et, au printemps de 4744, Marlborough pressait encore la Franco, tandis qu'il était disgracié dans sa cour.

Sur la fin de janvier de cette même année 474 4 , arrive è Versailles un prêtre inconnu, nommé l'abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de l'aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi Guillaume. U avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n'ayant d'autre emploi que celui de dire la messe dans la chapeUe privée du comte de

t. Nous BTon» déjà dit que Voltaire se trompe en jugeant ainsi rAngleterre proicstanlc. Voyez au chapitre xt, note 3 de la pa^e 168.

2. « Le marquis de Torcy l'appelle, dans ses Mémoires, ministre prédicant : il se trompe; c'est un titre qu'on ne dt>nne qu'aux presbytériens. Henri Sacheverel, dont il est Question, était docteur d'Oiford, et du paru éplscopal. Il avait prêché dans la cathédrale de Saint-Paul l'obéissance absolue aux rois et 1 intolérance. Ses maximes furent condamnées par le parlement; mais ses invectives contre le parti de Marlborough le furent biec davantage. » (Note de Voltaire.)

3. Ce Tait, qui contredirait ce que nous avons dit tout à l'heure sur les causes de la cnnie des v»)iiKS, est antérieur de plusieurs années h l'époque et Ta placé l'auteur an Siècle dt Louie XIV, Sacheverel futeondamné, avant la dingrftce des whigs, par le parlement, qui leur était dévoué.

286 CHAPITRE un.

Gallas, ambassadeur de Fempereur en Angleterre. Le hasard Tavait introduit dans la confidence d'un lord ami du nouveau ministère opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de Torcy, et lui dit sans autre préambule : Voulez-vous faire la paix, monsieur? je viens vous apporter les * moyens de la traiter. Cétait, dit M. de Torcy, demander à un mourant s'il voulait guérir '.

On entama bientôt une négociation secrète avec le comt« d'Oxford, grand trésorier d'Angleterre, et Saint-Jean, secrétaire d'Ëtat, depuis lord Bolingbroke. Ces deux hommes n'avaient d'autre intérêt de donner la paix à la France que celui d'ôter au duc de Marlborough le commandement des armées, et d'élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était dangereux : c'était trahir la cause commune des alliés ; c'était rompre tous ses engagements, et s'exposer sans aucun prétexte à la haine de la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui auraient pu leur coûter la tête. li est fort douteux qu'ils eussent pu réussir ; mais un événement imprévu facilita ce grand ouvraee. (47 avril 47i4) L'empereur Joseph I*' mourut, et laissa les Etats de la maison d'Autriche, l'empire d'Allemagne, et les prétentions sur l'Espagne et sur l'Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après *.

Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l'Espagne, l'Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile sous le nom de son petit-61s. Pourquoi vouloir réunir tant d'États dans la main de l'empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise aurait^lle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l'Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept mil-

1. « Mémoire* de Tercy, tome III , page 33. » (Note de VolUire.)

2. « Le lord Bolingbroke rapporte daus ses lettres qu'alors il y avait d grandes cabales à la cour de Louis XIV ; il ne doute pas ( tome II , paçe 244) « qu'il ne se formât dans sa cour d'étranges projets d'ambition particulière : • il en juge par un discours que lui tinrent depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Hortemart : « Vous auriez pu nous écraser; pourquoi ne l'a- N vez-vous pas fait? • Bolingbroke, BMilgre ses lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de quelques ministres , qui croient que tous les mots qu'on leur dit signifient quelque chose. On connaît assez l'état de la tour de France et celui de ces deux ducs pour savoir qu'il n'y avait, du temps de la paix d'ijtrecbt, ni desseins, ni factions, ni aucun homme en situation de rien entreprendre, t (Note de Voltaire.)

MORT DE L*EMPBAEUa JOSEPH I*'. 287

iions de livres sterling. Fallait-il qu'elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de Ja Flandre aux Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation ; et, un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de TEurope.

liais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés; et, quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (auguste 4744) il forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu'à Valenciennes, (septembre) il prenait Bouchain; il s'avançait au Quesnoy; et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui opposer.

Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Duguay- Trouin, aidé de son courage et de l'argent de quelques marchands, n'ayant encore aucun grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil, Saint-Sébastien deRio-Janeiro. (Septembre et octobre 4744) Son équipage revint chargé de richesses» et les Portugais perdirent beaucoup plus qu'il ne gagna. Mais le mal qu'on faisait au Brésil ne soulageait pas les maux de la France.

Victoire da Maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des afliùref . Paix générale.

Les négociations qu'on entama enfin ouvertement à Londres furent plus salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n'était plus alors à Marlborough qu'on demandait grâce. Le comte de Strafford obligea les Hollandais à nommer des plénipotentiaires et à recevoir ceux de la France.

Trois particuliers s'opposaient toujours à cette paix. Marlborougn, le prince Eugène etHeinsius persistaient à vouloir accabler Louis XIV. Mais quand le générai anglais retourna dans Londres, à la fin de 4744, on lui ôta tous ses emplois. li trouva une nouvelle chambre basse et n'eut pas pour lui la

288 CDAPITRE XXIII.

pluralité de la haute. La reine, en créant de nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc et fortiûe celui de la couronne. 11 fut accusé, comme Scipiou, d'avoir malversé; mais il se tira d'affaire à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il était encore puissant dans sa disgrâce. Le prince Eugène n hésita pas à passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l'accueil qu'on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu'on devait à ses propositions. La cour prévalut, le prince Eugène retourna seul achever la guerre; et c'était encore un nouvel aiguillon pour lui d*espérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l'honneur. Tandis qu'on s'assemble à Utrecht, tandis que les ministres de France, tant maltraités à Gertruydenberg, viennent négo* cier avec plus d'égalité , le maréchal Villars, retiré derrière des lignes, couvrait encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoy (6 juillet 474^2), et il étendait dans le pays une armée d'environ cent mille combattants. Les Hol* landais avaient fait un effort ; et n'ayant jamais encore fourni i toutes les dépenses qu'ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au delà de leur contingent cette année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle avait envoyé à l'armée du prince Eugène le duc d'Ormond avec douze mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d'Ar* ras, s'avançait sur l'armée française. Il proposa au duc d'Ormond de livrer bataille. Le général anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations particulières entre l'Angleterre et la France avançaient. Une suspension d'armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de &es engagements (49 juillet 4742). Le duc d'Ormond se retira Vers Gand. Il voulut emmener avec les troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine ; mais il ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d'un régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de Uesse^ de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et furent payées par les Hollandais. L'électeur de Hanovre même, qui devait succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et fit voir que, si sa famille attendait la couronne d'Angleterre, ce n'était pas sur la faveur de la reine Anne qu'elle comptait. i

VICTOIRE DE VILLâRS A DENâIN. 289

Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt mille hommes à Tarmée française ; il Tétait par sa position, par Tabondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.

Le, maréchal de Villars ne put Tempêcher de faire le siège de Landrecies. La France, épuisée d'hommes et d'argent, était dans la conslcrnation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences d'Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé une partie de la Champagne , et pénétré jusqu'aux portes de Reims.

Déjà l'alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an , le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne (février 4742), leur fils aîné (mars), enlevés rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau ; le dernier de leurs enfants, moribond ; toutes ces infortunes domestiques ', jointes aux étrangères et à la misère publique, faisaient r^arder la fin du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l'on s'attendait à plus de désastres que Ton n'avait vu auparavant de grandeur et de gloire.

(M juin i7i2} Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de Vendôme. L'esprit de découragement, généralement répandu en France , et que je me souviens d'avoir vu, faisait encore redouter que l'Espagne, soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.

Landrecies ne pouvait pas tenir longtemps. Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. 11 dit au maréchal d'IIarcourt qu'en cas d'un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu'il périrait à la tète.

Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant d'inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues ; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n'était pas à portée d'être

1. n tant lire dans les Mémoires de SainUSiraon le récit de toutes ces morts royales, et surtout de celle de Monseigneur (chap. ccxcii et suivants), du Daupuin et de ia Dauphine (chap. gccxxi et suivants). Peu de pages, dans notre langue, peuvent être comparées à cellc»-là.

seooura assez tôt s'il était attaqué. On m'a assuré qu'une Italienne fort belle, que je vis quelque temps après à la Haye, et qni était alors entretenue par le prince Eugène, était dans Marçhiennes, et qu'elle avait été cause qu'on avait choisi ce lieu pour servir d'entrepôt. Ce n'était pas rendre justice au prince Eugènô de penser qu'une femme pût avoir part à ses arrangements de guerre.

Ceux qui savent qu'un curé et un conseiller de Douai nommé Le Fèvre d'Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à l'intendant de la province ; celui-ci, au maréchal de Montesquieu, qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l'approuva et l'exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l'Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s'avança à la vue du camp ennemi, comme si on se préparait à l'attaquer; et, tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 4742) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau , un prince de Holstein , un prince d'Anhalt , et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à la hâte , mais à la fin de Taction , avec ce qu'il peut amener do troupes ; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et dont les Français étaient maîtres ; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.

Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, son! emportés l'un api*ès l'autre avec rapidité. (30 juillet 4742) On pousse à Marchiennes , défendue par quatre mille hommes ; on en pi*esse le siège avec tant de vivacité, qu'au bout de trois jours on les fait prisonniers, et qu'on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supériorité est du côté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre 4742)L*ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai , le Quesnoy, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L'urmée du prince Eugèn<) se retire, diminuée de près decin-

VICTOIRE DE VILURS A DENAIIf. 291

quante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de Deaain jusqu'à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n'aurait pas produit de plus grands avantages*.

Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu'ont eue quelques autres généraux, on l'eût appelé à haute voix le restaurateur de la France; mais on avouait à peine les obligations qu'on lui avait, et, dans la joie publique d*un suc< ces inespéré, l'envie prédominait encore*.

1. Saint-Simon ne sait jamais louer ses ennemis. Il n'aimait pas Villars, le protégé et l'ami de M-' de Maintenon : aussi, dans cette campagne si glorieuse, il n'a que des paroles de reproche pour le maréchal. Au déhut, il.l!accuse d'impéritie et presque de lâcheté : « Villars mandait force gasconnades, il en publiait, mais il tâtonnait et reculait toujours; et il manqua plus d'une occasion de prêter le collet au prince Eugène, dont quelques-unes furent si visibles et même d'une apparence si avantageuse, que toute l'armée en murmura publiquement. » Plus loin, il attribue, comme on devait s'y attendre, au maréchal de Montesquieu, l'honneur non-seulement d'avoir conçu, mais encore d'avoir exécuté le plan de la bataille de Denain : « Villars arriva avec le reste de l'armée, comme tout était fait, enfonça son chapeau, et dit merveilles aux tués et aux ennemis delà l'eau qui se retiraient, et dépêcha Nangis au roi. » Enfin, dans son récit, c'est encore le maréchal de Montesquieu qui proGta seul de la victoire : « Villars, fort étourdi d'une action faite malgré lui et sans lui, s'en voulait tenir là; mais Montesquieu détacha Broglio avec douze bataillons sur Marchiennes et le suivit en personne avec dix-huit autres bataillons, sans que Villars osât s'y opposer formellement. »(Ghap. cccxxxii.) Le chevalier de Folard, le Végèce français, qui est souvent aussi sévère et aussi partial dans ses jugements que le' marquis de Feuquières, a condamné à un autre point de vue le vainqueur de Denain, en blâmant les dispositions qu'il avait prises avant et après la bataille. Voltaire se moque de ses critiques dans une lettre au duc de Richelieu (l" octobre 1775) : « Ce que M. de Guibert dit contre le héros de Denain, notre ancien ami et un peu votre modèle, me fait souvenir de M. de Folard qui. dans ses Commentaires de Polybe, dit : « Le maréchal de Villars , après avoir donné le change aux ennemis, attaqua le corps qui était dans Denain, le fit tout entier prisonnier de guerre, s'empara de Marchiennes et prit cinq villes en douze mois : je ^'aurais rien fait de tout cela. » L'auteur du Siècle de Louis XIV a suivi, dans le récit de cette campagne, les Mémoires de Villars (Edition Petite t, t. LXIX, p. 371 à 392), confirmés par Tunaaimité de l'opinion publique et la reconnaissance de la France.

2. « Le maréchal de Villars eut à Versailles une partie de Tappartement qu'avait occupé Monseigneur, et le roi vint l'y voir. L'auteur des Mémoires de Maintenon, qui confond tous les temps, dit, tome V, page 119 de ces Mémoires, que le maréchal de Villars arriva dans les jardins de Marly, et que le roi lui ayant dit « qu'il était très-content de lui, » le maréchal, se tournant vers les courtisans, leur dit : « Messieurs, au moins vous « l'entendez. » Ce conte, rapporté dans cette occasion, ferait tort à un homme qui venait de rendre de si grands services. Ce n'est pas dans ces moments de gloire qu'en fait ainsi remarquer aux courtisans que le roi est content. Cette anecdote défigurée est de l'année 1711. Le roi lui avait ordonné de ne point attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Beuchain. On murmurait contre le maréchal de Villars. Ce fut après cette campagne de I7ll que le roi lui dit qu'il était content: et c'est alors qu'il pouvait convenir à un général d'imposer silence aux reproches des courtisans, en leur disant que son souverain était satisfait de sa conduite, quoique malheureuse. Ce fait est très-peu important; mais il faut de la vérité dans les plus petites choses. » (Note de Voltaire.)

292 CHAPiTRB XXUI

Ghaqua progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d'Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie ei à TEurope, ne négligea ni les intérêts de l'Angleterre, ni ceux des alliés , ni la sûreté publique II exigea d'abord que Philippe Vf affermi en Espagne , renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu'il avait toujours conservés , et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la Franco après l'unique arrière-petit-GIs qui restait à Louis XIV, renonçât anssi à la couronne d'Espagne en cas qu'il devint roi de France. On voulut que le duc d'Orléans fît la même renonciation. On venait d'éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. 11 n'y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner auquel auront renoncé les pèros.

Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l'intérêt commun continue de s'accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient , pour le moment présent , une tempête de douze années; et il était probable qu'un jour plus d'une nation réunie soutiendrait ces renonciations , devemies la base de Téquilibre et de la tranquillité de l'Europe.

On donnait, par ce traité , au duc de Savoie Tlle de Sicile, avec le titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l'agrandir sur la maison de Bourbon.

On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu'ils avaient toujours désirée; et si l'on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d'Autriche de qjioi satisfaire les Hollandais , qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal.

On réservait à l'empereur la souveraineté des huit province «t demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile de yviUes de la barrière. On lui assurait le royaume de Naplese la Sardaigne, avec tout ce qu'il possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait souscrire à ces conditions.

A l'égard de l'Angleterre , sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle faisait démolir et combler le port de Dun-

TRAITÉ D'uTRECHT. 293

kerque, objet de tant de jalousie. L'Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l'île Minorque. La France Ini abandonnait la baie d'Hudson, i'ile de Terre-Neuve et l'Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique, des droits qu'on ne donnait pas aux Français, qui avaient placé Philippe V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles {glorieux au ministère anglais d'avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur religion. C'était dicter des lois, mais des lois bien respectables.

Enfin la reine Anne, sacritiant à sa patrie les droits de son rang et les secrètes inclinations de son cœur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.

Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne , le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Kamur, jusqu'à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorals; car l'Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes , et les alliés n'avaient pris ni Namur ni Luxembourg.

Pour la France , qui démolissait Dunkerque et qui abandonnait tant de places en Flandre , autrefois conquises par ses armes et assurées par les traités de Nimègue et de Ryswick, un lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint- Venant.

Ainsi il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes les puissances. Mais les whigs ne la lui rendirent pas ; et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne , pour avoir fait le plus grand bien qu'un sou-verain puisse jamais faire , pour avoir donné le reposé tant de nations. On lui reprocha d'avoir pu démembrer la France et de ne l'avoir pas fait*.

Tous ces traités furent signés l'un après l'autre, dans le cours de Tannée 4743, Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l'empereur, ce monarque

1. « La reine Anne envoya au mois d'au^nste son secrétaire d*£tat, le t(oonite de BoUnsbroke, consommer la négociation. Le man^uis de Torcj fait an très-^nd éloge de ce ministre, et dit que Louis XIV lui fit Taccueil qa*U lui devait. En effet il fut reçu à la cour comme un homme qui venait donner la paix ; et, lorsqu'il vint à l'Opéra , tout le monde se leva pour loi faire honneur : c'est donc une grande calomnie, dans les Mémoire» de Maintenons de dire, page ii5 du tome V • « Le mépris oue Louis XIV té» « moigna pour milord Boiingbroke ne prouve point qu'il l ait eu au nombre t de ses pensionnaires. » Il est plaisant de voir un tel homme parler ainsi des plus grands hommes. » (Note de Voltaire.)

I) entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu cartaînement Landau et peut-être Strasbourg, s'il s'était prêté d'abord aux vues de la reine Anne. Il s'obstina à la guerre, et il n'eut rien. Le maréchal de Yillars, ayant mis ce qui restait de la Flandre française en sûreté , alla vers le Rhin ; et après s'être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d'alentour, (22 auguste 4743) il prend ce même Landau, que l'empereur eût pu conserver par la paix ; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans le Brisgaw ; ( 20 septembre ; défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne; (30 octobre) assiège et prend Fribourg, là capitale de l'Autriche antérieure.

Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu'avaient promis les cercles de l'Empire, et ces secours ne venaient point. Il comprit alors que l'empereur, sans l'Angler terre et la Hollande, ne pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la paix.

Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène ^ . C'était peut-être la première fois qu'on aval t vu deux généraux opposés, au sortir d*une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils ^portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J*ai oui conter au maréchal de Yillars qu'on des premiers discours quHl tint au prince Eugène fut celui-ci- < Monsieur, nous ne somme? point ennemis; vos ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles. » En effet, Tun et l'autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre,

Il ne futpointquestîon dans ce traité des droits queTem- *pereur réclamait toujours sur la monarchie d'Espagne, ni du vain titre de roi catholique que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait assuré à Philippe V.Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu'il avait offert de céder auparavant, Huningue et le nouveau Brisach, qu'il avait proposé Ini-même de raser, la souveraineté de l'Alsace, à laquelle i) avait offert de renoncer. Mais, ce qu'il y eut de plus hono-

t. nans le Feptièmo chant de la Benrxadet saint Ijows fait Toirl Henri IV \té héruft français qm doirent naître après lui; il dit de Vi* lars:

Regardes dans Denain l'audacieux Viilars

Disputant le tonnerre à l*aigle des Césars»

Arbitre de la paix que la victoire amène,

Diicne apDui de son roi, diKoe rival d'Eugène.

rRAiTÉ d'utrecht. 295

rable, 1 fît rétablir dans leurs États et dans leurs rangs les électeurs de Bavière et de Cologne *.

C'est une chose très-remarquable que la France , dans tous ses traités avec les empereurs , a toujours protégé les droits des princes et des États de TEmpire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Westphalie. Elle fit rendre, par le traité de Ryswick , tous les biens du cardinal de Furstemberg. Enfin par la paix d'Utrecht elle rétablit deux électeurs*. Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue querelle, la France reçut la loi de l'Angleterre, et la fît à TEmpire.

Les Mémoires historiques du temps, sur lesquels on a forme les compilations de tant d'histoires de Louis XIY, disent que ie priDce Eugène « en finissant les conférences , pria le duc de Villars d'embrasser pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les assurances du plus profond respect d*un sujet envers son souverain. Premièrement, il n'est pas vrai qu'un prince , petit-fils d'un jsouverain, demeure ie sujet d'un autre prince pour être né dans ses États. Secondement, II est encore moins vrai que le prince Eugène, vicaire général de l'Empire, pût se dire sujet du roi de France.

Cependant chaque État se mit en possession de ses nouveaux droits. Le duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l'empereur, qui s'en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière ; et la Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maîtres chez elle*. Louis XIV fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle et démolir toutes les fortifications du côté de la mer. sous les yeux d'un commissaire anglais. LesDunkerquois, qui

1. Les conférences de Rastadt, ourertes le 27 novembre 1713, avaient duré jusqu'au T mars de Tannée suivante. Les conditions , acceptées par . l'empereur, furent présentées à la sanction de la diète germanique qui représentait tous les souverains allemands. Les États, pour aller plusvi*^, oouflèrent leurs pleins pouvoirs à l'empereur; et Villars, avec le prince ED^ène, fut encore chargé de cette négociation. Ce fut le traité de Bade (f juin 1714), confirmatif en tous points du précédent. Ainsi trois traités terminèrent la guerre de la succession d'Espagne. On voit que l'auteur do SiicU de Louis XIV n'a pas mentionné le dernier.

S. Quelques années avant 1» Révolution française, en 1787, l'empereur Joseph II, tils et successeur de Marie-Thérèse, s'affranchit de ce tribut, et fil démolir les foriiflcations de presque tontes les places de la barrièra.

296 CHAPITRK XXIII.

royaient par 14 tout leur commerce périr, députôrent à Londres pour implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV que ses sujets allassent demander grâce à une reine d*Ângleterre; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser.

Le roi , quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au moyen des écluses, on fit un port qu'on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, s*en plaignit vivement à ce monarque. 11 est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons *, que Louis XIV répondit au lord Stair : « Monsieur Tambassadeur, j'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en faites pas souvenir. » Je sais de science certaine que jamais Ix)uis XIV ne fit une réponse si peu convenable *. Il n'avait jamais été le maître chez les Anglais : il s'en fallait beaucoup. 11 l'était chez lui ; mais il s'agissait de savoir s'il était le mattro d'éluder un traité auquel il devait son repos et peut-être une grande partie de son royaume *.

La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses ne stipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardick. On a osé imprimer que lord Boiingbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans V Histoire de Louis A7K, sous le nom de La Martinière; et ce n'est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s'en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir l'esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord Stair qu'il ne le fît pas sotwenir qu'il avait été autrefois le maître chez les autres , il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fil

i. V Abrégé chronologique du président HetnauU,m]tL plus courte et la m silleare histoire de France,» dit ailleurs Yoliairo (Liste des écrivains frcmçais ).

2. Le président Hesnaalt, dans une conversation qu'il eut avec Voltaire (voy. le Supplément au Siècle de Louis XIV, partie I), lui déclara qu*!! avait rappoité ces paroles « sur la foi des hommes les plus considérahlea de la oour, M mais il convint lui-même que M. de Torcy lui avait affirmé qu'ellex n'avaient jamais été prononcées. Cependant le président Hesnault a maintenu son récit, sans aucun correctif, dans les nouvelles éditions de son ouvrage.

4. « Jamais le lord Stair ne parla au roiqu*eii présence du secrétaire d'Êiat l'crcv, qui a dit n'avoir jamais entendu un discours si déplacé. Ce discours aurait été bien humiliant pour Louis Xiv quand il lit cesser les ouvrages de Mardick. » ( Note de Voiiaire. )

PAIX GÊNÉRALB. 297

âJâcontinuer les travaux de Mardick au mois d'avril 4745. Les ouvrages furent démolis bientôt après dans la régence , et le traité accompli dans tous ses points.

Après cette paix dTtrecht et de Rastadt, Philippe V ne Jouit pas encore de toute l'Espagne ; il lui resta la Catalogne à soumettre , ainsi que les tles de Majorque et d'Iviça.

ïl faut savoir que Tempereur Charles V, ayant laissé sa femme à Barcelone , ne pouvant soutenir la guerre d'Espagn«, et ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d'Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que Timpératrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg , en partant , s'était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d'une guerre civile , et l'espérance d'un prompt secours de la part de l'empereur et même de l'Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province se flattèrent qu'ils pourraient former une république sous une protection étrangère , et que le roi d'Espagne ne serait pas assez fort pour les con- ^quérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si longtemps : « Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l'emploie pas à combattre. »

La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre et des plus heureusement situés. Autant arrosée de belles rivières, de ruisseaux et de fontaines, que la Vieille et la Nouvelle Casiille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l'homme, et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l'Europe , et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche ; on y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d'étain , de plomb, d'alun , de vitriol , y sont abondantes; la côte orientale produit du corail. La Catalc^ne enfin peut se passer de l'univers entier, et ses voisins i.e peuvent se passer d'elle.

Loin que l'abondance et les délioes aient amolli les habitants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. Mais , malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté , ils ont été subjugués dans tous les

tempB : les Romains, les 6oths> les Vandales, les Sarrasins les conquirent.

Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la pratection de Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d'Aragon, et ensuite à celle d'Autriche.

Nous avons vu * que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc d'Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à l^ouis Xni en 4 640. On leur conserva tous leurs privilèges ; ils furent plutôt protégés que sujets. Ils rentrèrent sous la demi* nation autrichienne en 4 652, et , dans la guerre de la Succession , ils prirent le parti de Tarchiduc Charles contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V. délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIY, qui, dans les derniers temps de la guerre, n*avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le port de Barcelone ; et le maréchal de Berwick Tassiégea par terre.

La reine d'Angleterre, plus fidèle à ses traités qu'aux inté rets de son pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils se faisaient le reproche que s'étaient fait les Romains d'avoir laissé détruire Sagonte. L'empereur d'Allemagne promit de vains secours. Les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les prêtres, les moines coururent aux armes sur les brèches, comme s'ils'étail agi d'une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu'ils reçurent de leur maître. Plus de cinq cents ecclésiastiques moururent dans ce siège, les armes à la main. On peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.

Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d'un assaut. Enfin, les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue ; et retirés dans la ville neuve , tandis que l'ancienne était prise , ils demandèrent en capitulant qu'on leur conservât tous leurs privilèges (42 septembre 4744). Ils n'obtinrent que la vie et leurs biens. La plupart de leurs privilèges leur furent ôtés; et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre leur roi, il n'y en eut que soixante de punis : on eut même l'indulgence de ne les

1. N Dans VEs$ai tur les Mœurs, chap. clxxvii. » ( Note de Vol« taire.)

PAIX GÉNÉIULE. 299

condamner qu'aux galères. Philippe Y avait traité plus rudement la petite ville de Xativa* dans le cours de la guerre : on Fuyait détruit^ de fond en comble pour faire un exemple. Mais si l'on rase une ville de peu d'importance, on n'en rase point une grande qui a un port de mer, et dont le maintien est utile à l'État

Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles Vl était parmi eux , et qui les transporta quand ili furent sans secours, fut la dernière flamme de Tincendie qui avait ravagé si longtemps la plus belle partie de l'Europe pour le testament de Charles II, roi d'Espagne. ^

I. « Cette Tille de Xatita fat rasée en 1707, après la bataille d'Almanza, Philippe V fit bâtir sur ses ruines une autre ville qu'on aorame à présent San^Feltpe. » ( Note de Voltaire. )

Tableau do l'Europe depuis la paix dTtrecht jusqu'à la mort de liOUis XIV.

J*ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Va udemont, qui avait pris le parti de l'archiduc Charles, avait été sur le point de faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour Philippe V. L'Espagne avait été réellement partagée en factions. Des régiments entiers do calvinistes français avaient servi contre leur patrie. C'était enfin pour une succession entre parents que la guerre générale avait commencé; et Ton peut ajouter que la reine d'Angleterre excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu'elle fut obligée de le proscrire.

Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, fut chassé d'Espagne Louis XIV, près de succomber, se releva par les brouilleries imprévues de l'Angleterre. Le conseil d'Espagne, qui n'avait appelé le duc d'Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La Lombardie, la Flandre', restèrent à la maison

!• « On appelle généralement du nom de Flandre les provinces des Paye- Bas qui appartiennent k la maison d'Autriche, comme on appelle les sepi Provinces-Unies La Hollande.» (Note de Voltaire)

d'Autriche : la maison de Prusse eut une petite partie do cette inôn\o Flandre, et tes Hollandais dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France. Ainsi Théritage de la. maison de Bourgogne resta partagé entre quatre puissances ; et celle qui semblait le plus y avoir de droit n'y conserva pas une métairie. La Sardaigne, inutile à Tempereur, lui resta pour un temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome , qu'on s'est arraché si souvent et si aisément'. Le duc de Savoie eut quatre ans la Sicile, et ne l'eut que pour soutenir contre le pape le droit singulier, mais ancien, d'être pape lui-même dans cette lie, c'està-dire d'être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires ecclésiastiques*.

La vanité de la politique parut encore plus après la paix d'Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret te rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle*méme commençait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres, et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle.

Attendrie par les discours de M*"* Masham sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l'environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J'ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret, qu'elle l'avait embrassé , et que, s'il avait voulu renoncer à la religion romaine , qu'on regarde en Angleterre et chez tous les protestants comme la mère de la tyrannie, elle l'aurait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination Dour le sang des Stuarts. On a prétendu que la

1. En 1718, BOUS l*adminismtioD du régent, le traité de la quadruple alliance donna la Sicile à la maison d'Autricne, en échange de la Sardaigne qui fut cédée au duc de Savoie. En 1731, pendant le ministère du cardinal Fleury, la paix devienne assura le royaume de Naples et de Sicile à un prince espagnol , don Carlos, fils de Philippe V.

2. Roger Guiscard, qui avait enlevé la Sicile aux Sarrasins et l'avait rendue »i la fji catholique, reçut le premier, de la cour de Rome, ce droit singulier dont Voltaire avait déjà parle dans V Estai iurle» Mœurs (chap. XLi;. « Le pape Urbain II accorda, la dernière année de sa vie (I098U une bulle au comte Roger, par laquelle il créa Roger et ses successeurs légats-nés du saint-siége en Sicile, leur attribuailt tous les droits et toute Tautorité de celte dignité. C'est là ce fameux droit qu'on appelle la Monarchie de Sicile, c'est-à-dire le droit attache à celte monarchie, droit quo depuis les papes ont voulu anéantir et que les rois de Sicile ont maiuieuu. *

TABLEAU DB l'BUROPE JUSQD'EN 1715. 301

veille de sa mort elle s'écria plusieurs fois : Ah, mon frère 1 mon cher frère ! Elle mourut d'apoplexie à Tâge de quarante-neuf ans, le 12 auguste 1714.

Ses partisans et ses en o émis convenaient que c'était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Edouard III etles Henri V, il n*y eut point de règne si glorieux ; jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer ; jamais plus de mi* nistres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d'orateurs plus éloquents.

Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu'elle regardait comme étrangère et qu'elle n'aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés.

Le vicomte de Bolingbroke,qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d'y reparaître en suppliant. Le duc d'Ormond, l'âme du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d'Oxford , eut plus de courage C'était à lui qu'on en voulait; il resta fièrement dans sa patrie ; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont on le menaçait. C'était une âme sereine, inaccessible à l'envie, à l'amour des richesses et â la craî<ite du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l'estimèrent trop pour prononcer son arrêt.

Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu'à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s'exposer à une nouvelle guerre contre TAngleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu'on appelait alors le chevalier de Saint-George ; cependant le fait est très-certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans Tâme une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, l'avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine , à Commercy. Le duc d'Ormond et le vicomte de Bolinghroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d'un soulèvement en Angleterre et surtout en Ecosse contre George I". Le prétendant n'avait qu'à paraître : on ne demandait qu'un vaisseau, quelques officiers et un peu d'argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L'Ëpine

302 CDAPlTnB XXIV.

d*Anican, célèbre armateur» fournit ie navire de transport, du canon et des armes. Â l'égard de l'argent, le roi n'en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d*Espagne Philipppe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que ie prétendant passa secrètement en Ecosse. 11 y trouva en effet un parti considérable; mais il venait d'être défait par l'armée anglaise du roi George.

Louis était déjà mort; ie prétendant revint cacher dans Commercy la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses partisans coulait en Angleterre sur les écha* fauds.

Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son confesseur, et des plus méprisables querelles tbéologiques qui aient jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici l'état où il laissa l'Europe.

La puissance de la Russie s'affermissait chaque jour dans le Nord, et cette création d'un nouveau peuple et d'un nouvel empire était encore trop ignorée en France, en Italie et en Espagne.

La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la maison d'Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Kusses, et il ne restait à Charles Xil que de la gloire.

Un simple électorat d'Allemagne commençait à devenir une puissance prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de l'économie et une armée, jetait les fondements d'une puissance jusque-là inconnue.

La Hollande jouissait encore de la considération qu'elle avait acquise dans la dernière guerre contre Louis XIV ; mais !e poids qu'elle mettait dans la balance devint toujours moins considérable *. L'Angleterre, agitée de troubles dans les premières années du règne d'un électeur de Hanovre, conserva

1. « Toute vigueur, dit Saiut-Simon (cbap. cdxciii), semblait éieiute dans la république, parce qu'elle était eo effet dans une situation très-fàcheuse:

deur des enga{ei»enta oCi il l'avait jetée, et Timmensiié des dettes dont elle M trouva ttccabléc. »

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