TABLEAU DE L'BOROPB JUSQU'EN
toute sa force et toute son influence. Les États de la oiaison d'Autriche languirent sous Charles VI, mais la plupart des princes de l'Empire firent fleurir leurs États. L'Espagne res* pira sous Philippe V, qui devait son trône à Louis XIV. L'Italie fut tranquille jusqu'à Tannée 4747. 11 n'y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui pût le priver des prérogalives qu'H a conservées. Le jansénisme seul troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre civile.
Particularités et anecdotes da règne 4e Louis XI V.
Les anecdotes sont un champ resserré où l'on glane après la vaste moisson de l'histoire; ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom d'anecdotes : ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres.
Les Vies des grands hommeSy dans Plutarque, sont un recueil d'anecdotes plus agréables que certaines : comment aurait*il eu des Mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans la plupart des maximes qu'il met dans la bouche de ses héros, plus d'utilité morale que de vérité historique.
V Histoire secrète de Justinien par Procope est une satire dictée par la vengeance ; et, quoique la vengeance puisse dire la vérité, ceitc^ satire, qui contredit l'histoire publique de Procope, ne parait pas toujours vraie.
Il n'est pas permis, aujourd'hui d'imiter Plutarque, encore moins Pix)Cope. Nous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains,
1. Ici commence la seconde partie du Siècle de Louis XIV, divisée en quatre chapitres : elle traite de la vie privée du roi et des particularités de sa cour. C'est un recueil d'anecdotes choisies avec discrétion et racontées avec esprit. Voltaire avait trouvé les unes dans les Mémoires du temps ; il avait appris les autres des contemporains mêmes qui avaient survécu au grand rui. An reste ces pages, si curieuses pour l'époque où elles avaient été écrites, ont perdu une grande partie de leur intérêt, depuis que nous possédon» cette mine inépuisable qu'on appelle les Mémoires de Saint-Simon. On peui et ou doit souvent ne pas partager les opinions et les jugementa de Saint- SimoQ, maia il est impossible de connhitre la cour de Louia XIV quand ou ne l'a pbis lu.
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comme le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucauld, ennemis Tun de l'autre, confirment le même fait dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable ; quand ils se contredisent, il faut douter : ce qui n'est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement.
Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur âme se manifeste dans ces monuments : tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV *.
Les détails domestiques amusent seulement la curiosité ; les faiblesses qu*on met au grand jour ne 'plaisent qu'à la malignité, à moins que ces mêmes faiblesses n'instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, ou par les vertus qui les ont réparées.
Les Mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité,* ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection , écarter le frivole, réduire Texagéré et combattre la satire.
Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d'éclat et de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu'ils étaient l'objet de la curiosité de toutes les cours de l'Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son gouvernement s'est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions do quelques autres États. Tel est l'effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et dans la cour d'Auguste, que le détail des conquêtes d'Attila ou . de Tamerlan.
" Voilà pourquoi il n'y a guère d'historiens qui n'aient publié ies premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour M"" d'Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l'oisiveté où le cardinal Mazarîn, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L'attachememt seul pour Marie Man-
I. « Voyez les deux Mémoires de Lo'i'« XIV rapportés dans ce volume, au chapitre xxviii. » f Note de Voltaire. ^ *^
ÎDUGATIOiN ET i&UMfiSSE DX LOUIS XiV. 305
cini fut une affaire importante, parce qu'il Faima assez pour être tenté de l*épous6r, et fut assez maître de lui-même pour s'en séparer. Cette victeire qu'il remporta sur sa passion commença à faire connaître qu'il était né avec une grande Ame. H en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le car» dinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l'empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. C'était une anecdote très-connue à la cour, qu'il avait dit après la mort du cardinal : « Je ne sais pas ce que j'aurais fait , s'il avait vécu plus longtemps *. »
Il s'occupa à lire des livres d'agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l'esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aus romana qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût, qui n'est que la suite d'un sens droit et le sentiment prompt d'un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d'esprit, et à le former à cette politesse singulière qui commençaient dès lors à caractériser la cour. Anne d'Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là, et y avait joint les grâces, la douceur et une liberté décente, qui n'étaient qu'en France. Le roi fit plus de progrès dans cette école d'agréments, depuis dix-huit ans jusqu'à vingt, qu'il n'en avait fait dans les sciences sous son précepteur, l'abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à désirer qu'au moins on l'eût instruit de l'histoû^, et surtout de l'histoire moderne ; mais ce qu'on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu'on n'eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fît imprimer sous son nom une traduction des Commentaires de César^ et une de Floms sous le nom de son frère ; mais ces princes n'y eurent d'autre part que celle d'avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs.
Celui qui présidait à l'éducation du roi, sous le premier
f . « CeUe anecdoM est accréditée par les Mémoires de La Porte, pages 25S et suivantes. On y voit qae le rof avait de l'aversion pour le cardinal; qae ce ministre, son parrain et surintendant de son éducation, l'avait Irès-mal élevé, et (|al) le laissa souTes: manquer du néf^ssaire. • (Note de Voltaire) ^
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maréchal de Villeroi, son gouverneur, était tel qu'il le fallait, savant et aimable ; mais les guerres civiles nuisirent à celle éducation, et le cardinal Mazarin souflrait volontiers qu^on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu'il s'attacha à Marie Mancini, il apprit aisément Titalien pour elle, et, dans le temps de son mariage, il s'appliqua à l'espagnol moins heureusement. L'étude qu'il avait trop négligée avec ses précepteurs au sortir de l'enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et 1 ignorance où le tenait le cardinal Maza* lin *, firent penser à toute la cour qu'il serait toujours geuverné comme Louis XIII , son père.
n n'y eut qu'une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu'il devait être : ce fut lorsqu'on 4655, après l'extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s'assembler au sujet de quelques édits. Le roi partit de Yinceniyes, en habit de chasse , suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et proconga ces propres mots : « On sait les malheurs qu'ont produits vos asseiid>lées; j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander *. ji
Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l'air de maître dont il parla, imposèrent plus que l'autorité de son rang, qu'on avait jusque-là peu respectée. Mais ces pré« mices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d'après, et les fruits n'en parurent qu'après la mort du cardinal.
La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s'occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n'était pas encore un art, et de la tragédie , qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain l'Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre
1. Voy. an commencement da chap. vu, page 8%, une note sur l*édacatioo da jeane roi.
2. « Ces paroles, fidèlement recneUlies sont dans tous les Mémoires aoihentiqnes de oe temps-là : il n'est permis ni de les omettre, ni d'y rien changer dans aocane histoire de France. L'auteur des Mémoireê de Maintenon s'avise de dire au hasard dans sa note : « Son discours ne fat pas loa t « à fait si bean, et ses yeux en dirent plus que sa bouche. • Où a-t>il pris
?[ue le discours de Louis XIV ne fût pas tout à fait si beau, puisque ce arent là ses propres paroles ? 11 ne fat ni plus ni moins beau : il fut tel «lu'un le rapporte, » (Note de Voltaire.)