ÉDUCATION &T JEUNESSE DE LOUIS XIV
ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que Ton était damné pour y assister; il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne ; mais Tabbé de Bedumont, précepteur du roi, se munit de plus d*approbatiens de docteurs ^ue le rigoureux curé n'avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les scrupules de la reine; et, quand il fut archevêque de Paris, il autorisa le sentiment qu'il > avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans les Mémoires de la sincère M** de Motteville.
Il faut observer que depuis -que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale d'Athènes , non-seulement il y eut toujours un banc pour l'Académie, qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu'il y en eut un particulier pour les évêques.
Le cardinal Mazarin, en 4646 et en 4651, fît représenter sur le théâtre du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre , des opéras italiens, exécutés par des voix qu'il fît ve* nir d'Italie. Ce spectacle nouveau était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques-uns. C'était en France un reste de l'ancienne barbarie de s'opposer à rétablissement de ces arts.
Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent réprimer, s'en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient agi ainsi du temps du pape Léon X. Il suffît d'ailleurs d'être novateur pour être austère. Les mêmes esprits qui bouleverseraient un État pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à la splendeur d'une nation. L'abolition des spectacles serait une idée plus digne du siècle d'Attila que du siècle de Louis XIV.
La danse, qui peut encore se compter parmi les arts*, parce qu'elle est asservie à des règles et qu'elle donne de la grâce
I. « Le cardinal de Ricbeliea avait déjà donné des ballets, mais ils étaient sans goût, comme tout ce qa'on avait eu de spectacles atant lui. Les Français, qui ont aujourd'hui porté la danse à la perfection, n'avaient, dans la jeunesse de I^uis XIV, que des danses espagtio.'es, comme la sarabande, la courante, k pavane, etc. » (Note de Voltaire.)
ion CHAPITRE XXY
au corps , était un des plus grands amusements de la cour, iouis XIII n*avaît dansé qu'une fois dans un ballet, en 4625 ; et ce ballet était d'un goût grossier, qui n'annonçait pas ce que les arts furent en France trente ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang*. Les courses de bagues qu'on faisait quelquefois, et où l'on étalait déjà une grande magnificence, faisaient paraître avec éclat son adresse à tous les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu'on connaissait alors. C'était peu de chose en comparaison de ce qu'on vit quand le roi régna par luimême; mais c'était de quoi étonner après les horreurs d'une guerre civile et après la tristesse de la vie sombre et retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n'avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. Il n'y avait pas pour cent mille écus de pierreries appartenant à la couronne. Le cardinal Mazarin n'en laissa que pour douze cent mille ; et aujourd'hui il y en a pour environ vingt millions de livres.
(1 660) Tout prit, au mariage de Louis XIV, un caractère plus grand de magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée dans un char superbe, d'une invention nouvelle; le roi à cheval, à côté d'elle, paré de tout ce que l'art avait pu ajouter à sa beauté mâle et héroïque qui arrêtait tous les regards.
On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la base était de pierre; mais le temps qui pressait ne permit pas qu'on l'achevât d'une matière durable : il ne fut élevé qu'en plâtre, et il a été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin. La porte Saint- Antoine fut rebâtie \H)\ir la même cérémonie , monument d'un goût moins noble, mais orné d'assez beaux morceaux de sculpture. Tous ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint- Antoine, rapporter à Paris, par cette porte alors garnie d'une herse, les corps morts ou mourants de tant de citoyens, et qui voyaient eette entrée si différente, bénissaient le ciel et rendaient grâces d'un si heureux changement.
I. L'historien dira, dans le chapitre suivant, page 330, comment quelques ^rs de Racine dans Britannicut décidèrent le roi à ne plus danser en public : « Le poctc reforma le monarque. »
l'homme au masque de fer. 309
f^ carifinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, Gt représenter au Louvre fopéra italien intitulé Ercole amante, il ne plut pas aux Français. Ils n'y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût de la nation. Le secrétaire d'État de Lionne se chargea de faire composer une espèce de tragédie * allégorique, dans le goût de celle de VEurope, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut un bonheur pour le grand Corneille qu'il ne fût pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. Le sujet était Lysis et Hespérie. Lysis signi« fiait la France et Hespérie TEspagne. Quinault fut chargé d*y travailler. 11 venait de se faire une grande réputation par la pièce du Faux Tiberinus^ qui , quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès. Il n'en fut pas de même de Lysis. On l'exécuta au Louvre. 11 n'y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui l'on dut depuis l'établissement de l'opéra en France, fit exécuter dans ce temps-là même, à ses dépens, dans son château deNeubourg, la Toison Sor de Pierre Corneille , avec des machines. Quinault, jeune et d'une figure agréable , avait pour lui la cour ; Corneille avait son nom et la France. Il en résulte que nous devons en France l'opéra et la comédie à deux cardinaux.
Ce ne fut qu'un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur , frère du roi, avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II ; et elles n'avaient été interrompues qu'en k^^\j\,^ par la mort du cardinal Mazarin. \.
Quelques mois après la mort de ce ministre , il arriva un événement qui n'a point d'exemple; et ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au château de l'tle Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dan^la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté démanger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'ile jusqu'à ce qu'un officier de confiance nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l'an 4690, l'alla prendre à l'Ile Sainte-Marguerite , et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Lou vois alla le voir
dans cette tle avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect, êet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut Tétre dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles; Il jouait de la guitare. On lai faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, (jûi avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa geau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et né laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être '.
Cet inconnu mourut en TTOTà, et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, quand on l'envoya dans l'tle de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prison* nier l'était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'tle. Le gouverneur mettait lui-môme les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau oui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur : c Âvezvous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pécheur. Je viens de la trouver, personne ne Ta vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très-digne de foi qui vit encore *. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange se-
1. « Un fameux cMrargieii, gendre da médecin dont je parle,- et qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avance; et H. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l'a souvent confirmé. » (Note de Voltaire.)
2. « Ceci a été écrit en 1750. » (Note de Voltaire.) — Le personnage trisdiyn» dé foi dont parle Voiture est Riousse, ancien commissaire des guerres k Cannes. Voy. le Supplément au Siècle jU Louis XTV, partie I.