DISGRACE DB FOUQUET
voies extrAordîDaires qui, sans être injustes» laissent toujours un soupçon d'injustice»
Golbert l'engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu'à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours; et> par un maientendu, il ne ta vendit que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservé d^ns son abaissement même. Le duc de Guise, grand cham* bellan du roi, n'avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon que huit cent mille livres.
C'était la Fronde, c'était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux charges de judicature. Si c'était un desgiands défauts et un des grands malheurs d'un gouvernement longtemps obéré, que la France fût l'unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales *, c'était une suite du levain de la sédition, et c'était une espèce d'insulte faite au trône, qu'une place de procureur du roi coûtât plos que les premières dignités de la couronne.
Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l'État, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n'en avait pas moins de grandeur dans l'âme. Ses déprédations n'avaient été que des magnificences et des libéralités. (4 664) Il fit porter à TÉpargne' le prix de sa charge, et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu'un exempt et deux ' gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimulation alors est l'opposé de la grandeur. Elle n'est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absoluroent4iécessaire. Louis XIY parut sortir de son caractère ; mais on lui avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes for-
1. Tout le monde n'approuvhUpas la vénalité des charges consacrée par an h\ long usage. M"^ de Sévigne la condamne avec infiniment d*esprit, en parlant à sa fille d'un jeune président de la eour des comptes de Nantes : « 11 faut que je vous conte ce que c'est que ce premier président : vous croyez que c*est une barbe sale et un yieux fleuve comme votre Raguase, point do tout ; c'est un jeune homme de vingt-sept ans, que j'ai vu mille fois sans jamais ima^.ner que ce pût être un iiuiffiairat ; cependant il l'est devenu par son crédit, et moyennant quarante mille francs U a acheté tout« l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, m (Uttre du 37 mai 1680.)
% A l'Épargne, On appelait ainsi le trésor royal.
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Ufications à Belle-IIe, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Yincennes» que son parti n'était autre chose que l'avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui Toublièrent dès qu'il ne fut plus en état d'en donner/ Il lui resta d*autres amis, et cela prouve qu'il en méritait. L'illustre M"** de Sévigné , Pellisson, Goumlle, M"* Scudéri. plusieurs gens de lettres se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur qu'ils lui sauvèrent la vie.
On connaît ces vers de Hesnault *, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet :
Ministre avare et lâche, esclave nialbeureux Qui gémis sous le poids des affaires publiques Victime dévouée aux chagrins politiques, Fautôme révéré sous un titre onéreux ;
Vois combien des grandeurs le comble csl, dangereux ; Contemple de Fouquet les funestes reliques, Et, tandis qu*à sa perte en secret tu t'appliques, Crains qu'on ne te prépare un destin plus ailreux :
Sa cbute quelque Jour te peut être commune. Crains ton poste, ton rang, la cour et la Fortune. Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.
Cesse donc d'animer ton prince à son supplice ; £t, près d'avoir besoin de toute sa bonté, Ne le fais pas user de toute sa justice.
M. Colbert, à qui l'on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui de que non. « Je ne le suis donc pus, » répondit le ministre.
Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu'il n'ait pas su être aussi généreux que vigilant.
Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le
1. « HESNAt'LT (Jeau), qui aurait une très-grande réputation si les trois premiers cliants de sa traduction de Lucrèce, qui furent perdus, avaient paru et avaient été écrits comme ce qui nous est resté du commencement de cet ouvrage. Mort en 1682. » (Voltaire. Littt dé» Écrivains français.)