‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 121 sur 168 · AVENTURES DO COMTE DE LAUZUN · texte numérisé non relu

AVENTURES DO COMTE DE LAUZUN

Ceux qui 'ont écrit* qjue M"* de Monlespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre ie comte de Lauzun qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIY cette vcn« geance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. II y aurait eu à la fuis de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d'une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n'aurait fait d'autre faute que de s*étre trop plaint de M*"* de Montespan. Qu'on par* donne ces réflexions, les droits de l'humanité les arrachent. Mais en même temps l'équité veut que Louis XIV n'ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l'accuse pas d'une injustice si cruelle. C'est bien assez qu'il ail puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente qu'il eût mieux fait d'ignorer. Retirer sa faveur était très-juste, la prison était trop dure.

Ceux qui ont douté de ce mariage secret n'ont qu'à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu'elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s'était plainte si amèrement au roi de la rupture de son mariage, n'osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu'on la croyait mariée ; elle ne dit point qu'elle ne l'était pas; et quand il n'y aurait que ces paroles : Je ne peux ni ne dois changer pour lui^ elles seraient décisives.

Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison ; mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu'il avait été le favori du roi, et qu'il avait eu la permission d'épouser la petite^fille de Henri IV, avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.

Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enOn, mais ce ne fut qu'après que M*"* de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Dombes el le comté d'Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette donation que dans l'espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son époux ; ello se trompa : le roi lui permit seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de

1. « L'origine de ceue imputation , qu'on trouve dans tant d'historiens, vient du Ségraisiana. C'est un recueil posthume de quelques conversation! de Sëgrais, presque toutes falsifiées. 11 est plein de contradictions, et Ton bait qu'aucun de ces ana ne mérite de çrcRnce. » ( Noté de Voltaire. )

Thiers, avec d*autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme, et à n*en être pas bien traitée en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet des passions/ elle mourut en 4693 '.

Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 4G88. Toujours destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine épouse de Jacques II, et son 61s au berceau. Il fut fait duc. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle. Nous Tavons vu mourir fort âgé et oublié*, comme il arrive à tous ceux qui n'ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses.

Cependant M'"* de Montespan était toute-puissante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler.

Athénaïs de Mortemart, femme du marquis de Montespan , sa sœur aînée, la marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint Tabbaye de Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans Tesprit. Le duc de Vivonne, leur frère , maréchal de France , était aussi un des hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. Cétait lui à qui le roi disait un jour : « Mais à quoi sert de lire? » Le dur. de Vivonne, qui avait de l'embonpoint et de belles couleurs, répondit : « La lecture fait à l'esprit ce que vos perdrix font » mes joues. »

Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté et de finesse, qu'on appelait l'esprit des Mortemart. Elles écri-

1. « On a imprimé, à la fin de ses Mémoires, une Histoire des amours de Mademoiselle et de M. de Lauzun, C'est l'oavrage de quelque valet de chambre. On y a joint des vers dignes de l'histoire et de toutes les inepties qu'on était en possession dMmprimer en Hollande. On doit mettre au môme rang la plupart des contes qui se trouvent dans les Mémoires de M"** de Mainiewm^ faits par le nomme La Beaumelle : il y est dit qu*en i68i un des ministres du duc de Lorraine vint, déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle, lui montra une paire d'heures sur lesquelles il était écrit ; « De la part du duc de Lorraine ; » et qu'ensuite il négocia avec «Ile pour l'engager à déclarer le duc son héritier ( t. II , p. 204 ). Cette (able est prise de l'aventure vraie ou fausse de la reine Clotude. Mademoiselle n'en parle poinf dans ses Mémoires, pti elle n'omet pas les petits faits- Le duc de Lorraine n'avait aucun droit à la succession de Mademoiselle, de plus elle avait fait en 1679 le duc du Maine et le comte de Toulouse ses héritiers. » ( Note de Voltaire. )

2. S^uzun mourut le 19 novembre ("23, & l^e de qaatre-viagt-dix ans. Voltaire en avait alors vingt-neut.

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vaient. toutes avec une légèreté et une grâce particulière. On voit par là combien est ridicule ce conte que j'ai entendu encore renouveler, que M"' de Montespan était obligée de faire écrire ses lettres au roi par M"* Scarron , et que c'est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse.

M"* Scarron, depuis M"« de Maintenon, avait à la vérité plus de lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce,, plus insinuante. Il y. a des lettres d'elle où Tart embellit le naturel, et dont le style est très-élégant. Mais M"*" de Montespan n'avait besoin d'emprunter l'esprit de personne ; et elle fut longtemps favorite avant que M'^'^de Maintenon lui fût présentée.

Le triomphe de M*"' de Montespan éclata au voyage que le roi fit en Flandre en 4670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au milieu des plaisirs : ce fut une fête continuelle dans l'appareil le plus pompeux.

Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celuici pour la première fois dans un carrosse à glaces ; les chaises de poste n'étaient point enc>ore inventées. La reine. Madame., sa belle-sœur, la marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de beaucoup d'autres; et quand M*"* de Montespan allait seule , elle avait quatre gardes du corps aux portières de son carrosse. Le Dauphin arriva ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne : c'était avant la fatale aventure de son mariage; elle partageait en paix tous ces triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi , à la tète de sa compagnie des gardes. On faisait porter dans les villes ou l'on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d'artifice. Toute la maison de guerre accompagnait le roi , et toute la maison de service précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain. La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les principales dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait à sa table ; . il leur faisait des présents pleins de galanterie. Tous les o5iciers des troupes en garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois quinze cents louis d or par jour en libéralités.

Tous les honneurs, tous les hommages étaient pour M"'« de Montespan, excepté ce q^e le devoir donnait à la reine. Cepen-

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dant cette dame n était pas du secret. Le roi savait drsliiîguer e$ affaires d'État des plaisirs.

Madame, chargée seule de l'union des deux rois et de la dentruction de la Hollande, s'embarqua à Dunkerque sur la floU < du roi d'Angleterre, Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait avec elle M"* do Kéroual , depuis duchesse de Portsmouth, dont la beauté égalait celle do M"* de Montespan. Elle fut depuis en Angleterre ce que M"* de Montespan était en France, mais avec plirs de crédit Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu'au dernier moment de sa vie ; et, quoique souvent infidèle, il tut toujours maîtrisé. Jamais femme n*a conservé plus longtemps sa beauté; nous lui avons vu, à l'âge de près de soixante et dix ans, une figure encore nMe et agréable, que les années n'avaient point flétrie.

Madame alla voir son frère à Cantorbéry , et revint avec la gloire du succès. Elle en jouissait lorsqu'une mort subite et douloureuse l'enleva à Tâge de vingt-six ans, le 30 juin 4670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s'était crue empoisonnée. L'ambassadeur d'Angleterre, Montaigu, en était persuadé; la cour n'en doutait pas, et toute l'Europe le disait. Un des anciens domestiques de la maison de son mari m'a nommé celui qui (selon lui) donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n'était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie , où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison , ajoutait-il , était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises. »La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d'eau de chicorée*, après lequel elle éprouva d'horribles douleurs, et bientôt les convulsions delà mort. Mais la malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d'eau ne pouvait être empoisonné, puisque M"** de La Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n'est pas plus un venin*

1. « Voy. YUittoire de Madame Henriette étAnglfiterref par M*" la corn • lesi« de La Fayette, p. I87, édition de 1742. » ( Note de Voltaire.)

2. « Des fra£;ment& de diamant et de verre pourraient pai leurs pointes

Ercerune tunique des entrailles et la déchirer; rouis aussi on ne pourrait i a^raler, et on serait averti tout d'un coup du danger par l'excoriation du palais et du eosior. Ln poudre impalpable ne peut nuire. Les médetitnii qni

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