MORT DE MADAME
que la poudre de corail. Il y avait longtemps que Madame était malade d'un abcès qui se formait dans le foie. Elle était trèsmalsaine , et même avait accouché d'un enfant absolument pourri. Son mari , trop soupçonné dans TEurope , ne fut, ni avant ni après cet événement, accusé d'aucune action qui eût de la noirceur , et on trouve rarement des criminels qui n'aient fait qu'un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s'il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire
On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se venger d'un exil et d'une prison que sa conduite coupable auprès de Madame lui avait attirés, s'était porté à cette horrible vengeance. On ne fait pas attention que le che* valier de Lorraine était alors à Rome, et qu'il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui est à Rome, d'acheter à Paris la mort d'une grande princesse '.
Il n'est que trop vrai qu'une faiblesse et une indiscrétion du vicomte de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses qu'on se platt encore à réveiller. H était à soixante ans l'amant de M"** de Coë'tquen , et sa dupe, comme il l'avait été de M"** de Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l'État, qu'on cachait au frère du roi. M"* de Coëtquen, qui aimait le chevalier de Lorraine, le dit à son amant : celui-ci en avertit Monsieur. L'intérieur de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu'ont de plus amer les reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le
ont rangé le diamant an nombre des poisons auraient dti distln^er le dia« mani redait en poudre impalpable da diamant grossièrement pilé. » ( Note de Voltaire. )
1. Sainir-Simon est an de ceax qui attriliaent le crime aa chevalier de Lorraine et à deux de ses amis , d*Emat et le comte de Beuvron. Le chevalier aurait envoyé de Rome un poison sûr et prompt, que d'Effiat aurait mêlé à Ih boisson de la princesse. Le roi, soupçonnant que le premier maître d'hôtel» Purnon, était dans le secret du crime, le fit venir et chercha par des roe> naces à lui arrscher la vérité : « Madame, lui dit-il , n'a-t-elle pas été empoisonnée?^ Oui, Sire, lui réponditril. — Et qui Ta empoisonnée, dit le roi, et comment Ta-t-on fait? — 11 répondit que c'était le chevalier de Lorraine qui avait envoyé le poison à Beuvron et à d'Effiat, et lui conta ce que je viens d'écrire. Alors le roi, redoublant d'assurance de grâce et de menace de mort : Et mon frère, le savait-il? — Non, Sire, aucun de nous trois n*était asse^ sot pour le lui dire : il n'a point de secret , il nous aurait perdus.» «c'est cet homme, ajoute Saint-Simon, qui raconté lai-môme, longues années depuis , à M. Joly de Fleory, puKsureur général du parlementa duquel Je tiens cette anecdote. » ( Cbap. xxxlv.- ) Si le fait était exact, comment supposer qae Louis XIV aurait jamais pardonné au chevalier de Lorraine ? Il le rappela cependant blentèt après de son exil , et même plua tard loi donna le collier de Vordre. ( Saint Simon , tbap. n. )
338 CHAPITRE XXYI.
▼oyage de Madame. L'amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur, les querelles de ses favoris avec les amis de Madame remplirent sa maison de confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort , reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes à la marquise de Goëtquen les malheurs dont elle était cause. Cette dame, à genoux auprès de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne
lui répondit que par ces vers de Venceslas : ,
J'allais.... J'étais.... l'amour a sur mol tant d'empire.... Je me confonds. Madame^ et ne vous puis rien dire.
Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut d'abord envoyé par le roi à Pierre-Encise ; le comte de Marsan, de la maison de Lorraine, et le marquis depuis maréchal de Villeroi, furent exilés. Enfin on regarda comme la suite coupable do ces démêlés la mort naturelle de cette malheureuse princesse.
Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c'est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France. Oh n'avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière , infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi qu'il se glissa dans l'ancienne Rome aux plus beaux jours de la république.
Deux Italiens, dont l'un s'appelait Exili , travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glaser, à rechercher ce qu'on appelle la pierre philosophale. Les deux Italiens y perdirent le peu qu'ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession , le plus grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant pouvoir faire dee crimes qu'on croit expier, la confession, dis-je, fit connaître au grand pénitencier ' de Paris que quelques personnes étaient mortes empoisonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens soupçonnés furent mis à la Bastille ; l'un des deux y mourut. Exili y resta sans être convaincu , et du fond de sa prison il répandit dans Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil d'Aubray et à sa famille, et qui firent enfin ^riger la chambre des poisons, qu'on nomma la chambre ardente.
1. Grand piniUncUr. Le pénitencier est un prêtre commis par l'uvéque pour absoudre des cas réservés.
SMPOISONNEMENTS ET SORTILÈGES. 339
L'amour fut la première source de ces horribles aventures. la marquis de Brinvilliers , gendre du lieutenant civil d'Aubray, logea chez lui Sainte-Croix*, capitaine de son régiment, d'une trop belle figure. Sa femme lui en fit craindre les con-> séquences. Le mari s'obstina à faire demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle et sensible. Ge qui devait arriver arriva : ils s'aimèrent. Le lieutenant civil , père de la marquise , fut assez sévère et assez imprudent pour solliciter une lettre de cachet, et pour faire envoyer à la Bastille le capitaine, qu'il ne fallait envoyer qu'à son régiment. Sainte-Croix fut mis malheureusement dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à se venger : on en sait les suites qui font frémir. La marquise n'attenta point à la vie de son mari, quj avait eu de l'indulgence pour un amour dont lui-même était la cause ; mais la fureur de la vengeance la porta à empoisonner son père, ses deux frères et sa sœur. Au milieu de tant de crimes elle avait de la religion; elle allait souvent à confesse, et même, lorsqu'on Tarrôta dansLiége, on trouva une confession générale écrite de sa main, qui servit non pas de preuve contre elle, mais de présomption." Il est faux qu'elle eût essayé ses poisons dans les hôpitaux, comme il est écrit dans les Causes célèbres , ouvrage d'un avocat sans causes •, et fait pour le peuple: mais il est vrai qu'elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mêmes crimes. Elle fut brûlée en 1676, après avoir eu la tête tranchée '. Mais depuis \ 670 qu'Exili avait commencé à faire des pnoisons, jusqu'en 1680, ce crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après d'avoir mis ses secrets en usage , et qu'il lui en coûta la moitié de son bien pour supprimer les accusations.
La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage et d'autres trafiquèrent des secrets d'Exili, sous prétexte d'amuser les Ames curieuses et faibles par des apparitions d'esprits. On
1. « VHistoire de Louis XI Vt sous le nom de La Martinière , le nomme Tabbé de La Croix. Cette histoire, fautive en tout, confond les noms, les dates et les événements. » ( Note de Voltaire. )