‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 123 sur 168 · François Gayot de Pitaval , mon en · texte numérisé non relu

François Gayot de Pitaval , mon en

3. Ou lit dans une lettre de M"* de Sévigné à sa fille (22 juillet 1676) : « La Brininlliers est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire réselûment. Le (endemain on cherchait ses 08, parce que le peuple croyait qa'eUe était sainte, a 11 est difficile de ne paa croire M» de Sérigné, plus difficile encore de comprendre comment la mariiaise pouvait ôtre devenue une sainte.

crut le crime plus répandu qu'il n'était en effet. La chambru ardente fut établie à TArsenal, près de la Bastille, en 4680. Les plus grands seigneurs y furent cités , entre autres deux nièces du cardinal Mazarin , la duchesse de Bouillon ', et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.

La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d'ajournement personnel, et n'était accusée que d'une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n'est pas du ressort de la justice. L'ancienne habitude de consulter des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume.

Noos avons déjà remarqué qu'à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l'astrologue Morin dans la chambre même de la reine mère , pour tirer l'horoscope de l'héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d'Orléans , régent du royaume, curieux de cette charlatanerie qui séduisit toute i'ant?quité; et toute la philosophie du célèbre comte deBoulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère*. Elle était bien pardonnable à la duches§e de Bouillon et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage , la Voisin et la Vigoureux s'étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui étaient en très-grand nombre. Ils prédisaient l'avenir ; ils faisaient voir le diable. S'ils s'en étaient tenus là , il n'y aurait eu que du ridicule dans eux et dans la chambre ardente.

La Reynie, l'un des présidents de cette chambre , fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable ; elle répondit qu'elle le voyait dans ce moment, qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'État. L'interrogatoire ne fut guère poussé plus loin.

L'affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de

i,^iL*Hisloire deRehoulet dit « que la duchesse de Bouillon fut décrétée «de prise de corps, et qu^elle parut devant les juges avec tant d'amis, au'elle «n'avait rien àcraindre, quand même elle eût été coupable. » Tout cela est jrès-faux ; il n'y eut point de décret de prise de corps contre elle , et alors nuls amis n'auraient pu la soustraire à la justice. » ( Note de Voltaire. )

2. Le comte de Roulainvilliers , aussi célèbre par son immense érudition aue par ses paradoxes historiques, s'était adonné à l'astrologie et se mêlait 06 prédire ravenir. SaiDi>Simon, oui le voyait ({uelquefois , assure quMI r vait annoncé longtemps à l'avance Tannée , le noiois , le jour et l'heure oh fi mourut en effet. Les grands seigneurs venaient souveot le consulter, comme on consultait les oracles danii l'antiquité. (Cbap. cccxxxxix et bxcviii.)

EMPOlSOiNNEMENTS ET SORTILEGES. 341

Luxembourg fut plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux et d'autres complices encore étaient en prison , accusés d'avoir vendu des poisons qu'on appelât la poudre de siicccssiùn; ils chargèrent tous ceux qui les étaient vetius consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi eut la condescendance de dire à cette princesse que , si elle se sentait cou« pable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu'elle était très-innocente, mais qu'elle n'aimait pas à être interrogée par la justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la fin de 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vongeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.

François-Henri. de Montmorency-Bouteville , duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Mont* morency à celui de la maison impériale de Luxembourg , déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d'affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient perdus, s'adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le Sage commença par exiger de lui qu'il se confessât , et qu'il allât ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il réciterait trois psaumes.

Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent point; ils étaient entre les mains d'une fille nommée Dupin. Bonard, sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg , une espèce de conjuration : la Dupin ne rendit rien. Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein pouvoir par le maréchal ; et entre ce plein pouvoir et la signature il se trouva deux lignes d'une écriture -différente par lesquelles le maréchal se donnait au diable.

Le Sage , Bonard , la Voisin , la Vigoureux et plus de quarante accusés ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s'était adressé au diable et à lui pour fairo mourir cette Dupin qui n'avait pas voulu rendre les papiers ; leurs complices ajoutaient qu'ils avaient assassiné la Dupin par son ordre, qu'ils l'avaient coupée en quartiers et jetée dans la rivière.

Ces accusations étaient aussi improbables qu'atroces. Le maréchal devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs devaient revendiquer le droit de le juger : ils ne le firent pas. L'accusé se rendit lui-même à la

Bastille, démarche qui prouyait son innocence sur cei assassinat prétendu.

(4679) I^ secrétaire d*ÉtatLouyois, qui ne l'aimait pas, le fît enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il tomba très-malade. On Tinterrogea le second jour, et on le laissa ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès: injustice cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s'en plaindre; on ne le lui permit pas : il fut enfîn interrogé. On lui demanda s'il n'avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour faire mou* rir le frère de la Dupin et une lille qu'il entretenait.

Il paraissait bien absurde qu'un maréchal de France, qui avait commandé des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa maîtresse , sans pouvoir tirer aucun avantage d'un si grand crime.

Enfin on lui confronta Le Sage et un autre prêtre nommé d'Avaux, avec lesquels on l'acousait d'avoir fait des sortilèges pour faire périr plus d'une personne.

Tout son malheur venait d'avoir vu une fois Le Sage, et de lui avoir demandé des horoscopes.

Parmi les imputations horribles qui faisaient la base do procès , Le Sage dit que le maréchal duc de Luxembourg avait fait un pacte avec le diable, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de Louvois. L'accusé répondit : « Quand Mathieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros , il ne s'adressa point au diable, mais aux états généraux ', qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency, il fallait faire ce mariage. »

Cette réponse était fière, et n'était pas d'un coupable. Le procès dura quatorze mois; il n'y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin , la Vigoureux et son frère le prêtre , qui s'appelait aussi Vigoureux , furent brûlés avec Le Sage à la Grève. Le maréchal de Luxembourg alla quelquesjoursà la campagne , et revint ensuite à la cour faire les fonctions de capitaine des gardes , sans voir Louvois , et sans que le roi lui parlât de tout ce qui s'était passé.

1. Nous n'avons nas besoin de faire remarquer qne les états généraui ne datent que du règne de Philippe le Bel , deux cents ans après Louis VI. L'assemblée dont parlait le duc de Luxembourg n*a pu être qu'une réunion des barons de Tlle de France : Tautorité des premiers Capétiens ne V^iendait guère an delà de cette province.

XMPOISQNNBMENTS ET SORTILEGES. 343

Nous avons yu comment il eut depuis ié commandement des Armées qu'il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à ses ennemis.

On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accusa* tiens excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voisip et ses complices furent punis , mit fin aux recherches et aux crimes. Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers , et ne corrompit point les mœurs douces de la nation ; mais elle laissa dans les esprits un penchant funeste' à soupçonner des morts naturelles d* avoir été violentes.

Ce qu'on avait cru de la destinée malheureuse de madame Henriette d'Angleterre, on le crut ensuite de sa fille, Marie- Louise, qu'on maria en 4679 au roi d'Espagne Charles IL Cette jeune princesse partit à regret pour Madrid. Mademoiselle avait souvent dit à Monsieur, frère du roi : « Ne menez pas si souvent votre fille à la cour ; elle sera trop malheureuse ailleurs. » Cette jeune princesse voulait épouser Monseigneur. « Je vous fais reine d'Espagne , lui dit le roi ; que pourrais-je * de plus pour ma fille? — Ah 1 répondit-elle , vous pourriez plus pour votre nièce. » Elle fut enlevée au monde en 4689» au même âge que sa mère. II passa pour constant que le conseil autrichien de Charles II voulait se défaire d'elle, parce qu'elle aimait son pays, et qu'elle pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre la France. On lui envoya même de Versailles de ce qu'on croit du contre-poison : précaution très-incertaine , puisque ce qui peut guérir une espèce de mal peut envenimer l'autre, et qu'il n'y a point d'antidote général. Le contre-poison prétendu arriva après sa mort. Ceux qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dangeau trouveront que le roi dit en soupant : « La reine d'Espagne est morte empoisonnée dans une tourte d'anguille ; la comtesse de Pernitz, les caméristes Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même poison. »

Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrit^, qu'on dit faits avec soin par un courtisan qui

1. On trouve dans la correspondance de M<"« de SéTignô une allusion P^~ (fuante & ce penchant funeste signalé par l'historien. Le marquis de Se- Tigné interrompt une lettre de sa mère pour écrire à sa sœur (2 féTrier 1680) : « Ce n'est pas M. Le Sa^e qui prend la plume , comme tous voyez^ me rCToilii enfin , ma belle petite sœur, à côté de maman mignonne, que Ton ne m'accuse point encore d'avoir voulu empoisonner; et je voua assure que, dans le temps qui court, ce n'est pas un petit mérite. »

3U CBAPITBE XXVI.

n'avait presque point quitté Louis XIV pendant quarante ans, je ne laissai pas d'ôtre encore en doute : je m'informai à d'anciens domestiques du roi s*il était vrai que ce monarque, toujours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé des paroles si imprudentes. Ils m'assurèrent tous que rien n'était plus faux. Je demandai à M*"* la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait d'Espagne , s'il était vrai que ces trois personnes fussent mortes avec la reine; elle me donna des attestations que toutes trois avaient survécu longtemps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du marquis de Dangeau , qu'on regarda comme un monument précieux, n'étaient que des . nouvelles à la main, écrites quelquefois par un de ses domestiques; et je puis répondre qu'on s'en aperçoit souvent au style, aux inutilités et aux faussetés dont ce recueil est rempli '. Après toutes ces idées funestes , où la mort de Henriette d'Angleterre nous a conduits, il faut revenir aux événements de la cour qui suivirent sa perte.

La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc d'Orléans, régent du royaume. Il fallut qu'elle renonçât au calvinisme pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne religion un respect secret qu'il est difficile de secouer quand l'enfance l'a imprimé dans le cœur.

L'aventure infortunée d'une fille d'honneur de la reine, en 1673, donna lieu à un nouvel établissement. Ce malheur est connu par le sonnet de V Avorton , dont les vers ont été tant cités* :

Toi que l'amour lit par un crime, Et que l'honneur défait par un crime à son tour, Funeste ouvrage de l'amour, De l'honneur funeste vicUme.... etc.

1. Ces liémoires, qui portent le nom de Journal de la cour de Louis A7 F, . .commencent en i680 et finisseni en i7'iO. La marquise de Pompadour en fil

faire une copie en cinquante-huit volumes in-4<*. Voltaire, M"** de Genlis, et Lémontey de nos jours, en ont donné des extraits qui ne font nas beaucoup regretter le reste. Saint-Simon a jugé ces Mémoires avec la même sévérité

Î|ue Voltaire : « Tout ee que le roi a fait chaque jour, môme de plus indiférent, s'v trouve avec sécheresse pour les faits, mais uni qu'il se peut avec les plus servîtes louanges ^ et pour des choses que nul autre que lui ne s'avisetait de louer. U est difficile de comprendre comment un honmif a pa avoir U patience d'écrire un pareil ouvrage tous les Jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précautionnë, ' si Uttéral , a n'écrire que des écorcos de la plus repoussante aridité. » ( Chap. DLiv. )

2. Ces vers sont de Jeas Hesnault, dont Voltaire a déjà cité le sonnet en faveur de Foaqueu

Page 1