‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 139 sur 168 · MARINE · texte numérisé non relu

MARINE

lit la ville et le port do Rochefort^ à Tembouchure de la Charente. On enrôle, on enclasae * des matelots qui doivent servir, Cantôtsur les vaisseaux marchands, tantôt sur les flottes royales. II s'en trouve bientôt soixante mille d'enclassés.

Des conseils de construction sont établis dans les ports pour donner aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont bâtis à Brest, à Rocfaefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre de Grâce. Dans l'année 4672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates. Dans Tannée 4684 , il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de guerre, en comptant les allèges*; et trente galères sont dans le port de Toulon , ou armées , ou prêtes à Tétre. Onze mille hommes de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois mille. Il yia cent soixante-six mille hommes d'enclassés pour tous les services divers de la marine. On compta , les années suivantes , dans ce service mille gentilshommes ou enfants de famille, faisant la fonction de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui prépare â l'art de la navigation et à la manœuvre : ce sont les gardes-marine ; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre. On les avait institués en à61i, mais en petit nom^ bre. Ce corps a été l'école d'où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux.

Il n*y avait point eu encore de maréchaux de France dans le.corps de la marine; et c'est une preuve combien cette partie essentielle des forces de la France avait été négligée. Jean d'Estrées fut le premier maréchal, en 4684. Il parait qu'une des grandes attentions de Louis XIV était d'animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout languit.

Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent, l'avantage leur demeura toujours, jusqu'à la journée de la Uogue, en 4692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de la cour, attaqua avec quarante-quatre voiles une flotte de quatre-vingt-dix vaisseaux anglais et hollandais: il fallut céder au nombre ; on perdit quatorze vaisseaux du premier rang , qui échouèrent, et qu'on brûla pour ne les pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec , les forces

1. lie verbe enclasser n'a pas été admis par le dictionnaire de l'Académie, on ne sait trop pourquoi.

2. Petits bàtknents dont la fonction est en efltet d'alléger les grands n^ rires , de porter une partie de leur charge pendant leur armement et leur désarmement.

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mantîmes se soutinrent toujours; mais elles déclinèrent dans la guerre de '.a Succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis dans le loisir d*une heureuse paix , seul temps propice pour les rétablir.

Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les colonies de la Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes, fleurirent, mais avec un avantage qu'on n'avait point espéré jusqu'alors ; car, depuis 4635 jusqu'à 4665, ces établissements avaient été à charge.

En 4664, le roi envoie une colonie à Cayenne, bientôt après une autre à Madagascar. Il lente toutes les voies de réparer le tort et le malheur qu'avait eus si longtemps la France de négliger la mer , tandis que ses voisins s'étaient formé des empires aux extrémités du monde.

On voit, par ce seul coup d'œil , quels changements Louis XIV fit dans l'Etat; changements utiles, puisqu'ils subsistent. Ses ministres le secondèrent à l'envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute l'exécution ; mais on lui doit l'arrangement général. Il est certain que les magistrats n'eussent pas réformé les lois, que l'ordre n'eût pas été remis dans les finances, la~ discipline introduite dans les armées, la police générale dans le royaume; qu'on n'eût point eu de flottes, que les arts n'eussent point été encouragés, tout cela de concert, et en mémo temps , et avec persévérance , et sous diflérents ministres, s'il ne se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues, avec une volonté ferme de les remplir.

n ne sépara point sa propre gloire de l'avantage de la France, et il ne regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de laquelle il tire tout ce qu'il peut, pour ne vivre que dans les plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public ; il n'avait plus ni Colbertni Louvois, lorsque, vers l'an 4698, il ordonna, pour Tinslruclion du duc de Bourgogne, que chaque intendant fit une description détaillée de sa province. Par là on pouvait avoir une notice exacte du royaume et un dénombrement juste des peuples. L'ouvrage fut utile, quoique tous les intendants n'eussent pas la capacité et l'attention de M. de Lamoignon de Bàvilte. Si on avait rempli les vues du roi sur chaque province, comme elles le furent parce magistrat dans le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus beaux monuments du siècle. 11 y en a quelques-uns de bien faits ; mais on manqua le plan,

CnANGKMENTS DANS L'ÉTAT ET LA NATION. 3Ô7

^n n'assQJeltissant pas tous les intendants au même ordre. Il eût été à désirer que chacun eût donné par colonnes un état du nombre des habitants de chaque élection *, des nobles, des citoyens, des laboureurs, des artisans, des manœuvres, des bestiaux do toute espèce , des bonnes , des médiocres et de:* mauvaises terres, de tout le cierge régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux dos communautés.

Tous ces objets sont confondus dans la plupart des mémoires qu'on a donnés : les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y chercher , souvent avec peine, les con* naissances dont on a besoin , et qu'un ministre doit trouver sous sa main et embrasser d'un coup d*œil , pour découvrir aisément les forces , les besoins et les ressources. Le projet était excellent , et une exécution uniforme serait de la plus grande utilité.

Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre sa nation plus florissante. Il me semble qu'on ne peut guèi*e voir tous ces travaux et tous ces efforts sans quelque reconnaissance, et sans être animé de Tamour du bien public qui les inspira. Qu'on se représente ce qu'était le royaume du temps de la Fronde et ce qu'il est de nos jours. Louis XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble; et il s'en faut beaucoup qu'il fît ce qu'il aurait pu. La guerre qui finit par la paix de Ryswick commença la ruine de ce grand commerce que son ministre Colbert avait établi ; et la guerre de la Succession l'acheva.

S'il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coulèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles; s'il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu'il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu'il l'est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la plus magnifique ville de l'univers.

C'est beaucoup d'avoir réfo^mé les lois, mais la chicane n'a pu être écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme ; elle l'est dans les affaires criminelles, dans

I. De chaque élection, Vélection était une juridiction populaire, an corps de magistrate élus par le roi ( de là leur doid ), et dont la fonctioB était de répartir les impôts entre les communes et les habitants , sons la di* reetion des intendants généraux. On appelait aussi élection toute l'étendue du pays qui était du ressort de ce tribunal.

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celles d j commerce, dans la procédure : elle pourrait Tètredans les lois qui règlent les fortunes des citoyens. Cest un trèsgrand inconvénient qu'un même tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des droits de terres, ou équivoques , ou onéreux , ou qui gênent la société , subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne subsiste plus : ce sont des décombres d'un bâtiment gothique ruiné.

Ce n'est pas qu'on prétende que les différents ordres de l'État doivent être assujettis à la même loi. On sent bien que les usages de la noblesse , du clergé, des magistrats , des cultivateurs , doivent être différents ; mais il est à souhaiter sans doute que chaque ordre ait sa loi uniforme dans tout le royaume, que ce qui est juste ou vrai dans la Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L'uniformité en tout genre d'administration est une vertu ; mais les difficultés de ce grand ouvrage ont effrayé •.

Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse des traitants , à laquelle le réduisit l'anticipation qu'il fit presque toujours sur ses revenus, comme on le verra • dans le chapitre des finances.

S'il n'eût pas cru qu'il suffisait de sa volonté pour faire' changer de religion à ,un million ^'hommes *, la France n'eût pas perdu tant de citoyens. Ce pays cependant, malgré ses secousses et ses pertes, est encore un des plus florissants de^ la terre , parce que tout le bien qu'a fait Louis XIV subsiste, et que le mal qu'il était difficile de ne pas faire dans des temps orageux a été réparé. Enfin la postérité, qui juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque, que , quoiqu'il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l'être à jamais, et qu'il fut digne de la statue qu'on lui a érigée à Montpellier, avec une inscription latine dont le sens est : A Louis le Grand après sa mort. Don Ustariz , homme d'État, qui a écrit sur les finances et le commerce d'Espagne, appelle Louis XIV un homme prodigieux,

1. Toutes ces réformes que Voltaire rcclamait, et celles même qu'il ne réclamait pas, devaient être accomplies quelques années pins tard. Au début de la révolution française, dans la fameus^e nuit du 4 août 1789, les droits féodaux, les piivilcges des classes, des villes et des provinces fuïeni abolis, et l'égalité civile proclamée, au milieu des applaudissements unaoimes et prolongés des trois ordi'es.

3. « Voyes ci-après le chapitre xxxti* Ou Ca/vmûm*. ■» (Note de Voltaire.)

CKANGEMÏNTS DANS L'BTAT ET LA NATION. 399 .

Tous les changements qu'on vient de voir dans le gouvernement et dans tous ies ordres do i'Ëtat eii produisirent néces* sairement un très-grand dans les mœurs. L*esprit de faction , de fureur et de rébellion , qui possédait ies citoyens depuis le temps de François II, devint une émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n'étant plus cantonnés chez eux, les gouverneurs des provinces n'ayant plus de postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de grâces que celles du souverain ; et l'Ëtat devint un tout régulier dont chaque ligne aboutit au centre.

C'est là ce qui délivra la cour des factions et des conspira-* tiens qui avaient troublé TÉtat pendant tant d'années. Il n'y eut sous l'administration de Louis XIV qu'une seule conjuration, en 4674, imaginée par La Truaumont, gentilhomme normand perdu de débauches et de dettes , et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et la dureté du marquis de Louvois l'avaient irrité au point qu'en sortant de son audience il entra tout ému et hors de luimême chez M. de Caumartin, et se jetant sur un lit de repos : «Il faudra, dit-il, que ce.... Louvois meure ou moi. » Caumartin ne prit cet emportement que pour une colère passagère ; mais le lendemain ce même jeune homme lui ayant demandé s'il croyait les peuples de Normandie affectionnés au gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. « Les temps de la Fronde sont passés, lui dit-il; croyez-moi , vous vous perdrez, et vous ne serez regretté de personne. » Le chevalier ne le crut pas ; il se jeta à corps perdu dans la conspiration de La Truaumont. Il n'entra dans ce complot qu'un chevalier de Préaux, neveu de La Truaumont, qui, séduit par son oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur espérance 'n'étaient pas et ne pouvaient être de se faire un parti dans le royaume : ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeui aux Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une lâche trahison mal ourdie qu'une conspiration. Le supplice de tous les coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et inutile, dont à peine on se souvient aujourd'hui.

S'il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne furent que de faibles émeutes populaires aisément réprimées ^

1. On peut lire dans M"»« de Sévignd le rdcil d'une dmniito popiil.iire on

400 CHAPITRE XXlX.

Les huguenots mêmes furent toujours tranquilles jusqu'au temps où Fon démolit leurs temples Enfin , le roi parvint h faire d'une nation jusque-là turbulente un peuple paisible qui ne fut dangereux qu'aux ennemis, après l'avoir été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s'adoucirent sans faire tort au courage.

Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris , et leurs femmes qui y vécurent avec dignité , formèrent des écoles de politesse, qui retirèrent peu à peu les jeunes gens de cette vie de cabaret qui fut encore longtemps à la mode » et qui n'inspirait qu'une débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume d'aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles fréquentes , qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble , ne furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin ne furent que des orages passagers, sous un ciel d'ailleurs serein ; et il serait aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser sur la réforme de la Trappe *.

Tous les différents états de la vie étaient auparavant reconnaissables par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité emportée, les gens de justice une gravité rebutante, à quoi ne contribuait pas peu Tusage d'aller toujours en robe , même à la cour. Il en éf^it de même des universités et des médecins. Les marchands portaient encore de petites robes lorsqu'ils s'assemblaient et qu'ils allaient cbe les ministi'es , et les plus grands commerçants étaient alors de honimes grossiers; mais les maisons, les spectacles, les prc* monades publiques , où Ton commençait à se rassembler pour

Bretagne. £lle n'a pas le cœur bien sensible à Tendroit des paysans méd^nienis; à la fin elle dit assez Icâiement: «A força d'a?oir pendu, on ne pendra plus. » ( 3 novembre 1675. )

1. » Rangé (Armand-Jean Le Buuthiliier de), ne en 1626, commença psi traduire Anacréun et institua la reforme eifravanie de la Trappe en 1664. Won en 1700. j» (Voltaire , Liste des écrivains français. ) La Trappt était une abbaye de la Normandie, à quelques lieues de Mortagne.

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