‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 142 sur 168 · CHAPITRE XXX. FINANCES ET KÈGLEMENTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX. FINANCES ET KÈGLEMENTS

Bois-Guillebert ", lieutenant général au bailliage de Rouen , fit imprimer dans ce temps-là le Détail de la France en deux petits volumes , et prétendit que tout avait été en décadence depuis i 660. C'était précisément le contraire. La France n'avait jamais été si florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu'à la guerre de 1 689 ; et j même dans cette guerre, le corps dé l'État, commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. L'auteur du Détail prétendit que depuis i 660 les biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien n'était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ces ai^uments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. C'est ainsi qu'en Angleterre, dans les temps les plus florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l'État est ruiné.

Il était plus aisé en France qu'ailleurs de décrier le ministère des finances dans l'esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux, parce que les impôts le sont toujours : il régnait d'ailleurs en général dans la finance autant de préjuge et d'ignorance que dans la philosophie.

On s'est instruit si tard que de nos jours même on a entendu, en 4748, le parlement en corps dire au duc d!9rléans que « la valeur intrinsèque du marc d'argent est de vingtr-cinq livres; » comme s'il y avait une autre valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre : et le duc d'Orléans, tout éclairé qu'il était , ne le fut pas assez pour relever cette méprise du parlement.

Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du génie *. H commença , comme le duc de Sully, par

1. Bois-Guillebert ou plutôt Boisguilbert ne mérite pas le mépris avec lequel Voltaire va en parier. C'était un'homme de bien et un écriTain instruit, ami du grand Vauban, un des pères de VEconomie politique, un de ceux qui, rêvant une modification profonde de notre système financier, ont entrevu

Suelaues-unes des réformes accomplies plus tard par Tur^jot et la Révoluon française. Son tort est d'attaquer l'administration libérale de Colbert, tandis que ses projets, inspirés du môme esprit, ne font que la continuer. Saint-Simon loue beaucoup Boisguilbert (cbap. clxxi), sans se douter que récrivain réformateur est le pîus grand adversaire des privilèges de la noblesse en matière d'impôts. La base de son système est l'établissement d'une taille générale qui frapperait tous les revenus et toutes les fortunes. Le Détail de la France fut publié en i697 ou peut-être seulement en 1707

2. On ne lira pas sans intérêt le portrait que l'abbé de Choisy a tracé de Colbert dans ses Mémoires (Édition Petitot,t. LXill, p. 215): « Jean -Baptiste Colbert avait le visage naturellement renfrogné. Ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs lui faisaient une mioe austère, et lui rendaient le

arrêter les abus et les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant qu'il était possible; et, par une économie qui tient du prodige , il augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles*. On voit, par Tédit mémorable de 4664, qu'il y avait tous les ans un million de ce temps-là destiné a Tencouragement des manufactures et du commerce maritime. Il négligea si peu les campagnes , abandonnées jusqu'à lui à la rapacité des traitants, que des négociants anglais

premier abord saavage et négatif; mais dans la suite, en Tapprivoisant, on le trouTait asses facile, expediiif , et d'une sûreté inéoranlàbie. 11 était per- ■nadé que la bonne foi dans les affaires en est le fondement solide. Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui tenaient lieu de science.... Il fut le restaurateur des finances, qu'il trouva en fort mauvais état à son avènement au ministère. Esprit solide mais pesant, né principalement pour le calcul , il débrouilla tous les embarras que les surintendants et lea trésoriers de l'Épargne avaient mis exprès dans les affaires pour y pocher en eau trouble. »

1. Voltaire admire beaucoup Colbert, sans trop nous dire iwaraaoi; il aurait dû nous faire connaître avec plus de précision l'esprit même de ■es réformes : elles font honneur à la prévoyance et à l'équiCé du ministre qui les proposa, du roi qui les accomplit. On sait que sous l'ancienne monarchie la taille ne pesait que sur la bourgeoisie et le peuple; la noblesse et le clergé en étaient exempts. Colbert ne pouvait la généraliser et l'étendre à tous les ordres, dans une société constituée comme celle du XVII* siècle : il voulut du moins en adoucir le fardeau. Il réduisit la taille annuelle, en créant ou en augmentent les imp6u indirects, auxquels tous contribuaient. Jl en diminua encore le poids d'une autre manière. Au milieu des désordres de la Fronde, un grana nombre de bourgeois et de paysans s'étaient anoblis de leur propre autoriié, et étaient devenus autant de privilégiés. Dès 1662, Molière, d&M t École des femmes , m moquait de cette vanité ou plutôt de cet abus , et Ghrysalde disait à Amolphe, qui s'était fait appeler M. de La Souche :

Qui diable vous a fait aussi vous aviser, A quarante-deux ans, de vous débaptiser, Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie Vous faire dans le monde un nom de seigneurie?

Cbrysaide ajoutait !

Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre ,

Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux ,

Et de monsieur de l'isle en prit le nom pompeux.

Colbert fit la chasse à ces privilégiés de contrebande, puisqu'il était obligé de respecter les véritables ; et près de quarante mille familles, parmi les plus riches des paroisses , furent de nouveau soumises à la taille. Ajoutons, enfin, quo l'idoe toute moderne de nos budgets est encore une idée de ce ministre. Jusqu^alors on dépensait au hasard, sans dessein arrêté, sans consulter l'état des recettes. « Il ne fit plus que deux chapitres , dii l'abbé de Choisy (tdiiion Petitot, t. LXIII, p. 216), l'un des revenus du roi, et l'autre de sa dépense. Il présentait au roi, tous les premiers joun^ de l'an, un agenda oh ses revenus étaient marqués en détail; et chaoue fois que le roi signait des ordonnances, Colbert le faisait souvenir de ie«i manquer sur son agenda, afin qu'il pût voir, quand il lui plairait, combien U lui restaitencore de fonds, au lien que dans les temi>s paàséa il ne pouvaii * amais savoir ce qu'U avait. »

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B'étani adressés à M. Golbert deCroissy, son frère, ambassa* deur à Londres , pour fournir 3n France des bestiaux dlrlande et des salaisons pour les colonies, en 4667, le contrôleur général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre aux étrangers.

Pour parvenir à cette heureuse administration, il avaii follu une chambre de justice , et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher huit millions et plus de rentes sur la ville , acquises à vil prix , que Ton remboursa sur le pied de Tachât. Ces divers changements exigèrent des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis François I*'. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre des comptes, mais l'usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au parlement faire vérifier ses édits , en 4 664.

Il se souvenait toujours de la Fronde , de Tarrèt de proscription contre un cardinal , son premier ministre , des autres arrêts par lesquels on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l'argent des citoyens attachés à la couronne. Tous ces excès ayant commencé par des remontrances sur des édits concernant les revenus de l'État , il ordonna en 4 667 que le parlement ne fît jamais de représentation que dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut encore renouvelé en 4 673. Aussi , dans tout le cours de son administration , il n'essuya aucune remontrance d'aucune cour de judicature, excepté dans la fatale année de 4709 , où le parlement de Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances faisait à l'État par la variation du prix de l'or et de l'argent.

Presque tous les citoyens ont été persuadés que, si le parlement s'était toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause, les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances aurait été une ressource sacrée de l'État , un frein à l'avidité des financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges abusd'un remède si salutaire avaient tellement irritéLouisXIV, qu'il ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L'indignation qu'il conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu*eu 4669 (43 auguste), il alla encore lui-même au parlement , pour y révoquer les privilèges de noblesse qu'il avait

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accordés dans sa minorité, en 4644, à toutes les cours supé-^ rieiH*es. ^

Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l'usage a subsisté de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui sont morts dans leurs emplois.

En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la noblesse qui défend la patrie, et les agriculteurs qui la nourrissent. Déjà, par son édit de ^ 666, il avait accordé deux mille francs de pension, qui en font près de quatre aujourd'hui, à tout gentilhomme qui aurait eu douze enfants , et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de cette gratification était assurée à tous les habitants des villes exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui avait ou qui avait eu dix enfants était à l'abri de toute imposition.

Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire, encore moins ce qu'il voulait. Les hommes n'é» talent pas alors assez éclairés, et dans un grand royaume il y a toujours de grands abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à l'autre et même ennemie, l'inégalité des mesures d'une ville à l'autre, vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries.

La plus grande faute qu'on reproche à ce ministre est de n'avoir pas osé encourager l'exportation des blés. Il y avait longtemps qu'on n'en portait plus à l'étranger. La culture avait été négligéedans les orages du ministère de Richelieu ; elle le fut davantage dans les guerres civiles de la Fronde. Une famine, en 4664 , acheva la ruine des campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail , est toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe , mais qui fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux marchands, sous les peines les plus grave-s, do contracter aucune association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de grains. Ce qui était bon dans une disette passagère devenait pernicieux à la longue , et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt, dans un temps de crise et de préjugés, c'eût été soulever les peuples.

Le ministre n'eut d'autres ressources que d'acheter chère-

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ment chez les étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment vendus dans les années d'abondance. Le peuple fut nourri, mais il en coûta beaucoup à TÉtat; et Tordre que M. Colbert avait déjà remis dans les finances rendit cette perte légère.

La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à Texportation du blé. Chaque intendant p dans sa province, se fit même un mérite de s'opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put dans les bonnes années vendre ses grains que par une requête air conseil. Cette fatale administration semblait excusable par Texpérience du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si nécessaire, que Tintérêt et Timprévoyance des cultivateurs auraient vendue à vil prix.

Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les terres ne furent pas aussi bien cultivées qu'elles auraient dû Têtre. Toutes les autres branches de Tadministration étant florissantes empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.

C'est la seule tache de son ministère : elle est grande; mais ce qui l'excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l'administration française , et comme il est difficile de faire le bien , c'est que cette faute , sentie par tous les citoyens habiles, n'a été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu'à l'époque mémorable de 4764 , où un contrôleur général ' plus éclairé a tiré la France d'une misère profonde en rendant le commerce des grains libre , avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre.

Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerres, des bâtiments et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l'an 4672, ce qu'il avait voulu d'abord abolir pour jamais ; impôts en parti *, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages;

1. I^ liberté du commerce des grains, dccrctce une première fois e& 17 S4 , mais bientôt révoquée pendant la guerre de Sept ans, fut rétablie en 1764, sous IMnfluence de Cnoiaeul, ministre principal, parle contrôleur général Laverdy. Elle fut suspendue de nouveau , en 1770, par Tabbé Terray, au milieu des plaintes qu'avaient excitées les accaparements des blés et le Pacte de famine; et il fallut tente l'énergie de Tu rgot, sous Louis XVE, pour l'imposer au parlement, en i778.

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